‹ El Moghreb al AksaChapitre 12 sur 20 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Même date, — Le Sultan à la Mosquée.

Vendredi. Dimanche arabe. Visite dévotieuse du Sultan à la Mosquée, la mosquée de Mouley-Ismaël, le grand ancêtre, quelque part dans le labyrinthe des cours, murs, couloirs qui s’agrègent en palais chérifial. Sortie solennelle à midi. Rentrée solennelle à une heure. La Mission, en corps, se porte sur le passage du cortège dans la cour où eut lieu sa première audience.

Cette cour vermine de djillàb’s. Cà et là un selam vif de ton, rose, orange, vert-shérif, violet, brun clair. Des faces de toutes les basanes : cuir de souliers mal cirés, de vieux bouquins, de harnais de rebut, de bâches éreintées. Des faces de tous les bois : pipes de racine, bahuts dévernis, acajou, palissandre, chêne, noyer, olivier. Têtes rasées, nettes comme des cabassets, parfois avec une chenille de casque du front à la nuque; ou la mèche berbère, latérale, tressée; ou les cheveux foisonnant par la repousse, laineux, crépus. Rares, des Juifs, des Juives les pieds nus, ou un seul pied nu s’ils sont employés au Palais. Des femmes riches, en haïcks fins, hermétiquement voilées sauf la fente aux yeux, en coup de coutelas, chaussées de babouches, les jeunes le talon frais, rosâtre. Des aguadors sonnant leurs tintins, pendu au cou un miroir en lequel se mirent pour un flous’ des êtres qui ne se sont jamais mirés. Marchands de sucre de guimauve laminé en long ruban blanc et lové sur un bâtonnet, pareil à un ténia mis sécher au soleil, dont on détache pour un flous’ un fragment qui filandre. Marchands d’oranges portant sur une vanne l’éblouissement des fruits d’or. Dévots assis par terre manipulant les pilules d’un chapelet en marmottant les attributs d’Allah. Mendiants assis par séries sur leurs talons, sébille au bout du bras tendu raide en enseigne, ne s’interrompant pas de garruler le nom d’un marabout célèbre, chacun le sien, au choix des croyants. Marmaille décagée des écoles et s’égosillant en chamaillis. Mules passant au petit trot, le cavalier sur la croupe, monotone en ses balek! balek! balek! Tout autour, 1 infanterie, casaques rouges, pantalons bleus juponnant, souillés,

râpés, trop étroits, trop longs, trop courts, trop larges, fusils rouillés, bayonnettes faussées, crosses éraflées, canons bossués, chiens manquants, fourreaux absents, pièces ajustées par des ficelles. Armes à plat sur le sol ou en faisceaux baroques, à volonté.

Sur le tout la douceur d’un soleil flave fluant en touffeur et en enluminure.

Soudain des appels de clairons. Un débrouillement universel. Les soldats se dressent sur leurs jarrets nus, maigres, de bêtes de somme. La foule se forme en haies derrière haies. Quelques mules attardées lancées au galop détalent pour faire place libre. Un grand vide au centre, un grand silence.

Dans la baie de la porte charretière par laquelle débouchent ici toujours les splendeurs chérifiales, sur la rampe dont on voit un tronçon en praticable d’opéra, descend un cortège porté par des coups de tambour, des fanfares, et les accords douteux d’un orchestre. A la porte, en tête, le Kaïd Maclean en turban sur un destrier noir, caparaçonné or et noir. Derrière l’élite de ses askars, tous nègres, en assez bel ordre, sans armes, rouges de drap rouge anglais des genoux au cou : escouade de valets de pied. Des cavaliers non montés, longs selams blancs, amplement drapés, poivrons écarlates, marchant d’un pas cadencé de théâtre. Les chevaux de main de Sa Majesté, lourds d’encolure, têtes hères, allure de parade, selles de soie et d’or, étriers d’or. Le coupé! Le coupé bleu, présent de la reine Victoria, traîné par un cheval unique. Et dedans, accroupi sur la banquette, l’Empereur !

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C’est ainsi qu’il va à la messe, toujours. Par humilité peutêtre dans cette cage exotique, pour paraître devant Allah.

Aux portières les deux chasseurs de mouches détachant leurs coups de mouchoir automatiques et alternants. Autour une quinzaine de hauts personnages. Puis la musique jouant. . . quoi?... l’air national espagnol !!! Puis une cohue de courtisans et de serviteurs.

Cela passe et s’éloigne dans les acclamations et les prosternations de la foule.

Mouley-Hassan’ prie. On attend....

C’est à cheval qu’il reparaît. Il a été sanctifié par la prière. Il revient épanoui et triomphal. Le grand parasol impérial a remplacé la basse toiture de la voiture. Le tintamare est plus vibrant. Le cortège plus allant. Mouley-Hassan’ nous aperçoit sur le tas de décombres où nous sommes juchés ; royalement et papalement il nous dispense sa bénédiction. Sa cour, abondante, foisonne derrière lui : figures ecclésiastiques, de prélats, d’évêques, de chanoines, d’archiprêtres, de moines, d’abbés. Aussi de ces pleins et gras visages de repus, de satisfaits, de ventrus, les types de ce monde de dessus qui partout est le même monde.

Samedi 28 janvier.

Des lettres d’Europe nous arrivent. Point par un courrier, par un coureur. La Poste à l’intérieur du Maroc? Inexistante.

Chacun l’organise pour soi. On se met à plusieurs. Des berbères sont aux carrefours s’offrant. Le salaire est selon la distance et la vitesse. Ils mettent les plis dans une pochette de peau de chèvre. Ils vont à pied, à longues enjambées, tunique courte, pieds nus, un bâton lourd à la main qu’ils balancent horizontalement, pour cadencer et franchir les points morts : le volant d’une machine. Ils passent les rivières à la nage, la pochette sur la tête, ou s’y noient. Rencontrés en route, interrogés s’ils ont quelque chose pour le passant, ils étalent, ne sachant lire les adresses, le paquet sur le sol, et le passant choisit. Il en est qui font en trois jours le trajet jusque Tanger, deux cent cinquante kilomètres !

Des lettres des miens. Trop courtes. Muettes sur des riens de chez moi qui maintenant me préoccupent. Alchimie de la distance. Défiguration et transposition des lointains par l’exil. Psychologie spéciale du voyageur. On me parle aussi des sables de l’Afrique ! En ce vert Maroc ! O le préjugé qui agrandit le Sahara, cette exception, aux dimensions du continent noir!

Même date.

Au Palais, dans cette longue avenue bloquée en bassin d’écluse par de hautes murailles, où l’on entend sous terre le bourdon d’eaux tressautantes, sont les bureaux (est-ce ainsi qu’on peut dire ?) du Gouvernement, du Maghzen’, dont en langue franque on fit Magasin.

Singuliers Ministères. Voici les Finances. .Au bout d’un couloir sombre, une cour étroite et dans cette cour une logia à colonnettes, ouverte au vent, abri d’une dizaine de personnages, par terre sur tapis et nattes. Très graves. Examinant des carrés de papier, ou griffonnant des carrés de papier. Au centre, en président, un plus vieux, plus gros, plus grave, par terre aussi avec, devant, un pupitre bas, portatif. Au dehors de la logia deux contribuables en djillàb’, agenouillés, s’expliquant à distance, calamiteux, impassiblement écoutés. Décorum glacial.

Voici la Guerre. Une poterne : si petite au pied de la haute muraille, entrée de clapier. A droite, à gauche, pour corps de garde, auvents en bois ô combien évidemment provisoires, peuplés de soldats tous avec l’air « mis en scène ». Par la poterne, au fond sombre, sanctuaire, caverne, sur une estrade, seul, le Ministre accroupi, attendant, méditant.

Voici les Affaires Étrangères. Grande porte de ferme bâillant dans la même haute muraille. En ornement de hasard, ramassés dans des ruines et là dressés en pieds-droits, quatre fûts de marbre vieil ivoire. Cour sans pavement, raboteuse. Façades de bergerie, de vacherie. Encombrement de chevaux, de mules, sellés, laissés là par les gens entrés, comme chez nous voitures et fiacres.

Absolument primitif et d’un officiel débraillé incompréhensible pour nous.

Et ces dignitaires ont les fantaisies niaises des bambins et des nègres. L’un a voulu le canif de Sicsù. Un autre la lorgnette du baron Whettnall.

Dans la partie réservée du Palais, le Harem, qu’y a-t-il ? Il est aussi derrière cette haute muraille. Des constructions basses, blanches, dont, de notre terrasse, on voit mal les toits de tuiles vertes vernissées, submergées et, par coins, émergéantes, près des ruines fauves du palais de Mouley-Ismaël, bloc rompu, déchiqueté de brèches, l’aspect incendié jadis,... en un lointain jadis. Le Kaïd Maclean dit : « C’est très beau ». Mais il est depuis onze ans au Maroc. De combien l’Européen a-t-il dévié en Maugrabin ? Trente millions de douros en bijoux aux femmes, dit-il, cent cinquante millions de francs ! Doute, doute, doute. Des Juifs travaillent ces bijoux dans une sorte de manufacture que nous avons visitée, elle aussi dans l’agglutination sans fin des dépendances palatiales, petits ateliers en alvéoles formant le carré autour d’un jardin négligé en lequel les ouvriers descendent besogner leur tâche sous les citronniers et les grenadiers. On nous a montré ce qu’il y avait de mieux : un massif bracelet d’or godronné, une bague à griffe enserrant un brillant ordinaire. Sans plus. Il court aussi la légende d’un trésor d’Aladin, réserve impériale, ci-devant à Fâz, maintenant reculé à Tafileth, pays des dattes, au diable dans le Sud-Est où les Roumi, pas même les Bashadours, ne vont. Et n’iront jamais s’il plaît à Allah!

Même date.

Le Ministre reçoit à dîner le Kaid Maclean et son frère. A l’invariable menu de notre cuisinier : bouillon de bœuf,

moelle de bœuf, rognons de moutons, côtelettes de moutons, fricassée de poulets fendus en huit à la hâche, flanc, dattes, figues, amandes, oranges, en supplément un jambon de conserve, une bouteille de vin de Porto, du Champagne, et voilà un festin ! C’est fête dans notre buanderie. Deux chandeliers de plus !

Ah! quel dîner je viens de faire!

Et quel vin extraordinaire !

Après le cordial repas, et ses toasts si inévitablement jaillissant du cœur attendri dans l’isolement d’exil quand le hasard groupe les exilés, par la ténébrosité de l’escalier raide, à tâtons je monte à cette attirante terrasse, suggestive plateforme de rêvassantes contemplations nocturnes, de rêvassantes contemplations diurnes. La lune, qui fleurit la nuit, orne de sa corolle le jardin firmamentaire piqué d’étoiles, grande reine des prés jaune au milieu des pâquerettes célestes. Je plonge sur les toits aux blancheurs de neige. Les minarets flottent dans un poudroiement de givre. Le givre ! Le saisissant paysage d’hiver déjà vu. La ville d’argent immobile en son gel sous la coupole indigo du ciel semé d’or.

Mais une ombre lente gagne, comme une tristesse sans motif insinuée au cœur par l’ange morose du spleen. Là haut la scintillation astrale s’avive. Quelle tache rousse échancre le bord de la cymbale sélénique, baliarde imprévue qui la mord et qui la ronge ?

Une éclipse !

Oui, une éclipse a posé son doigt obscur sur le disque et lentement il glisse en son œuvre d’occultation. De tout

l’horizon monte l’envahissement des ténèbres. Sur les terrasses les jonchées de neige disparaissent sans bruit, et les minarets devenus noirs, agrandis, se rapprochent, menaçants. Eclipse! Eclipse totale ! La lune clignote d’un tout petit feu final et s’évanouit dissoute dans l’océan sidéral. Cette ville, cette ville étrange se couvre-t-elle de voiles pour des actions innomées? Des nues sombres, de partout arrivant, se condensent. Et soudain surgit la symphonie d’un universel aboiement de chiens, près, plus loin dans les quartiers écartés, plus loin encore dans les banlieues, au commandement de cet invisible : l’inquiétude. Par intervalles, le ciel masqué entrouvre son rideau, laissant voir sur un grabat de nuages une lune malade toujours rongée de la lèpre rousse lentement glissante.

Personne sur les terrasses pour voir. A l’orifice des patios in-pace noirs, citernes, parfois le reflet d’une lampe, incertain, fugitif. Un chat miaule, lamentable, interminable. Un vent dur est venu du Sud-Ouest.

Je descends. Tout dort. Les lumignons des quatre lustres arachnéens agonisent. Le baromètre a baissé fortement.

Impression lugubre.

Dimanche 29 janvier.

Sortant du Palais ce matin, par la Bab trapue, un épais courant de Berbères en djillàb’s flaves, têtes nues, rasées, ceintes

de la corde en poil de dromadaire enroulée en simulacre mince de turban, la mèche tressée de cheveux latérale pendante, l’air provocateur et conquérant, chacun le fusil long à pierre, vieux, jeunes, petits, déchargeant encore de-ci, de-là, un coup.

Depuis des heures des mousqueteries. Pourquoi ? Une femme amenée au Sultan, de leur tribu, et ils ont fêté l’événement devant la demeure chérifiale, à leur manière, en faisant parler la poudre, Lab el barôd. Les compagnies de palombes qui nichent dans les ruines épiques du palais de Mouley-Ismaël dessinent encore dans l’atmosphère des voltes effarées suscitées par le tapage.

Y a-t-il quelque part une éclosion de belle femme, on offre au Sultan l’oiseau rare. Accepte-t-il, c’est pour elle et les siens insigne honneur et réjouissance. Rien du roman fade de la vierge en larme sacrifiée à la lubricité d’un tyran. Elle y va avec l’enthousiasme des novices de nos couvents à épouser mystiquement le Sauveur.

Et le Sultan lui-même y met du sentiment. Le Kaid Maclean nous a raconté une idylle. Une fille rustique, réalisant un type de beauté au goût de ces Sémites, avait été agréée par le souverain. La jeune Ruth venait d’un Tschar, où l’on vit, sous la tente, de kouskous’ et de mouton, où l’on broie l’orge entre les meules tournant à la main, où l’on entend caqueter les poules, braire les ânes, hurler les chiens. Perpétuel concert de mœurs et de bruits qui avaient bercé sa jeunesse. Elle plut à Mouley-Hassan’ autant qu’à son berger la gardeuse de chèvres Sulamite du Cantique des Cantiques, chant populaire

longtemps attribué par les trop savants au roi Salomon en l’honneur de la reine de Sabat. Mais l’existence du Harem pesa à la bien-aimée. Elle avait la nostalgie du Tschar, des chiens, des ânes, des poules, de la tente et voulait les revoir. Mouley-Hassan’, galant comme un Abencerage, fit dresser un simulacre de village nomade et avec elle il y alla vivre. Et dans ce petit Trianon, elle retrouva le dormir sous la tente, le manger, le mouton et le kouskous’, avec le monotone ronflement des meules, le caquetage de la basse-cour, l’orchestre des braiments et des aboiements, et fut guérie.

Même date.

La Bible ici sans cesse revient en souvenirs, l’ancien Testament, et on matérialise ses personnages, ses épisodes, en ce qu’on voit, invinciblement. Les analogies perpétuellement se dressent, imposant la résurrection. Trois mille, quatre mille ans, et ce Sémitisme, en sa stagnation, identique à lui-même. Avec cette rectification dans nos préjugés : l’évaporation du sentimentalisme aristocratique dont les accommodatrices traductions aryennes et chrétiennes du vieux Livre ont innocemment imprégné ces histoires séculaires d’un peuple barbare, sanguinaire et brutal en sa grossièreté. Ledrain, le traducteur récent, loyalement cynique et débarbouilleur de grimages, rend à la fresque biblique sa violence et sa vérité.

Et alors surgit cette pensée : Est-ce le Christianisme

qui continue ce Livre Sémite? Ne serait-ce pas le Mahométisme par cet autre livre Sémite, le Koran? Ce dogme, la filiation entre le Nouveau Testament et l’Ancien, ne seraitil pas faux? Jésus bon, doux, tendre, oublieux de soi, compatissant, chevaleresque, ne serait-il pas descendant d’aryens égarés en Judée au hasard des courants qui de toute antiquité firent de la Syrie le littoral d’échange entre l’Inde et le bassin Méditerranéen? Mahomet, audacieux, sensuel, cruel, intolérant, orgueilleux, vantard est un Sémite. Le Christianisme est devenu la religion aryenne par excellence, et le Mahométisme la religion Sémite. Vilipendé, crucifié, vomi par la Judée, le Christ, par Saint Paul rallié à lui parce qu’il était aryen, lui aussi, a conquis l’Europe, terre d’aryens, comme Mahomet, par ses chefs d’armée, a conquis à l’Est en Asie, à l’Ouest en Afrique, tout ce qui était Sémite. Des deux parts la diffusion a été absolue et surprenante. Et toute tentative réciproque de se pénétrer a finalement échoué, l’évolution historique ayant rejeté le Croisé au Nord, l’Arabe au Sud de la Méditerranée. O la prodigieuse différence de sentiment et de ton entre les deux Testaments ! Et la ressemblance entre l’Ancien et le Koran, dans les tendances, les mœurs, la psychologie. O l’erreur étrange que de souder un tronçon de religion arabe, non à une autre religion arabe, mais à une religion aryenne! Dans la vie mauresque reparaît à tout propos la vie biblique, sauvage, superstitieuse, malpropre. Les noms arabes sont ceux de la Bible, avec d’aisément discernables glissements. Langue, écriture allant de droite à gauche, sont analogues. Et les vêtements! Et les costumes! Le Koran achève bien,

par son mysticisme et la consécration religieuse donnée à tous les actes de la vie, la religion d une race fanatique, à cervelle étroite, incapable de progresser. Son monothéisme rigoureux, enchâssant définitivement le monothéisme judaïque dans une simplicité en accord avec l’esprit limité du Sémite, comme elle l’est avec celui du Nègre si facile à convertir à l’Islam, si réfractaire au Christianisme, s’oppose au monothéisme mitigé des aryens, continuant dans le ménage divin et les saints, la mythologie grecque, et même par leurs libres-penseurs enclins à multiplier les causes dans les forces de la Nature, répugnant à l’unité acceptée aisément en son élémentaire

compréhension par les primitives intelligences .

Comme en ce pays, loin de toute école, libéré de toute doctrine de pédants encroûtés, à la vue de ce réel vierge, on sent la morsure de tels problèmes!

Lundi 3o janvier.

Depuis l’éclipse le temps a changé. Ce dur vent du sudouest qui a soufflé sur le phénomène finissant n’est pas retourné à son Atlantique. Au-dessus de Méknès la Sainte glisse l’escadre des nues grises qui lâchent en salves les averses. Un froid septembral. Dans les rues assombries, délayure en fange du sol par les piétinements. Les habitants ont chaussé les hauts patins-échasses. Les maures, couleur de boue, plus endjillàbés, plus accroupis, plus immobiles et

blottis, s’engourdissent comme les mouches décrépites en automne. Des infiltrations dans nos chambres par la terrasse où la pluie étend des flaques. Quelques abeilles mortes sur la mosaïque du patio. On allume un brasero dans le Comédor.

Par ce temps noir, à cheval nous parcourons la ville, puis la banlieue. L’universel délabrement s’exaspère. Sur les murs les taches montent de ton en plaies irritées. Des traînées, des coulées, des lampées purulentes descendent des créneaux ébréchés, des terrasses désertes. Les lézardes fluent des vapeurs de misère. Sur le cavalier qui passe, bruyantes dégoulinent les eaux. De la glue aux pieds des chevaux, comme une marche dans les labourés. L’escadre des nues grises (quand finira leur défilé interminable!) rase de plus près les rivages terrestres. Au loin les arbres des jardins du Sultan se découpent dans l’atmosphère humide avec la netteté d’un cartonnage. Sur leur fouillis vert sombre, les oranges éclatent en pommes non d’or mais de feu. Au long des versants du Djebel Zerhoum les brumes ont en désordre entassé leurs ballots floconneux. Les cinq petites villes ont disparu. Quel génie les a remisées aux cavernes protectrices de la montagne? A la ville, aux plaines, aux monts, une physionomie déprimée, violente, colère. L’Afrique rêvée d’un jour de catastrophe.

Mardi 3i janvier.

Soixante jours d’absence ! Long intervalle! Et combien agrandi par l’éloignement, et le changement, et le recul en ce

moyen-âge sémitique. Ce recul surtout, ahurissant. Comme si jetais dans Bruges, Nuremberg, Lubeck, au onzième siècle, parmi les gens d’alors, les maisons, les vêtements d’alors, les coutumes, mais avec ce facteur haussant le miracle d’une bouleversante ascension : une autre race! sinon antipode, au moins antagoniste de la nôtre, par les luttes séculaires, et, plus profondément, par l’irrémédiable désaccord, dans les hauteurs sur l’idéal, dans les basses régions sur les minuties de l’existence.

Long, ô très long intervalle ! Si détaché je me sens du passé et du là-bas ! Un évanouissement ainsi qu’en une autre vie. Combien peu de choses de l’autrefois demeurent visibles pour ma pensée et pour mon cœur ! Ne pas vouloir ici les nommer, et, pour plusieurs, ne pas pouvoir. Dans cet effacement et cette abolition quelques-unes persistent, rares et d’autant plus fortes, celles sans doute qu’on porte au delà de la mort. Comme on juge à cette distance de temps, d’espace, et surtout de civilisation, les autres, et soi-même! Et l’étrangeté du jugement !

Ce milieu, ce climat apaisent, dépriment. Le corps: l’appétit s’amoindrit, l’estomac paresse ; des nonchalances, des envies de sieste mauresque. L’âme : l’attente patiente et résignée des événements; opposée aux contrariétés, non la bonne humeur, mais la sérénité. La nervosité aryenne, l’indocilité psychique s’amortissent. Au besoin européen du vite, vite, toujours, se substitue le consentement aux longues traîneries, aux incertitudes perpétuelles et finalement douces en leur berçante mystification, avec cette formule : Tout s’arrange.

On s’accoutume à la saleté, à la cruauté, à l’iniquité de cette existence en arrière d’un irréparable retard sur notre progrès. Par le sentiment de son inévitable, de son accord avec la race qui ne s’en émeut, ni ne s’en étonne, ni ne s’en doute. Vivant ainsi en ses mœurs, adéquates à son essence. Impuissante, au surplus, en son esprit étroit, à saisir les ensembles, à prévoir les événements, pour qui le passé est tôt oublié et l’avenir même prochain toujours trouble. Rien de ce besoin tourmentant de progrès qui nous dévore exaspéré par les lointains souvenirs, par les pénétrantes prévisions que la science incessamment prolonge, ajoutant à nos soucis le trouble des phénomènes de l’hérédité venant du profond passé, se ramifiant dans l’indéfini futur pour multiplier nos inquiétudes et nos désespérances.

Le nouveau venu, dans cette dissolvante ambiance, sans réaction parce qu’il est isolé, est pris par les pratiques enfantines et barbares. La vie n’est plus contrôlée par la conscience. Elle devient un abandon au hasard, un ballottement non sans charme, avec la sensation de flotter dans le vague d’imprévus mystérieux, un demi Nirvana , une somnolence de Kiff imparfaite expliquant le goût pour la parfaite. Empâtement. L’Aryen raisonne sa vie toujours, lutte, ne se résigne pas au fatalisme, s’enorgueillit de son libre arbitre. Le Sémite se croit un jouet des choses, ne résiste guère, va selon son instinct, et se livre aux circonstances. Tout s’arrange. L’Aryen croit de moins en moins à la Providence. Le sémite explique et justifie tout par Mash Allah ! et Insha Allah !

Mercredi ier février.

Froid. A l’aube, demi-vêtu, sur la terrasse. Une couche de glace encroûte les flaques non évaporées, légère comme la cornée de l’œil, avec des fronçures en pied d’alouette.

Descendu, je me pelotonne sous mes couvertures sans draps. Entre l’ange Fatmi, puérilement cérémonieux, très humble, grelottant de grands frissons de sa peau noire. — « Le froid l’empêche de dormir. Il lui faudrait un haïck pour s’y embobiner la nuit ». — Je tire un louis et le montre. Le voilà qui tombe à genoux, croisant et levant les mains, me baisant le poignet avec des lèchements. Un roumi, un fils de chien, fi! Musulman sans orthodoxie. Nègre, il est vrai, et habitant Tanger, cité perverse, où, dit-on, il procure aux fils de chiens des femelles.

L’ange Fatmi commente par gestes ses déprécations obscures. Le Maure parle peu. Mais l’homme du peuple qui parle, gesticule : une mimique courte, animée, expressive, pittoresque, cherchant à suppléer à la pauvreté du verbe. Pas seulement comme chez nous un dessin vague, peu varié appuyant le discours; mais un commentaire, une pantomine. Sans analogie avec nos gestes : pour dire non, ce n’est pas la tête pivotant à droite et à gauche, c’est la main levée, poing fermé, l’index seul détaché et remué latéralement d’un mouvement bizarre, équivoque.

Si-Bou-Bèkre est imperturbable dans ses visites crépusculaires. Est-ce au Ministre? Est-ce au Champagne? Le gazeux liquide excite en lui des éructations épiques. Vermeilleux est, au surplus, le nombre de rots qu’on entend ici. Pas ordinaires: retentissants d’une franche sonorité. Et en plein visage, ou dans les oreilles en confidence, ou dans le cou en tendresse. Ils rotent comme nous toussons, comme nous éternuons. Mais sans mouchoir ! C’est une politesse. Les gens haut placés se signalent par une virtuosité spéciale de ventrus. Aux pauvres l’occasion manque. Sans mouchoir! Tout sans mouchoir! Un bel Arabe, que je vois de la terrasse à un balcon ogival à moucharabis gracieusement découpés, se mouche avec les doigts.

Si-Bou-Bèkre, après boire, raconte ses idées sur le Maroc. S’il était Sultan, ce réformateur débuterait par faire couper la tête à tous les fonctionnaires actuels, non payés et pour cela tous prévaricateurs. Il payerait libéralement les nouveaux avec cette recommandation : « Vous savez ce qui vous attend si vous imitez vos prédécesseurs ». Il instituerait des tribunaux mixtes comme en Égypte. Il construirait des routes et améliorerait les ports. Proclamerait la liberté du commerce. Pour avoir main-forte, il demanderait des contingents à toutes les Puissances. Mais pour conserver le Maroc aux Marocains, défense aux étrangers d’acquérir des immeubles et d’entrer dans l’Empire sans permission.

Programme court, mais substantiel. Moins bon pourtant pour la sécurité de l’Empire que celui du Maghzen : « Maroc fermé et rien changer ».

Jeudi 2 février.

Dans la ruelle, fissure obscure, fistule malpropre, qui mène à notre maison, depuis notre arrivée un Juif accroupi contre le haut mur sale, en borne, recroquevillé sous sa djillàb’ sordide, bleue parfilée de blanc, collant à la boue les jours de pluie, chevelu, impeigné, les mèches temporales tortillées, le bout fourré dans les oreilles bouchon contre le froid. Quand le baron Whettnall sort, à cheval, le loutre surgit, démêle ses bras de son haillon et lui baise la botte humblement.

Que veut-il ? « Son fils est en prison. Injustement, ô très injustement. Lui, le père, avait prêté de l’argent à un Maure. A quel intérêt? Peu importe; à un intérêt accepté. Le Maure dit : Venez recevoir. Le fils alla. Il se trouva en présence d’une femme du Maure, à qui il ne fit rien, non certes, rien. Elle cria. On accourut. Elle l’accusa d’exhibition obscène. Depuis il est en prison ».

Allons à la prison. Notre cordon protecteur d’askars rouges nous y mène. Étroite avant-cour encombrée de femmes et d’enfants, cohue pouilleuse, grisâtre, accroupie ou lentement glissante, apportant la pitance pauvre. Sur l’antre, en embrasure, une lucarne à grille d’égout. A côté, dans sa niche en alcôve, indifférent, le soldat-geôlier près l’ouverture basse par laquelle, rampant, les détenus sont insinués dedans ou sortent. Par la lucarne, s’échappant en courant continu,

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Jeudi 2 février.

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une touffeur infecte d’ambulance. Et derrière, non plus la morne flottaison de cadavres sous eau vue à Tanger : une confusion grouillante et bruyante de volatiles entassés dans une cage, caquetant, agités, se poussant en bousculade pour voir cette étrangeté : Nous. Vraiment pas de différence entre cet agglomérat et celui de la populace, dehors, quand nous passons. Visages de barbares, visages de fauves, sans expression de souffrance, curieux, féroces. S’accommoderaient-ils de cette prison moyen-âgeuse où ils sont foule, la trouvant peu différente en sa promiscuité de la vie au pied des murs sous la guérite des djillàb’s ? Assurément la honte du fait, poignante et opprimante pour l’Européen, n’existe pas. Un accident remplaçant une habitude de vie par une autre habitude. La contrainte de l’étroit. L’ennui de ne plus pouvoir vaguer dont souffre la bête encagée. Mais, à les voir, rien des troubles infinis en lesquels se ronge, douloureuse, l’âme compliquée des captifs de chez nous.

Primitive ici cette peine. Amorphe dans ses causes, châtiment, contrainte, ressentiment se confondant nuageux. Pour un méfait, pour une dette, pour une vengeance. Distribution arbitraire comme aux chiens les coups de pied ou les coups de trique. Et pas de proportion de qualité ou de durée. En prison! et on y mène, et on y pousse, et on y laisse. Sortir? on ne sait quand. Y pensera-t-on? N’y pensera-t-on pas? Caprice, sollicitations, démarches, argent surtout : mettez-y le prix, suez vos derniers sous si vous êtes un misérable, dégorgez si vous êtes un gros.

Leur Justice, leur Droit? Tout très simple. Le Droit, il

est dans le Koran, il doit y être, tout y est. Les lettrés, les Tolbas en ont extrait, avec ingéniosité, un corps de jurisprudence. Les infractions civiles ou pénales sont rares. La vie étant élémentaire, pas de difficulté à connaître le permis et le défendu. Il y a aussi ce préjugé favorable aux audacieux, étouffeur de plaintes : « S’il le fait, c’est qu’il en a le droit. > De la police, oncques n’en vis-je. Chacun la fait et tous la font. Se croit-on lésé, on somme l’adversaire de venir devant le juge, Pacha ou Calife, qui se tient quelque part, dans une niche, un cabanon, une logette, sur une natte, avec son greffier, des soldats à la porte, attendant la pratique. L’adversaire refuse-t-il, le juge dépêche un soldat qui l’appréhende et qu’il payera. Les parties en présence s’accroupissent et le débat commence, en querelle, tempérée par des attouchements de baguette que les soldats allongent. Hommes, femmes parlent, crient, gesticulent devant le juge impassible en son audition méditative, murmurant parfois, en un subit silence, une calme interrogation sur laquelle la dispute acharnée repart. Faut-il des témoins? Ils ont, en cortège, suivi les contestants et déposent; ou on va les quérir. Le Juge prononce : prison, bastonnade; parfois, rare, très rare, pour un voleur, yeux crevés, poing coupé. Exécution immédiate. Peine de mort, presque jamais. S’agit-il d’une condamnation civile, le greffier en dresse un acte et le donne au créancier.

C’est la justice sommaire par excellence, rapide, la juridiction des Référés érigée en ordinaire. S’agit-il d’une affaire compliquée, de décision immédiate impossible, le Pacha renvoie devant le Kadi qui fait l’instruction à loisir.

O chef-d’œuvre de compétence, praticable en cette simplicité de vie, qui réduit tout à ce dilemme : Ce qui peut et ce qui ne peut pas être jugé séance tenante!

Vendredi 3 février, — La Kasbah Tsargan’.

Trois askars nègres qui aidaient activement, au chemin de fer, notre monteur Pierre, sont des eunuques. En fait-on au Maroc, ou arrivent-ils tout faits du Soudan, je n’ai pu le savoir. Ils ont hier jeudi, pour le congé hebdomadaire de la famille impériale, allumé la machine et fait rouler les femmes et les enfants. C’est pour cette malice qu’on nous les avait donnés en auxiliaires. Inauguration anticipée. L’officielle aura lieu dimanche.

En cavalcade à la Kasbah Tsargan’, cette kasbah assise sur un promontoire, près laquelle nous campâmes la dernière nuit avant notre entrée dans la Sainte Méknès. Par des paysages romantiques. Tout le grand et simple que la déesse Nature, magicienne aidée par le temps harmonisateur, peut faire avec des terres jaunes ou rouges, des ruines calcinées, des bois d’oliviers, des vols tournoyants de corbeaux, des ravins baignés dans le silence, consacrés par la sérénité pacifique d’un beau jour. Avec l’arrière-goût pourtant de cruauté barbare qu’ici laisse a l’âme toute sensation, saveur amère de la race. A l’horizon, dans le giron du Djebel Zerhoum, les cinq petites villes cuisant mortes au soleil, plates

ainsi que des pains déposés là en offrande pour un mystérieux sacrifice. — Askar, nomme-les nous. — Je les ignore. — Qui les peuple? — Des saints. — Peut-on y aller? — Non. — Et il nous devance, ne voulant rien dire. Je les regarde encore, grises, étalées, si vraiment coulées à fond dans une silencieuse immobilité. Toujours y prie-t-on, toujours?

Champs de fèves en fleur irradiant la fine odeur des champs de chez nous, douce, douce de la douceur des souvenances.

Nous gravissons la pente du promontoire, raide. En haut, nous regardant venir, la Kasbah jaune, lourdement quadrangulaire, ouvrant l’œil unique, l’œil de cyclope de sa porte énorme dans le front large du rempart à pic. Autour de cette paupière, sortant des lézardes en rides ou voletant aux lèvres des brèches, mouches tourmentantes, des faucons et des corneilles. Sur la crête se hérissant en mèches de cheveux grisonnant, les cigognes.

Brusquement nous débouchons sur l’étroit plateau devant la forteresse. Au pied du grand mur chauffé, debout en espaliers blancs, ou accroupis sous la cloche mate des djillàb’s, une culture de maures dans la brouissure du soleil. Sur un amas d’immondices, accumulés en épaulement devant l’entrée, des enfants jouant, que notre apparition pétrifie, puis qui se sauvent à l’intérieur d’une envolée bruissante. Et bientôt sortie d’une foule sordide, curieuse, inquiète, femmes non voilées, le visage, le cou, les poignets, les chevilles décorés de l’artificielle verroterie d’un tatouage bleu, hommes le crâne cerclé de la corde berbère, en troupeau avec devant des chiens se ramassant hostiles. En tête, un monstrueux personnage,

le chef sans doute, le Kaïd de la Kasbah : court, le visage énorme, yeux, nez, lèvres, oreilles démesurés, face d’idôle grossière taillée à coups de hâche dans une souche de têtard par des anthropophages, mains velues et formidables d’orangoutang, suscitant le songe d’accouplements étranges entre les troglodytes et les animaux primitifs.

Il interroge nos askars. — Bashadours ! Bashadours ! — Il se souvient : Ils ont campé récemment derrière sa citadelle. Ils sont les hôtes du Sultan. Salam aleik ! Salam aleïkoum ! Il nous tend sa patte en nageoire qui me donne la sensation, quand elle se referme, de ma main prise dans la gueule d’un pachyderme. Et il nous introduit dans son repaire.

Un enclos en rectangle, puissant. Des murs longs de trois cents pieds, hauts de quarante. Du Mouley-Ismaël à n’en pas douter, s’en allant majestueusement en ruines. Certes cette Kasbah d’impériale misère peut, de son promontoire, regarder en sœur, par dessus la vallée, les fortifications de Méknès la Sainte. Certes, au soleil couchant, les pourpres de leurs courtines chantent à l’unisson la splendeur des soirs.

Sur l’aire de la cour gigantesque emprisonnée par les remparts, un village, rien qu’en huttes de roseaux plâtrées de bouse de bœuf, dressées au hasard, entassées, dessinant un labyrinthe de venelles, fourmillantes de gueusaille, bastionnées de détritus, sans une feuille, sans un poil d’herbe. Agglomération, entassement brun chromatique, inouï dans la gamme de ses nuances. Une Cour des Miracles exhalant vers l’éther pur une symphonie de pestilences. A tous les tour-

nants des chiens en fureur. Le pullulement marocain des poules.

Le monstrueux Kaïd nous conduit solennellement au parc infect, fange de fumier, où, la nuit, on réfugie les troupeaux. Il explique que sa fantastique Kasbah est un établissement agricole du Sultan; que la tribu vermineuse qui grouille dans son enceinte, ce sont les paysans impériaux; que lui est l’agronome, qu’il est fournisseur de la Cour. Et montrant le friable béton des murs croulant, il dit avec orgueil : A l’épreuve du canon !

Même date.

Dîner chez le Kaïd Maclean. Il campe avec sa smala dans une bicoque mauresque d’un quartier populaire, proche les remparts. Anglais d’us et d’allures, malgré ses onze ans de Maroc, tenace en la manie de confortable bourgeois de sa nation, riche en pickles, en sauces, en conserves, ayant éclairci par des fenêtres l’oblongue cabine ombrée qui est sa salle à manger. Un foyer ouvert y brûle.

Enveloppé par les mœurs arabes, sans les subir. Isolé dans cette ambiance, en Robinson. Réfractaire. Inapprivoisable. Déguisé en marocain, mais chaussé de bottes d’ordonnance bien cirées, et sa table servie comme au Mess à Gibraltar. Son frère, pareil. Sa femme, la Kaïdesse, vêtue chez elle à l’Européenne, ses trois enfants aussi. Un séton les unit à

l’inaltérable patrie, entretenant l’afflux des habitudes. Le péricarpe anglais indestructible. Ils marchent là dedans, immodifiables, comme le plongeur en son scaphandre. Charmants, certes, cordiaux, secourables à nous voyageurs privés de tant. Écossais le Kaïd et son hospitalité écossaise.

Cachant le bas des murs squameux, des tapis, des nattes. Des tapis dès le rustique couloir d’entrée en lequel le tronc d’une vigne, perçant en tuyau de poêle le plafond pour sortir on ne sait où. Un valet juif a pris nos pardessus comme au club. Abondance à la table amicale que bastionne une armoire, énorme magasin aux vivres. Menus, écrits et ornés de rinceaux par la Kaïdesse. Mets conformes à la meilleure Cookery. duvet d’Australie, vin de champagne, plen ty. Une juive, vert, jaune, rouge plumage d’ara, ample, mûre, belle, sonnaillante de bijoux, nous sert, et par surcroît un maurillon tout d’écarlate vêtu. Couvert changé à chaque plat, serviettes. Ah! que cela nous change. Aussi quelles rasades! Gaîté, en inondation. Toasts! Et après le festin, chant, musique, ballade. Le Kaïd souffle dans une cornemuse. Son frère gratte la guitare. Théo gambade.

A minuit, ce minuit ici encore le fantastique minuit d’antan aux effrois d’heure profonde de sorcellerie et de diablerie, retour, par l’obscurité, dans des ruelles fantastiques, à cheval, en file indienne, une lanterne balancée par un piéton devant le Ministre; excités par cette noce honnête, les jeunes heurtant à coups de pommeau de cravache les vantaux reployés des boutiques en bahut ce qui est ici la manière de tirer les sonnettes, épouvantant le maure qui y dort abeille engourdie

dans son alvéole, tout le cortège arrêté aux portes des quartiers closes, Ben-Kador parlementant pour que le défiant gardien qui hogne de l’autre côté ouvre les bois vermoulus aux Bashadours en goguette.

Samedi 4 février.

Un courrier de Tanger est arrivé, pas un courrier, un de ces coureurs volontaires qui font la poste. Quelques lettres, un journal de la côte. Et ce journal annonçant que le Sultan a quitté Méknès et est à Marakèsh, à cent lieues d’ici !

Ainsi vont les nouvelles en ce royaume de l’incertitude où s’épanouit, en floraison ininterrompue, la légende, plante volante et changeante de l’atmosphère. Pays des mystères. Pays des mystifications. Pays hermétique. Non pas les choses, mais le mirage des choses, la dénaturation constante du réel, par l’Arabe imaginatif, par le Juif intéressé attendant la conquête comme une libération qui le rendra l’égal des juifs d’Europe, et, pour surexciter les convoitises, inventant les dangers, les barbaries, les révoltes, les menaces, les massacres. Les vibrations ininterrompues d’un universel mensonge dont l’Europe écoute les résonnances.

Ben Arosh, un parent de Sicsù, nous a invités à manger chez lui au Mellah le plat juif du Sabbat, la Dafina cuisinée la veille et tenue chaude sur un feu allumé la veille pour respecter le repos du jour consacré à Jahvé. Tout ce qui tient

à Israël est inactif. Fermées leurs échoppes de la ville maure en lesquelles, accouplés en association, des juifs pâles à chevelure noire pleurante, la mèche tirebouchonnée introduite dans le trou de l’oreille, étalent des bijoux d’argent barbarement beaux, accrochés à des clous plantés dans une planchette, agrafes coulées en de vieux moules, lourds bracelets de jambe, qu’ils vendent avec un simulacre de pesée sur des balances suspectes. Invisible le boucher officiel, le Schohet, qui, sur un tas d’ordures à l’entrée du Mellah, égorge le bétail suivant les riteset vérifie la qualité des viandes. En des vêtements de dimanche, désœuvrés les Beni-Israël vont lentement.

Sur le sol en faïence d’une oblongue chambrette maure, demi-obscure, la table haute d’un pied, et, autour, des matelas de hamac pour les convives. L’encens honoriférant flotte, exterminant les pestilences. Au fond des culs-de-sac sombres de la pièce, à droite, à gauche, d’une part, le lit conjugal, unique matelas par terre, vaste, et un traversin, blancs, très propres ; d’autre part, en piles de magasin, coussins, tapis, réserve du ménage. Dans les niches excavant les murs, quelques objets hébreux, chandeliers, vases, images.

Nous prenons place en des accroupissements crampigènes. Serrée dans l’emballage de son costume national riche, criard, diadèmée d’un bandeau brodé d’or, ses flancs énormes ceinturés d’une large écharpe parfilée d’or qui les orne et les soutient, aux pieds nus des babouches, belras , noires, la femme de notre hôte, à la tête petite, au visage pâle d’une douceur frigide, débite la Dafina en plats variés tous extraits du même chaudron, poulet, mouton, légumes,

olla-podrida démêlée. Bon, mais gras, gras. Trois vins, faits au Mellah, liquoreux, agréables. Conversation difficile : les juifs marocains ne connaissent que l’arabe, plus même l’hébreux, sauf ceux de la côte qui parlent aussi l’espagnol, langue d’échange en Maugrabie.

— Depuis quand êtes-vous marié, demande l’un à Ben Arosh? — Depuis vingt ans. — Vingt ans ! mais Madame est jeune? — Vingt-huit ans. — Comment ! vingt-huit ans I mais alors mariée à huit ans? — Oui. — On marie les filles au Mellah à huit ans ! — Certainement. Et à sept. Et à six.

— Vrai! — Vrai. — Et les garçons? — A dix, à douze.

— C’est le mariage pour rire; on tient les époux séparés?

— Non, ils couchent ensemble et font ce qu’ils peuvent.

— Mais pourquoi? — C’est la coutume à Méknâs, à Fâz et partout à l’intérieur: pas à la côte.

Nous nous souvenons avoir vu dans les maisons juives visitées des fillettes à mine hardie, des gamins sérieux à allures singulières de grandes personnes. Gens mariés, dit Ben Arosh. La coutume, la coutume ! mais en quels bizarres replis de mœurs a-t-elle germé? quelle dépravation y a semé la graine de ces fleurs de vice? Est-ce la régularisation d’une corruption précoce éclose dans la tentatrice promiscuité de ces maisons étroites? Est-ce le juif avide s’assurant au plus tôt des alliances fructifiantes?

Et tout à coup je me souviens que Aïescha, une des femmes de Mahomet, celle qui le trompa, dit-on, et fit connaître au Prophète les morsures de la jalousie, fut épousée à dix

ans.

Dimanche 5 février, — Inauguration du Chemin de fer.

Tout s’arrange ! Enfin, après dix-huit jours, on inaugure ce matin à neuf heures notre petit chemin de fer.

Le Meshouar mulâtre à face ronde, imberbe (décidément c’est un eunuque), jovial mais digne, irréprochablement enturbanné, vient nous quérir. Nous sommes en costume, moi la robe d’avocat. Cortège par les ruelles, par les cours palatines. Devant la porte par laquelle le Sultan sortira, dans le préau vaste, tels que figurants attendant l’entrée en scène, des askars rouges le fusil par terre à plat, des cavaliers mantelés de blanc avec le bouton pourpre du poivron, les musiciens et leurs cuivres ; et sous les arcades, en multitude, des fonctionnaires invraisemblablement blancs, congrès de cuisiniers et de blanchisseurs. Accroupissement universel et silence. Nous passons, nous sortons : au moment où les battants sont ouverts, une nuée de populace qui attendait là fuit les pieds nus battant le sol, les djillàb’s secouées comme des ailes, volatiles dans un nuage de poussière et une odeur de misère.

Nous entrons dans l’Akdal. La locomotive mignonne, avec l’air fier de sa poitrine bombée sous le col bien porté de sa cheminée qui fume, estattachéeau wagonnet à rideaux saumon aigretté de drapeaux marocains rouge uni griffé d’un croissant vert. Musique lointaine : Le Sultan se met en marche.

Attente pendant qu’en sourdine la musique dure. La porte du jardin privé qui donne sur l’Akdal s’ouvre : un peloton blanc; Mouley-Hassan’ en tête, lui seul à cheval, flanqué de ses chasse-mouches. Profondes courbettes, clameurs longues, de respect.

En souverain qui passe une revue, il se poste. Colloque avec le baron Whettnall à pied, tête découverte. Il commande le départ : la machinette s’empanache de vapeur et la voilà roulante sur savoie étroite; on entend les battements de son hoquet précipité, oh ! combien évocatif pour nous des lointains délaissés ! Diminuante elle s’éloigne, tourne la boucle terminale, et la voici qui revient ronflante, avec vraiment bon air pour un joujou.

Correcte, elle s’arrête devant Mouley-Hassan’, souriant de son sourire de complimenteur triste et parlant à demi-voix. Il fait signe à sa suite, des courtisans garnissent le wagonnet. La machine repart, moins alerte, car la charge de ces replets personnages est lourde.

Entretemps arrive un frère du Sultan, avec une vingtaine de Chérifs, ses cousins. Procession muette, lente, solennelle. Tous en blanc, quelques agréments du vert réglementaire à peine visibles entre les longs plis, des chapelets, des Korans dans des sachets de cuir. Figures fanatiques et farouches, mulâtres et blancs, deux ou trois grêlés de terrible façon. Pas de vaccine au Maroc. Silencieux, paresseux, impassibles, ils s’accroupissent sur des carreaux de tapis, quelques-uns sur des bois gisant. Pareils à des cormorans s’arrangeant pour la nuit.

Le Sultan est entré dans le kiosque de guinguette; le

vitrage de serre est masqué par des étoffes. Il fait appeler le Ministre. Ils confèrent. La petite machine souffle, va, vient, crache sa vapeur, charriant par lots les Chérifs toujours muets, imperturbables, sans étonnement, sans admiration.

Le Ministre revient. L’entretien à huis clos a duré une heure, cordial, affable comme on l’est rarement pour ces chiens d’infidèles. Cette petite Belgique est si peu inquiétante. Mouley-Hassan’ avait pour trône un vieux fauteuil Louis XV doré. Il était accroupi dessus pieds nus, ses babouches dessous. A sa droite, pour le Bashadour, une chaise. LeDrogman debout.* Derrière le Sultan un mur mal frotté de peinture. Les étoffes de vitrage simples pans de toile à blouses bleues. Pas de mobilier, sauf une horloge de voyage valant cinq louis et un coffre en marocain rouge caboché de clous de cuivre. Toujours le luxe oriental !

Vers midi, il n’y a plus de charbon de bois : la machinette a tout mangé. Les trois nègres eunuques qui chauffaient sont éreintés des trois heures de travail. Les Chérifs, les gens de la suite, le Bacha de Méknas ont tous roulé. Le Sultan part. Courbettes et cris. Nous aussi. Et voilà le premier chemin de fer au Maroc inauguré !

Qu’en pensent les Maures ?

On ne saurait dire. Qu’y a-t-il derrière le rideau de leurs compliments traînants, derrière le masque de leurs figures impassibles? Admiration diplomatiquement contenue, dédain, indifférence par l’impuissance à comprendre ? Notre Baponr ira-t-il rejoindre, dans le magasin aux accessoires, les innombrables présents oubliés des Bashadours antérieurs ?

Apparemment. Race stagnante, hostile aux changements, défiante, heureuse en son sémitisme étroit et sobre, préférant d’instinct sa vie satisfaite d’une simplicité de troupeau où quand il y a souffrance les corps seuls pâtissent, à la nôtre où ce sont les âmes insatiables, où les innombrables minuscules besoins de l’existence bourgeoise tuent les deux ou trois grands instincts de ces primitifs si près du fauve.

Même date.

Le décor concave d’un ciel tourmenté pèse sur Méknès.

Les nues ici, en leur Olympe, dessinent-elles des allures plus tourmentées, plus violentes? Un écroulement tragique a entassé sur les plages ouraniennes les décombres de citadelles prises d’assaut par les Titans. Antée l’époux de Tingis, Atlas, tentent-ils encore parfois, le pied posé sur cette Mauritanie si vieille, l’escalade des deux ? Quelle pompe en ce désordre, quelle magnificence en ces étagements. Ces couleurs bruyantes, ces aspects menaçants et colères sont-ils les traces de la dernière bataille ? D’un amoncellement surgit, crêtée d’une courte crinière, la tête géante d’un cheval cabré remplissant l’éther de la déflagration d’un hennissement formidable. Plus loin la débandade d’une fuite vers les défilés d’un Caucase imaginaire où des neiges versent leurs avalanches.

Je suis sur une colline à l’Est de la ville qui s’étage sur l’autre versant, au milieu des ruines de la banlieue, ossements

aux entours d’un repaire de bête fauve, méchamment muette à la contemplation de ce ciel. Horizontalement étalée, les lignes sédimentaires de ses terrasses rayant sa robe de bure grise, en sécurité dans ce lointain où, superbe et farouche, au flanc d’un coteau, je la vois couchée.

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Lundi 6 février, — Excursion à Volubilis.

J’avais vu sur la carte : « Ruines de Volubilis. > Non loin d’ici, au Nord.

Je m’étais enquis. Rien. Volubilis ? inconnu. — Des ruines, des ruines, disais-je. — Il y en a partout aux environs, répondait-on. — Des ruines romaines, Volubilis ? — On ignorait. Romaines, romaines,... les Roumi, c’est l’Europe. J’insistais, j’expliquais. — Qçar Faraoun! dit un jour le chef de nos askars. Qçar Faraoun, palais de Pharaon. En effet, c’est ainsi déformé en ses souvenirs que la cité détruite apparaît à ces imaginations barbares. La première conquête arabe en Afrique fut l’Égypte. Ils y virent les ruines pharaoniques, inoubliables, et depuis d’autres et d’autres ruines en leur avancée dans le monde sémitique furent pour eux pharaoniques.

Volubilis ! la plus occidentale des villes que Rome mettait sur son empire comme des cachets scellant sa domination. En cette lointaine et brûlante Maugrabie, alors Mauritanie Tingitane. Avec l’espoir, sans nul excès d’orgueil tant il était

vraisemblable, d’une domination définitive, et, pourtant, recélant en son fruit pompeux ce ver destructeur : la force d’un petit nombre imposée à une race étrangère. Erreur de ces Romains, qui furent une élite toujours mais une nation jamais, de croire que, sans exterminer le Sémite, ils pourraient, eux Aryens, dominer le monde africain du Nord. Comme promptement la puissance indestructible de la race subsistante flamba ces détails de surface quand courut le long du rivage méditerranéen l’incendie de la propagande islamite.

Donc de cette Volubilis au nom charmant d’élégance rien que des ruines.

Aujourd’hui nous y avons péleriné par une journée divine, sous un ciel royalement orné de nues légères faisant cortège au soleil sans jamais le masquer de leurs draperies. Pour escorte, trois cavaliers et un Kaïd grisonnant à la lèvre pendante, quelques mulets chargés d’une tente et de vivres. A la sortie de cette grande porte en arche triomphale dont l’œil cyclopéen nous fixait énigmatique au dernier campement la veille de notre entrée, la campagne, à travers la transparence miraculeuse, livre les minuties d’un panorama immense. Les cinq petites villes obsédantes et la lourde montagne dont elles maculent le versant, si proches par le net dessin de leurs détails, semblent venues à notre rencontre. Dans la vallée dont de droite à gauche s’ouvre le large et profond sillon, les djillàb’s jaunâtres des paysans lentement bougeant comme des poux sur les glèbes dénudées. Au-dessus des masses argentées d’oliviers les colombes mauves évoluent

en escouades. Sur la route sinueuse qui descend et remonte nous croisons les escadrons marchands des chameaux pesants et solennels au col de serpent tronçonné, aux paupières en amandes encadrant leurs grands yeux morts de statues, qu’on ne sait ni faire lever quand ils reposent ni arrêter quand ils marchent, posant nonchalamment les pas et sifflant leur petit cri de crapaud tintant dans la nuit sa clochette. Un pont romantique. A gauche la Kasbah Tsargan accroupie sur son cap, muette et canaille. Quelques palmiers écimés sortant de la touffe de leurs feuilles de souche. Le grand paysage simple, fait de rien et sublime.

Trois heures nous chevauchons sans sortir des choses vues dès le départ. Séductrice, pacificatrice, consolatrice uniformité qui doucement submerge en un rêve berçant sur lequel plane, immobile oiseau, l’oubli incolore. Les cinq petites villes, devant nous d’abord, lentement sont devenues latérales, plus proches, mais intangibles, et peu à peu ont disparu masquées par le Djebel Zerhoum dont nous dépassons l’angle. Du plateau foisonnant de palmiers nains où notre petite caravane maintenant chemine, au haut d’une pente molle, petits, petits dans la solitude immense que cerclent les monts, deux débris dressent leur silhouette incertaine, tristes tels que les cimes des mâts d’un navire naufragé. Volubilis !

Une rivière a grignoté en dentelle la colline où s’étalait la cité. Dans son lit rocailleux, baignés par les eaux basses et chantantes, des lauriers roses entre lesquels nous guéons. Sur le versant opposé désert, par milliers les pierres taillées des ruines, chantier énorme, et dans les interstices l’herbe de

buissons courts d’où la battue des pieds de nos montures fait sauter des lapins et envoler des couples de perdrix rouges.

Nous campons près des deux débris qui seuls crêtent dans l’écroulement universel. Une arche équilibrant le triomphe mutilé de son cintre au milieu des décombres amoncelés comme des vêtements qu’une femme a laissés tomber autour d’elle. Proches, les deux portes symétriquement opposées d’un grand bâtiment ouvrant sur le vide des vestibules disparus la majesté de leur contour en demi-cercle. Les blocs réguliers ajustés à sec s’entrouvrent sous la cuisson des siècles. Une chouette troublée prend lourdement essor.

Au parcours de ces lieux dévastés notre curiosité mélancolique découvre des linéaments de frise, des chapiteaux, des tronçons d’inscription, des fondations massives en longues lignes. Peu. La destruction de la cité a été complétée par la destruction de la ruine. Sauf « l’arche mutilée et les deux portes s’ouvrant sur le vide >, tout est au ras du sol dans le commun et uniforme nivellement. Les maures ont pillé les débris. Ce matin, sur la route, nous avons vu des blocs de marbre. Ils venaient d’ici. Mouley-Ismael les faisait transporter à dos de chameaux dans Méknâs, sa ville chère. Un convoi apprit sa mort en chemin et les chameliers laissèrent tomber les charges. Elles sont devenues saintes : les voyageurs déposent dévotement sur ces autels l’offrande d’un caillou.

Les Romains fondateurs avaient en artistes choisi le site que nous regardons en silence pendant qu’en nos mémoires les eaux profondes du passé se peuplent de fantômes. Des montagnes : les unes proches, pour y chercher des retraites,

les autres lointaines pour les regarder en rêvant. Au pied de la ville, cette rivière limpide, abondante alors sans doute des eaux retenues par les bois non ravagés. Sur ses rives, des jardins d’orangers dont là-bas quelques restes. Tout autour, bouquetée d’arbres et diaprée de cultures, cette plaine fertile présentement si désespérément nue en son délaissement.

La tente est dressée. Nos chevaux broutent les palmiers nains. Les mules vaguent parmi les buissons où elles promènent les larges fleurs mouvantes de leurs selles écarlates. Nos soldats dorment dans leurs blancs selams. Là, dans la montagne, au revers du Djebel Zerhoum, une ville mauresque grève de sa grisaille le sommet plat, coupé en biseau, d’un escarpement à l’entrée d’une gorge sauvage d’où sort la rivière. Un seul minaret. Même silence, même immobilité morte que les cinq sur l’autre versant, ses sœurs maintenant invisibles. — Kaïd, quel est le nom de cette ville ? — Mouley- Edris. — Pouvons-nous y aller. — Grave, il remue de droite à gauche l’index, de ce mouvement bizarre qui signifie : Non. Mouley-Edris ville sainte, fermée aux Nazrani impurs, tombeau d’un marabout illustre, où les Sultans vont en pèlerinage à leur avènement.

Sanctuaire, Thébaide, Bethléem musulmane. Quelle floraison de mystère religieux sur ce Djebel Zerhoum !

Saturés de rêveries et rêvant encore, nous retournons par le cuisant soleil. Soudain une rumeur sur l’obliquité des coteaux. Bergers, laboureurs, tous les djillàbaires poussent des cris qui se fondent en une clameur lointaine ondulant sur la campagne. Quatre sloughis flaves ont levé un grand lièvre flave comme

eux et pourchassent sa fuite curviligne qui parfois se ploie en une brusque volte. A longues foulées l’animal gibier et les animaux chasseurs arpentent les guérets et engouffrent dans un val lointain la file allongée et tendue de la poursuite.

Mardi 7 février.

Des moineaux fraternisent avec les merles sur les tuiles vertes vernies de la corniche du patio. De leurs petites pattes en griffe ils s’accrochent latéralement aux ficelles des quatre lustres arachnéens. Ils becquètent l’eau sableuse de la vasque à côté des maures qui la lappent. L’universel moineau comme l’universelle puce. Franc partout. Le même cri gamin : Tchirip. Ils m’ont éveillé ce matin, et à ce tchirip magique je pars pour Bruxelles en Brabant, j’arrive. O impressions d’enfance et de vie familiale! L’oiselet accomplit ce prodige, non d’un coup de baguette mais d’un coup de langue.

Théo essaie de souvenir un portrait du Sultan. Si grotesquement faux sont ceux que nous vîmes dans le London News et le Tour du Monde. Illustrateurs farceurs et menteurs autant que les voyageurs narrateurs. Rien dans ces imageries de la mélancolie décadente de ce visage sentimental. Ils ont fait un Turc, un turc suivant la formule, honteusement banal.

On nous dit qu’un vieux que nous entendions gémir sous sa djillàb’ accroupi à la Porte du Palais, chien abandonné à qui nul ne faisait attention, a été trouvé mort, sur place.

Vers le soir, avec le baron \\ à cheval dans la banlieue. Le Kai'u haute figure ascétique de fanatiqi;. scellé au front de la tâcha ’ a - , s. ne notre cortège passe de . . a tu ont '■>

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