‹ El Moghreb al AksaChapitre 13 sur 20 · XX. Vrais croyants maudissant le Roumi · texte numérisé non relu

XX. Vrais croyants maudissant le Roumi

Vers le soir, avec le baron Whettnall en tête, promenade à cheval dans la banlieue. Le Kaïd qui commande l’escorte, haute figure ascétique de fanatique phtisique, largement scellé au front de la tâche ronde des prières, ne veut pas que notre cortège passe devant une mosquée dont le minaret, le palmier unique saluant penché sur elle en parasol, l’enclos d’oliviers font oasis dans la campagne vide. A la porte un paquet de vrais croyants accroupis en tas de linge sale, djillàbaires regardant, muets en leurs problématiques rêveries, les yeux mauvais, les bouches se tordant pour des imprécations avec peine retenues.

Sur une colline, massés en vedette, longuement, silencieusement, nourrissant nos yeux des spectacles qu’on ne doit plus revoir, nous contemplons la ville que le soleil couchant étrangement patine. Tout entière elle est safran avec des ombres vertes. Fantastique merveille telle qu’il en surgit dans les pays du ciel, parmi les nuages, dans les Arabies imaginaires !

Mercredi 8 février.

Dans un livre anglais sur le Maroc, prêté par le Kaïd Maclean, des photographies d’habitations, de mœurs. Combien menteur ce procédé mécanique infaillible. Suppression des couleurs, substitution de rapports entre les tons, travestissement des clairs et des ombres, partant bouleversement de

l’impression oculaire. Une lentille déformatrice non du dessin mais de la lumière. Aussi fausse, et parfois aussi grotesque. La photographie masque les nuances qui font tout ici misérable, ruiné, malingre. Elle suggère l’idée d’une fausse opulence, d’une fausse splendeur et supprime la tragique indigence avec sa sensation d’irrémédiable, issue d’un passé qui remonte à Abraham, passagèrement illuminé par le court et brillant intermède des Arabes de Mahomet, coup d’enthousiasme religieux et militaire dont les descendants n’ont pu maintenir l’élan trop tendu pour lame sémite.

Le Ministre négocie laborieusement avec le Maghzen’. Les belles espérances se fanent. Tout est difficile à obtenir. Ces personnages sont glissants, ubiquitaires, ductiles en leurs discours, échappant toujours. Ils mentent, inventent, promettent, démentent, imperturbablement calmes et sans étonnement. Tout avec eux semble constamment près de finir et ne s’achève jamais. Des douleurs d’enfantement quotidiennes, et pas d’enfantement. La temporisation qui amuse, rassure, va jusqu’à l’extrême bord de l’accomplissement, et se retire par une fissure. Il ne s’en faut que d’un cheveu : c’est l’abîme. Si-Bou-Bèkre continue son jeu de mouche de coche et le champagne diminue.

Il y a des conférences chez Garnit’, le faisant fonctions de Grand Vizir. Il occupe dans une ruelle une maison lépreuse. Accroupi au fond d’une petite salle oblongue, sur un carreau de tapis, se chauffant frileux les mains à un réchaud en terre cuite. Deux bouquets d’autel en roses artificielles blanches et rouges, feuillage de papier doré, sous des verres cylindriques

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