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Ascension par la rampe en pente .
contours paresseux. Des croupes superpe.
Pas un art-- ! Pas un arbre î Pas un ai b. ; 1 Le duvet h g u de l’orge naissante, que frôle la brise. . sur la terre foncée le frétillement de la première barbe • la joue de l’adolescent.
Une caravane de chameaux nous croise. Les bêtes nous regardent avec des airs de vie ik filles curieuses. Elles sont chargées de cornes. Le Kaïd kh < demande ce qu’on fait en Europe avec les cornes II in ton souvent, le Kaïd. Récemment, je consultais ma <v U . lli s’est approché de son pas majestueusement cader. . ci oü riant, doigtant au hasard k-
son index d’acajou : Quoi ça? — La mer. — Et ça? — L’Espagne. — Et ça? — L’Algérie. — Et ça? — Le Maroc. — Petite l’Algérie, — a-t-il dit après un moment. Ce n’était qu’un morceau de l’ennemie héréditaire, de la conquérante pressentie.
Messmoudi avait décampé ce matin avant les autres, mécontent je ne sais pourquoi. Le voici qui attend le convoi. Il reprend son poste à la litière du Ministre. Explosion de brutalités : larges soufflets, coups de babouches, arrachement de capuchons; tantôt sur son cheval décharné qu’il tambourine frénétiquement des talons, tantôt à pied trottant en chien de berger à la dent dure, ramassant dès cailloux, des mottes de terre, dont il frappe traîtreusement quelque pauvre diable, marmottant, maudissant, bavant, l’œil terrible. De quelle fureur satanique est possédé ce démon ! Il n’a pas sa gaule, il n’a pas sa matraque. Passe un Arabe, bâton à la main, pipe de Kiff à la bouche. Le Messmoudi saute bas de sa bête, se rue sur lui, arrache le bâton, remonte sur la bête. Ébahi, l’Arabe s’arrête. Voici le forcené qui, de nouveau, saute bas de sa bête, se rue sur lui, arrache la pipe, remonte sur la bête. Et la caravane indifférente, où nul n’a ralenti, va son train de caravane.
Pas de goum, pas de fantasia cet après-midi. Quel motif? Il se raconte que nous sommes en territoire de rebelles, dédaigneux présentement de l’autorité du Sultan et des hommages à ses protégés. Deux cavaliers néanmoins descendent à l’improviste des hauteurs et nous joignent, deux Bérâbres boucanés, petits yeux vifs, larges ailerons frisés de cheveux
noirs, piments écarlates sur l’occiput, qui, pour leur compte et leur plaisir, officieusement, comme deux chiens jouant, cabriolant, font la partie de fantasia sous forme de duel, l’un en fuite, l’autre à ses trousses, se lâchant des coups de fusil en arrière, en avant, en pleine figure, finalement remontant, sans autre cérémonie, à tire-galop sur les cimes, et disparaissant.
Halte à Bir-Azis , « puits désiré », où il n’y a pas de puits. Et, de nouveau, cheminement en chenille, toujours plus haut dans le val désert à paresseux contours. Pas d’arbre! Pas d’arbre! Pas d’arbre! Nous débouchons au col. Vue soudain élargie sur une vallée profonde argentée d’une rivière. Le camp au bord.
Descente rapide. Site romantique enfermé entre des monts sévères. L’eau gloussante de X Oued- Y omari , à ras du roc, rapide rabotte des cailloux blancs. Par touffes, en bocages, sur ses îlots et sur ses rives, des lauriers roses, à feuilles en lames vert-terne, aigrettés de gousses rubescentes, témoignages des floraisons estivales. Le soleil qui tombe enfile la vallée d’une trombe de lumière et la met en fête au milieu des monts soucieux. Par pelotons fatigués les bêtes vont à la rivière, baignant leurs sabots échauffés et, l’encolure tendue, trempent leurs naseaux qui reniflent d’une succion rythmique et lente.
Je m’assieds près du courant clair qui bat les castagnettes
sur les pierres, et je songe . je songe à cet étonnant
voyage, si peuplé de visions défilantes que le soir j’ai peine à me souvenir de ce que fut le matin !
Mardi 17 janvier,
De l’Oued Yoman’ à la Kasbah Tsargan’.
La nuit a été froide dans ce val resserré, près de cette eau fuyante. J’ai rêvé d’hiver, et de gel, et de neige. L’uniformité d’un temps gris rapetisse le paysage.
Nous passons à gué et montons la côte. Pendant deux heures nous chevauchons par des friches qui seraient de notre Ardenne, si les bruyères remplaçaient les palmiers nains, et les genêts les lys. A droite, à gauche, des montagnes dénudées. Dans une gorge, à mi-côte, lointaine, mystérieuse, une petite ville, accrochée aux rochers comme un champ de lichen.
Il est midi. Nous sommes aux confins du plateau. Le Kaïd Rha s’agite. Il ramasse en colonne serrée l’éparpillement de la caravane, prend la tête et se haussant sur la selle regarde au loin. Tout à coup, étendant la main d’un geste impérial, tourné vers nous, avec un air de triomphe, il crie : Méknès !
Méknès ! Méquinez ! par delà une vallée énorme dont ici l’on domine le fastueux bassin! La route descend, déroulant son long ruban jaune qui remonte, se perd, reparaît et s’anéantit dans des déclivités qu’absorbe l’immensité du paysage. Par delà, loin, loin, la ville sainte. Dentelure, fumées, minarets vagues. Une cité de nuages, vaporeux de fragilité changeante. Sur les pentes qui y mènent, en grands troupeaux, des arbres, enfin!
Méknès! Méquinez! Demain nous y entrerons.
Par une grande paix de la nature, nous arrivons à notre dernier campement, en lieu élevé, socle du quadrilatère de murailles fauves d’une Kasbah gigantesque, sanctifiée par une Kouba voisine, blanche gardienne d’un cimetière hérissé d’aloès d’où surgit en vol clapotant un couple de grosses perdrix rouges.
Vue magnifique s’étalant dans la magie de l’inconnu! Méquinez a grandi en son immobilité de pierre. Le soleil couchant la cuirasse brusquement de feux orange. Hiératiquement couchée < en son immobilité de pierre », sphinx accroupi, elle ouvre vers nous la gueule d’une porte colossale.
Mercredi 18 janvier, — Entrée à Méquinez.
Aurore radieuse ! Sur la campagne, « en son unique coupole de turquoise tendre », le ciel. La paix sereine d’un beau jour épandue jusqu’aux plus reculés décors de l’horizon immense. Méquinez rosit au ciel levant.
Sur la hauteur en cap, où cette dernière nuit s’est consommée, les rumeurs du prochain essaimage. Un rut d’astiquage échauffe la caravane. Toute cette barbarie s’efforce à la parure. Sur le cheval gris de fer du Kaïd Rha une housse de soie pâlie étend des douceurs de peau humaine. L’Hadj Fatmi rutile dans une veste écarlate. L’habituel débraillé des soldats s’atténue par un désir de parade. Et pourtant quand le cortège
s’ébranle, il n’a pas dépouillé son merveilleux aspect cabotinohéroïco-misérable.
Et nous? A quoi servirait-il de choisir parmi nos vêtements européens, tous, pour ces Africains, également ternes et incompréhensibles? Restons comme nous sommes. Depuis Larache, nous couchons habillés, en soldats. Faisons notre entrée sans rompre le charme. Chemise de flanelle, complet quadrillé, cravate lâche, grosses bottes jaunes dont le cirage fut l’eau des rivières, helmet de laine blanche, ne composentils pas un costume de cérémonie original, tel qu’on n’en vit oncques à Méquinez?
En procession joyeuse nous progressons à travers champs. Des vedettes nous guètent et tournent bride à fond de train. Un chambellan du Sultan vient au devant du Ministre, gros noir, portant en chapiteau un turban blanc grand comme une tourte, sur un cheval bridé et caparaçonné de soie citron : Marhababik! Marhababikom ! Poignées de main à tous les Bashadours. Et en avant !
Devant nous une multitude, et à gauche, jusqu’aux remparts, sur deux ou trois kilomètres, un long câble de fantassins rouges, rattachant cette masse à la ville. Parallèles, de l’autre côté de la route, en haie, des djillàb’s, couleur de moellons, par milliers. Méquinez s’est vidée à notre rencontre.
A notre approche, une musique part, mélodie lente et grave, air arabe que module en fanfare cahotante, sur des cuivres européens, une bande de musiciens, coiffés du fez, en longs vêtements versicolores , de tons clairs délicatement adoucis par la déteinte, ainsi qu’en un parterre d’œillets.
Là, un groupe de dignitaires cerné de cavaliers en centaines. Et eux vers nous, nous vers eux, pour un échange de salutations et de compliments, nous allons, ils viennent, dignement cérémonieux. Marhababik! Marhababikom !
Maintenant en rang pour la marche vers la ville.
Un quadrilatère de fantassins rouges nous emmuraille. Devant, un peloton de tambours et de clairons. Clairons, tambours, jaquettes rouges : l'écossais Maclean a sévi ici. Ah! sur ce puissant tableau de Maugrabinisme combien discordantes et profanatrices ces touches dune autre race !
Roulement. En avant ! Roulement court, puis quelques coups en saccade, traversés d éclats de trompettes. Roulement. Elle est barbare cette batterie de tambours. Quelques coups de baguettes. Elle est barbare cette sonnerie de clairons. Quelques coups de trompettes. En avant ! Roulement.
Sur la voie large, disloquée par les hauts et les bas, qui s’allonge vers la ville, entre la haie criarde des askars rouges et la haie morose des djillàb’s, notre cortège pousse, en plein tintamarre, en plein soleil, au pas accéléré, sa cohue. Derrière nous le troupeau des cavaliers maures, houle tumultueuse de poivrons pourpre, coquelicots ondulant sur le champ neigeux des selams. En triomphe ! Les femmes ioulent leurs trilles de cigales. Les askars présentent les armes, vieux fusils de tous modèles, complément baroque de leur baroque attitude de singes dressés au service militaire, mal debout sur leurs jarrets nus décharnés, affublés de pantalons bleus à fond étoffé pendant en poche vide, de vareuses rouge anglais, souillées, fagotant la poitrine écrasée et les épaules osseuses. Grands,
petits, vieux, jeunes, garde civique de village requise à l’improviste étalant son grotesque désarroi. Visages basanés, souffreteux. Sur les monticules, sur les murs ruinés, des entassements immobiles dans la curiosité. En triomphe! Notre flot roule. Soleil dardant, tambours battant, clairons sonnant. Nous longeons des remparts lézardés, cuits, recuits, patinés, dentelés de créneaux pyramidaux. Par dessus les murailles les hautes cheminées de minarets, miroitant d écaillés vertes, surmontés de pommes d’or, sortant de mosquées invisibles. Une porte en fer à cheval trapue, colossale, hiéroglyphée d’écritures arabes, dessinant leurs lacs sur un fond de cobalt. Aux terrasses du Mellali, pullulent les robes rouges ramagées, les diadèmes verts ou jaunes des juives. Un palmier penche sa gloire éplorée sur le bruyant désordre du défilé qui maintenant cotoie une file d’échoppes vides, détraquées, les toitures envahies par les herbes. Notre flot roule. L’ivresse de cette pompe barbare nous gagne. Au pas accéléré, en horde, poussés, bousculés, nous montons. Voici l’enceinte : tout s’engouffre sous une porte qui étrangle le cortège. Des corniches croulantes pendent des négrillons. Au-dessus du porche, seule, accroupie dans un vide de pierres jaunes, une femme faisant cariatide. Est-ce Carthage? Vais-je voir Salambo? Hautes murailles, superpositions d’édifices, cité grisâtre, poudreuse, croûlante. Et le tapage sauvage du pêle-mêle à remous et à grondements qui nous porte comme, sur son dos écailleux, nous porterait un dragon.
En avant toujours du même pas rapide, avec l’entrain de ces incessants tambours, à roulements courts, traversés
d’éclats déchirants de trompettes. Tout à coup on nous détourne en des ruelles, les ruelles maures, fendues entre de hauts murs aveugles. L’escorte brusquement nous a laissés, nous dépouillant de sa pompe comme d’un manteau de cérémonie repris pour le vestiaire. En tête de notre colonne tronçonnée, par les détours et les carrefours, plane, en guide, le turban blanc, grand comme une tourte, du chambellan. Des rues plafonnées de roseaux sur lesquels rampe la serpentaison des sarments de vignes. Par les portes largement ouvertes, des perspectives sur les quinconces ombreux de piliers courts qui boisent les mosquées. Dans les boutiques en armoires, nichés, accroupis, des marchands auréolés de marchandises, tels que des saints encombrés d’ex-voto.
Enfin, un coude à gauche, puis encore un coude à gauche, en des défilés urbains plus étroits et plus sombres, et l’on s’arrête. Dans une muraille lépreuse s’ouvre un couloir obscur. Une fanfare ! Le Ministre met pied à terre. Des askars présentent les armes. C’est le palais des Bashadours, le Dcir-Benel-Aouad, « la Maison du Fils du Musican ».
MÉKNÈS, MÉKNÂS
Mercredi 18 janvier 1888, Dar-Ben-el-Aouad à Méquinez.
Dar-Ben-el-Aouad, la Maison du Fils du Musican, notre maison, notre palais pour le séjour à Méquinez. Nous voici tous échoués dans son patio, étourdis du tumulte qui nous y a portés, regardant vaguement, et peu à peu nous rendant compte.
Une masure pauvre, vermoulue, négligée, ébréchée, développant en belles proportions les facteurs classiques de la demeure arabe. Cubique et au centre percée de la grande écoutille carrée vers le ciel, sous laquelle, en ses profondeurs de citerne, la cale claire du patio avec sa fontaine en ombilic où sourde une eau vaseuse que nos maures tourmentent déjà de leurs ablutions. Au rez-de-chaussée, tout autour, une galerie en cloître, — à l’étage, tout autour, encore une galerie, soutenues à chaque coin par un faisceau de trois piliers quadrangulaires reliant leurs chapiteaux, creusés d’arabesques, par des arcs en fer à cheval. Sur ces galeries, s’ouvrant, en
bas trois pièces, en haut autant, une sur chaque face, la quatrième vierge. Une cuisine caverneuse, sans autre jour que des meurtrières noircies de fumées. Et par-dessus l’ensemble, la terrasse, pont de navire avec sa dunette abritant le débouché de l’escalier. C’est tout le palais, le palais des ambassadeurs! L’escalier étroit, raide, sans rampe, grimpant dans les murs, analogue à ceux qui descendent aux caves dans nos maisons anciennes. Les six chambres, égales, oblongues, plafonds à solives saillantes, sans fenêtres, hautes portes à deux vanteaux lourds se fermant en volets découpés de poternes ogivales. Pas d’autre lumière que celle versée par l’écoutille supérieure. Partout un affreux badigeon dont on nous a fait honneur, profanant de son plâtras blanc les gracieux découpages de stuc au sommet des colonnes et dans les arcatures des portes, entamant les revêtements de faïence qui irradient des rosaces kaléidoscopiques, tachant les boiseries ouvragées des battants et des balcons. La brosse s’est promenée stupidement en limace ignoble, suintant ses bavochures, contaminant, maculant, sous prétexte de propreté. Et malgré ces sacrilèges, les lignes et les dimensions restent charmantes. Appuyé sur la balustrade à l’étage, mes yeux plongeant dans le patio clair, dans la galerie empénombrée, dans les pièces obscures, échelonnant leur perspective et leur gamme fondante de lumière, je sens la caresse harmonieuse de cette architecture à l’élégance fragile, dessinant des décorations légères comme les cristallisations capricieuses des gelées sur les rameaux.
L’ameublement? Sur les parquets, uniformément dallés de
carreaux vernissés, des tapis, marocains et usés pour nous, anglais et neufs pour le Ministre, oui, anglais, horribles, à ramages londoniens, pour lui faire hommage! Aux murs, pendus en tapisseries, des soies fanées ou des draps soutachés d’arcades mauresques, côte à côte, en série. Pour chacun un grand lit de fer, un matelas. Pas de couvertures, pas de linges. Pas de chaises, pas de tables. O la joie de ne pas retomber dans la banalité des mobiliers d’hôtel ! Braves Maugrabins qui nous promenez orgueilleusement parmi ces splendeurs, vous avez raison de nous croire satisfaits. Nous ne redoutions qu’une chose : Que vous fussiez civilisés à notre façon.
La nuit monte comme une fumée sortant des dessous de notre logis et s’échappant par la grande lucarne qui troue la terrasse. En bas un maure allume des lustres bizarres, quatre, un à chaque côté du patio quadrangulaire, pendant, en grandes araignées, au bout d’une ficelle, grossières couronnes de fer battu, supportant une douzaine de petits pots en lesquels sur l’huile flottent les flammes minuscules de veilleuses. Une clarté mince glisse, doucement funéraire, chuchotant à demivoix; une clarté maladive piquant l’ombre de mouches luisantes qui planent sans bruit d’ailes.
Jeudi 19 janvier.
Il est d’étiquette, sinon obligatoire au moins convenante, de ne pas circuler en ville jusqu’à la réception officielle par le
Sultan. L’insigne honneur prochain d’être admis en sa présence doit faire tenir pour indifférent tout le reste. Il importe de se recueillir pour cet événement, de faire la veillée des armes, de se préparer par une neuvaine. Le Bashadour de bonne tenue ne sortira donc pas.
Je monte sur la terrasse. Voyons par les dessus cette Méquinez encore fermée, Méknès , Mêknâs , qu’en sait-on, puisque les confus borborygmes de cette prononciation de ventriloques maintient un mystère sur toutes les voyelles et sur toutes les consonnes de cette langue aux étranges fantaisies.
Elle a partout des bastingages, cette terrasse, de hauts murs qui emprisonnent le Bashadour curieux et l’empêchent de donner en spectacle aux femmes des vrais croyants, en promenade sur les toits, et sa personne et ses allures. Dans ces remparts pourtant les boutonnières d’étroites meurtrières par lesquelles l’œil feuillette la ville page par page.
Un cahos de constructions gris-jaune, cuisson du soleil, souillure des pluies, moucheté çà et là de la tache laiteuse d’une crépissure récente. Une mer à vagues plates soudainement gelée dans le désordre de son agitation, en laquelle une population hardie aurait excavé des demeures et sur laquelle, au grand air, elle vaquerait à la vie quotidienne. De ce grand iceberg miraculeusement réfractaire à la chaleur solaire, flottant sur le vert d’une banlieue lointaine, surgissent en aiguilles inégales, les minarets, blessés des lucarnes dont s’éclaire la montée intérieure, phares coiffés des logettes où nichent les mouezzin’s, mâts aigrettés de pommes dorées, sur lesquels claquent au vent, aux heures de prière, des drapeaux
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blancs ou bleus, effiloqués. Carrés tous, inspirateurs peut-être,
par leur art précurseur datant de si loin, de nos beffrois et de nos clochers, quadrillés sur leurs faces dun appareil visible de longues briques superposant en appliques au dehors le sobre relief d’arcatures étagées, quelques-uns merveilleusement cuirassés d’écailles vertes luisantes, répercutant en éblouissements les passes de lumière envoyées par le soleil magnétiseur. Il en est qui penchent, ajoutant cette grâce à la fierté de leur fût élancé. En haut, autour du gland de leur lanterne, le tour-de-garde à créneaux entre lesquels le chanteur, cloche humaine, lâche les oiseaux de ses paroles se mêlant aux faucons jaunes et aux palombes mauves attachés aux saillies ou voletant autour de ces colombiers superbes.
Sur les terrasses juxtaposant en une surface énorme l’inégalité de leurs dalles sursautantes, les courreries des femmes, agiles, familières aux passages, aux isthmes, aux points de communication, pieds nus pour mieux se tenir sur les crêtes, pour mieux s’accrocher aux anfractuosités, non voilées en ces régions privées qui sont leur domaine de récréation, s’appelant en battant les mains, penchées aux parapets des patios, serrées aux hanches dans des vêtements longs et souples qui accusent les formes charnues, le blanc dominant avec des bariolures orange, vert, rouge. Elles causent, elles cousent, elles lavent, elles balaient. Des penderies d’étoffes. Du blé qu’on sèche. Aspect général de misère et de négligence. Des conciliabules. Des jeux de mains, suspects parfois en leur caressante hardiesse. Les enfants autour, en petits chiens. Des rentrées et des sorties par des trous invisibles. Des galopées
d’ensemble vers une ruelle en laquelle, tout au fond, s’entend une musique criarde ou des coups de fusil, et alors un penchement général des têtes soudain enveloppées des voiles.
Pas de fumées, pas de cheminées crêtant de leur hérisonnement pittoresque nos villes froides du Nord. On dirait une cité dont on aurait rasé les toits pignonnants et où l’on vivrait sur les planchers des greniers mis à découvert. Deux palmiers, quelques têtes d’oranger, des circonvolutions de vignes sans feuilles, sur des murs plus ruinés une végétation parasite courte, dans la campagne des vergers d’oliviers. A l’horizon, les montagnes. Une, surtout singulière, large, lourdement assise, et sur ses flancs, en taches grises calcareuses, cinq petites villes prodigieusement dormantes et mystérieuses, que longtemps, longtemps je regarde, et qui m’attirent, et qui m’absorbent.
Vendredi 20 janvier.
L’Hadj Fatmi, au jour prenant, rabat contre le mur les vanteaux de notre porte et relève, le drapant, un grand rideau rouge qui la matelasse. L’air frais, coulant par la baie du patio, imprègne, vivifiant, la touffeur de la chambre.
De mon lit où je paresse, si perdu en ma lointaine navigation de rêves, si neuf en mes pensées voyageuses, j’entends jacasser des merles qui logent dans les boiseries dont les larges caissons s’entablent sur les piliers de la galerie
supérieure, les ornant et les achevant d’une ébénisterie jadis opulente, ores dévernie, négligée,chancelante. Par les fissures, le soir, rentrent furtivement les noirs siffleurs revenus d’un vagabondage dans les figuiers et les cactus, et le matin, se préparant au départ, ils bavardent une conversation énigmatique faite de gazouillis, de chuchotements, de cris légers, de coups de sifflets discrets demi-retenus dans le gosier craintif. Sous ces mêmes bois vermoulus, bruisse une ruche : autour de son orifice, en grappe fluctuante or roux, voltige le bouquet bourdonnant des abeilles.
On procède dans le patio au déballage et à la vérification des menus présents destinés au Sultan; garniture de notre plat principal : le chemin de fer. Un lustre en verre de Venise moderne, rose et jaune, une glace ovale gravée, une autre à cadre doré, une pendule en cuivre, un coffret à bijoux, le tout facturé à notre Gouvernement par un magasin du Boulevard central à Bruxelles. Item un sabre de colonel. Item une cage avec un oiseau chanteur mécanique. Ceci sera vraisemblablement le cadeau préféré. Je ne sais quel ambassadeur avait donné des poupées nageuses : le succès fut étourdissant. Aux envoyés futurs, embarrassés de trouver du neuf, on pourrait recommander : un carrousel à chevaux de bois avec orgue de barbarie, un tram sur montagnes russes, un tir au pistolet-àvent avec cibles rigolantes telles que l’ogre ouvrant sa gueule quand on le touche au ventre, ou la paysanne montrant son derrière. Les bons Bashadours qui apportent ingénument des objets de science sont accueillis froidement. De beaux jouets, des automates, ou des engins de destruction, mitrailleuses,
revolvers, fusils à répétition, voilà ce qu’il faut à ces enfants cruels. Le Sultan joue au canon avec des pièces que lui ont offertes les Français, comme il jouerait à la paume, pointant et tirant lui-même, et ravi quand, par chance, son boulet bouscule le but.
Notre Comédor est au rez-de-chaussée, une des pièces oblongues, sans rien aux murs blanchis, éraillés. Deux placards humides où nos Abselams serrent une partie de la vaisselle, accumulant le reste dans les coins, sur le carreau, en un désordre malpropre. Chez nous ce serait un lavoir de cuisine, une remise, un refuge. Nos hôtes y ont étendu un tapis de Rabbat’, joli parterre de couleurs en dessins géométriques, moyennant quoi c’est une salle à manger. Les sièges, la table sont ceux du camp : comment en trouverait-on d’autres à Méknâs ?
Notre suite s’est fourrée où elle a pu, beaucoup en plein air, dans le patio, sous la galerie, parmi les bagages, d’autres avec les askars dans le couloir d’entrée, d’autres dans la caverne fuligineuse où un cuisinier nègre élabore notre pâture. Ils continuent ici la vie de campement. Il n’y a que les tentes qui manquent. Ce soir chambrée complète de toute cette maroquinaille sous la présidence du Kaïd Rha. Il donne un thé égalitaire auquel prennent part nos trois Abselams. Accroupissement général et fraternisation à la lumière stellaire des lustres arachnéens qui gravitent paresseusement au bout de leurs ficelles. S’il y a entre ces Sémites une hiérarchie de fonctions, il n’y a pas de degrés entre les hommes. Ils se tiennent pour fongibles. On monte, on descend, sans préoccupa-
tion de rang ou de caste, à la volonté d’Allah. Chacun porte en soi toutes les ascensions et toutes les chutes. Tous Sidis ! Aujourd’hui Pacha, demain valet, aujourd’hui valet, demain Vizir. Pourquoi dès lors ne prendrait-on pas le thé en camarades sur la même natte ?
Samedi 21 janvier, l’Audience officielle du Sultan.
Le Ministre a reçu hier soir information que la réception de l’ambassade parleSultan aurait lieu ce matin à neuf heures. Il avait même été dit huit, car le monde officiel est matineux en ce pays où l’on se couche tôt par imperfection du luminaire et où, dès cinq heures, les mouezzin’s déclament en haut des minarets. Notre noctambulisme européen est inconnu.
Nous voici tous, Bashadours, occupés à revêtir le costume de cérémonie. Le Ministre son frac, son pantalon, son claque brodés d’or terni par le voyage. Sicsù les mêmes, brodés d’argent, frais ainsi qu’au sortir du passementier. Théo et nos ingénieurs, le frac de soirée, la cravate blanche, le gibus, affreuse cacophonie de couleurs et de lignes en cette Maugrabie aux vêtements bibliques. Moi, la robe d’avocat, le rabat, la toque, emportés à cette fin, à l’heure du départ, par caprice brusque et envie de mener loin, en des lieux et des solennités imprévus, cette vieille compagne fidèle, emblème d’indépendance, d’opiniâtreté et de justice.
Nos gens s’attiffent. Tous veulent en être, non pour nous, que leur importons-nous? mais pour leur Soultan 7 le dominateur souverain, pape et roi.
Un chambellan vient nous quérir. Sur une mule : la mule est, ailleurs qu a la guerre, la monture aristocratique. Turban blanc de petit format, enroulé au tour, costume blanc; bedonnant, visage noir, rond, sans barbe : un eunuque peut-être, jovial quoique. Le poste d’askars présente les armes, le clairon fanfare, nos chevaux sellés encombrent le cul-de-sac, et nous voici en selle. Certes pour la première fois vit-on avocat enrobé et toqué à cheval ; ample le mérinos couvre la croupe. J’ai sous le bras le portefeuille de velours vert qui contient la lettre de créance du baron Whettnall.
A la file indienne, parmi nos gens à pied faisant foule, nous circulons par les ruelles. S’aplatissant contre les murs, des maures gravement curieux, sans étonnement, nous regardent. Tours, détours, passage tête baissée sous des surplombs d’un mur à l’autre, débouché sur une place rocailleuse, où monumentale, accostée de remparts crénelés farouches, se carre en sa majesté trapue, allourdie de colonnes faisant béquilles à son entablement, une porte énorme, une Bab, développant son ample cintre arabe orné de l’arc-en-ciel violet et jaune d’une inscription mahométane, vieille, ébréchée, mais superbe. Sur la place, entre des murs de place forte, innombrables, moutonnantes, les djillàb’s.
C’est l’entrée du Palais. Nous passons entre les gardiens berbères aux longs fusils de montagnes, à bassinets, garnis de cuivre. Une première cour, vaste; sur la terre durcie des
tentes coniques de soldats, champignonnant au hasard. Encore des murs, hauts, massifs, couleur de boue. Une seconde cour, vaste, quadrangulaire, chargée de soldats, cavaliers sans chevaux et fantassins, en lignes, formant le carré, tous accroupis ce qui est leur : en place repos. Pas de public. Encore des murs, hauts, massifs, couleur de boue. Et par-dessus, en reculs successifs, s’entassant, des constructions. Des souvenirs me montent, échos de Carthaee.
Le soleil est bénin, pâlot. Nous mettons pied à terre. Le chambellan noir nous poste au milieu, le Ministre et son porte-parole Sicsù en avant, nous derrière, et plus derrière, notre suite. Des chevaux de bât et des mulets arrivent chargés des caisses où sont nos menus présents, congrûment enveloppés de coton gris. On a dressé, en trophée grossier, des rails de notre chemin de fer. Non loin la bande des musiciens, « coiffés du fez, en longs vêtements versicolores, de tons clairs, délicatement adoucis par la déteinte, ainsi qu’en un parterre d’œillets ».
Le sol est de la terre dure, caillouteuse. Un Kaïd crie quelque chose : des askars se dressent et en vol d’oiseaux s’abattent sur l’emplacement où le Sultan va stationner, devant le Ministre, picorant les pierres et nettoyant.
En lointaine aurore une sonnerie de clairons, venant, venant, réglant le pas d’un cortège invisible, approchant, approchant, et qui débouchera, on le sent, par cette grande porte charretière, cette Bab, ouverte, là au fond, issue d’une voie en pente entrevue dans son large cadre crépi à la chaux, rustique, vraiment pas du tout royale, ni impériale, ni chérifiale.
Voici que cette grande porte charretière, cette Bab éjacule d’abord, en trombe, des marocains sans ordre, serviteurs, valets, palefreniers, s epandant par course et par bonds, régurgitation préliminaireet prémonitoire. Suivent, tenus en brides, six palefrois cavalcadant, de robes diverses, harnachés, sellés, pompeux, qui passent le porche un à un et sont mis en front de parade, magnificents. Puis, étrange fantôme, un coupé ! Oui, j’en atteste le ciel et les astres, un coupé ! un coupé bleu avec dorures ! un coupé avec des roues, quatre roues, les premières que je vois en Maugrabie ! un coupé attelé d’un cheval conduit à la main ! un coupé tombé de la lune ! ô vision ! ô chimère ! un coupé ! ! !
Tout ce qui gisait s’est déboîté de son accroupissement et debout regarde cette grande porte charretière d’où sort, sans s’interrompre, évoluant, la coulée du cortège. Un officier, crâne, petit, râblé, botté, éperonné, en jaquette rouge et or, turban blanc en toque, sabre au clair, en tête d’une compagnie nègre vêtue d’écarlate, marchant en alignement, — gauche, droite, — bonne tenue, — gauche, droite, — et disciplinée, — gauche, droite. C’est le Kaïd Maclean, l’écossais au service du Maroc, commandant de l’infanterie.
Voici enfin sa Majesté Chérifienne Mouley-Hassan’, Empereur du Moghreb, Roi du Sous, de Fez et de Tafileth. Il s’avance. La musique part « en mélodie lente et grave, fanfare cahotante modulée sur des instruments européens >. Des coups de canon la ponctuent, coups lourds. Il s’avance, — sur un cheval puissant harnaché de jaune comme d’une cuirasse d’or. Il s’avance, — vêtu de blanc, rien que de blanc, tout
en blanc, séparé du soleil bénin, du soleil pâlot par un vaste parasol losangé de vert et de rouge tendu au-dessus de lui par un nègre athlétique. Et deux autres nègres, le masque givré de barbes neigeuses, vêtus de blanc, rien que de blanc, tout en blanc, attentifs et menaçants gardiens, détachent en rythme alternatif, d’un claquement sec, de grands coups de mouchoir dispersifs des mouches.
Toute la garnison s’est courbée, courbée jusqu’à terre, les fez rouges des fantassins, les turbans blancs des cavaliers, en une seule ligne déferlante, et toutes les bouches ont crié trois fois : Allah ibarca amer Sidna! Que Dieu bénisse notre Maître!
Il est devant nous, le Sultan, arrêté, ayant en queue un paquet de dignitaires et de courtisans à pied. Je le vois. Mains nues, pieds nus dans des babouches. Taille haute, teint basané, barbe et cheveux noirs, barbe peu fournie. Le visage nimbé dans la mousseline d’un haïck et, par-dessus, un capuchon. Physionomie fatiguée, triste, très mélancolique, grave. Front ridé. L’œil extrêmement rêveur et bienveillant. La lèvre pendante. Vite notons en mon souvenir ces traits de signalement.
Le chambellan chef, le Moul-Méchouar , colérique nous a crié : « Marhababikom ! » Nous nous découvrons. Le Sultan lève la main en un geste de bénédiction papale. Le Ministre fait son discours. Sicsù traduit. Je passe le portefeuille. Le Moul-Méchouar le prend. Maintenant le Sultan parle. A voix très douce, murmurante, sur laquelle voltige, dirait-on, une timidité. Sicsù traduit. On nous présente
un à un. Le Sultan questionne. Sicsù traduit. Est-ce qu’en Belgique les hommes de loi, les Kadis , forment un ordre religieux? Sont-ils des saints? Pourquoi ont-ils une robe noire? Théo est-il un peintre à la brosse ou un peintre à la machine (un photographe)? — Des naïvetés de sauvage. Et toujours ce ton très doux, murmurant. Puis des assurances bienveillantes, des compliments, durant lesquels les deux vieux noirs, givrés de barbes neigeuses, attentifs et menaçants gardiens, ne s’interrompent pas de détacher en rythme alternatif le claquement sec de leurs coups de mouchoir.
Cela dure un gros quart d’heure, beaucoup, paraît-il. Le Sultan lève la main en son geste de bénédiction papale et tourne bride. Les troupes se courbent. Encore une acclamation poussant sa rafale. Musique et canons tonnant des coups sourds. Une porte, une Bab s’ouvre dans un coin de la place, rustique et délabrée comme l’autre. Un morceau de jardin apparaît. Le cortège va là, entre, et l’on referme. — C’est fini.
Même date.
Revenus à la Maison du Fils du Musican nous dialoguons sur l’épique et baroque cérémonie, quand reparaît le Méchouar bedonnant, essoufflé. Le Sultan souhaite le déballage immédiat de nos présents et convie le Ministre à y faire procéder. Désir de souverain est un ordre, même en pays barbare, surtout en pays barbare. De nouveau en selle, tous, et à la file indienne par les venelles. La porte trapue à l’arc-
en-ciel griffonné d’écriture arabe, la première cour avec les tentes, la deuxième cour où tantôt stationnait l’Empereur, sommeillante maintenant, salle de spectacle vidée de spectateurs. Nous passons la porte charretière par laquelle il est apparu : troisième cour, comme les autres entre hautes murailles. Ascension par un passage en rampe, porche en tunnel appuyé sur des piliers crus, courts, massifs et ronds, aux entre-colonnements peuplés d’une nichée de gardes. Quatrième cour! longue, large rue longue, bordée de murs babyloniens, encaissée comme un long sas d’écluse; des colonnes romaines brisées dont les tronçons de marbre font banc au pied des énormes bajoyers latéraux ; amas de décombres ; dans des substructions, le retentissement d’une eau qui roule abondante avec des sonorités profondes, heurtant les conduits souterrains croulants, en coups de tam-tam auxquels l’éloignement mettrait la pédale. Cinquième cour! bordée de portiques, hangars badigeonnés, négligés, rongés, abrités de tuiles vertes. Arrêt de notre peloton devant une porte de magasin plaquée de feuilles de fer-blanc ainsi qu’une caisse de biscuits anglais. C’est l’entrée du Palais proprement dit, de l’asile intérieur, du Harem, centre des enfilades labyrinthiques enfermées dans l’enceinte royale. Pied à terre. Le Méchouar nous guide. Vestibule à colonnes basses, sur le sol des gravois, l’air d’une bâtisse livrée aux maçons, pas une apparence de décoration ou de peinture, la pauvreté nue d’un bétonnage récent. Sixième cour! dallage fendu, défoncé; bâtiments à portes d’étables, verrouillées; auvent en mauvaises planches; fontaine à vasque banale; une vérandah mosaïquée en
faïence de cuisine devant trois petites portes en bois peinturluré. Vraiment le préau dun établissement vétérinaire de province.
Nos cadeaux sont là, colis entassés. Près, quelques chaises empaillées dépareillées. Des soldats à poivron accroupis dans un coin; dans un autre en nœud un entortillement d’affreux nègres.
On déballe. Apparaît la glace à cadre doré. Apparaît le sabre de colonel. Apparaît le lustre de Venise, fleurons, rinceaux, bobèches désarticulés comme les os d’un squelette démonté. Apparaît la pendule de cuivre. Puis le coffret à bijoux. Puis l’oiseau chanteur emplumé de pennes de rubis, de lapis, d’émeraude, sur son arbuste et sous sa cloche de verre.
La porte du milieu sous la vérandah s’ouvre discrètement. Sort un eunuque noir; il fait signe aux affreux nègres, qui dénouent leur nœud de torses, bras, jambes et déguerpissent. Sur le seuil un grand fantôme en djillàb’. Les soldats à poivron se dressent. Le Méchouar bedonnant brusquement s’exalte. Cest le Sultan ! C’est le Sultan qui vient à nous en robe de chambre, pieds nus dans ses pantoufles, en voisin, qui nous salue en souriant et se met à faire la causette, ainsi qu’il convient avec cette bonne petite Belgique tranquille, loyale, sans prétention, qui ne convoite rien chez lui.
De nouveau je l’étudie. Une cinquantaine d’années. Sur les tempes, les mèches noires en ailerons tirebouchonnés des Berbères, grandes frisures de papillotes. Il examine, observe, interroge de sa voix murmurante, avec son air triste, d’une tristesse d’ennui doucement supporté. Maigre. Sur les