‹ El Moghreb al AksaChapitre 14 sur 20 · ÇI · texte numérisé non relu

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(tels en nos villages) flanquent, dans une niche, une pendule camelote style Empire. Il ouvre un placard dont croulent de petits rouleaux : ce sont les papiers d’État ; on est dans le cabinet du Ministre. Il cherche une pièce et ne la trouve pas; il appelle à l’aide le planton à poivron occupé dans le patio à refermer avec humeur une porte que des négresses et des négrillons s’obstinent à entrouvrir pour voir ces bêtes inconnues, ces jumarts chimériques : les Roumi.

Pires que leurs mulets, ces maugrabins, car lorsqu’on crie au mulet: En avant ! il marche. Eux reculent. Une affaire qui leur paraît de toute importance aujourd’hui est oubliée demain. Ils n’ont qu’une politique, ne rien changer, et toute leur diplomatie est de se défendre par la ruse contre quiconque voudrait un changement. Le peuple est gouverné comme on gouverne une école : par la peur du Magister et suivant son caprice. Le Magister c’est moins le Sultan que le Maghzen’. Le Sultan est l’éditeur responsable qui ne sait que ce qu’on lui conte. A sa mort, c’est l’anarchie pour un temps : la classe se débande et ils font l’école buissonnière en barbares jusqu’à l’installation d’un nouveau cuistre. Lors de la dernière maladie de Mouley-Hassan’, très grave, des nuées de Kabyles étaient descendues camper aux portes de Méknès, prêtes au pillage et à la course, en corsaires terrestres. Le Kaïd Maclean, malade aussi dans une petite maison hors des murs, devait tenir garnison. Journellement des meurtres. Une ménagerie dont les cages allaient être brisées. Et l’événement considéré comme normal, sans terreur et sans consternation.

Jeudi 9 février.

D’en haut, au jour levant, au fond du patio en citerne, j’entends le Kaïd Rha, tôt venu pour une querelle, vitupérant je ne sais qui à propos de je ne sais quoi : les paroles aigres de la voix de crécelle du géant voltigent et tombent en flocons pressés à vibrations criardes, à aspirations gutturales et grêles toujours, de cette langue arabe foisonnant de consonnes, sorte de polonais asiatique, où les voyelles s’atténuent, avec des sons qui ne sont que des mouvements musculaires, presque vides, du gosier, de la bouche, insaisissables pour l’imitateur, si loin, si loin de tout ce qui pour nous est une langue, s’enveloppant des voiles de l’étrangeté, induisant ceux qui veulent en traduire par nos lettres les accents tourmentés, en des versions diverses, toutes discutables, approximatives, jamais adéquates.

J’ai acheté un selam de laine blanche écrue, à capuchon, sous lequel il fait frais par la chaleur; j’y suis à l’ombre. Pour la sieste sur la terrasse éblouissante quand le soleil darde, pour la promenade à cheval, vêtement admirable. Et dans les plis tombant que drape l’ample et légère étoffe marocaine, je me surprends les gestes lents du Maure, toujours paresseux à dégager ses mains de l’embarras des sinuosités, n’en montrant qu’une, ne déprisonnant l’autre qu’à la dernière extrémité, quand il y a péril de mort ! Et pourtant vêtu sans l’être, tant

il est nu là dessous, tant par prestidigitation il se débarrasse de cette enveloppe quand il le faut. Dans le récit légendaire de la passion du Christ, un sémite du temps, un jeune homme échappe aux gardes qui croyaient le tenir en leur laissant son unique vêtement, sa djillàb’, et s’enfuit tout nu.

Au dehors, proche les murs, dépendance et continuation des amoncellements d’immondices qui font à la ville une seconde enceinte d’ordures, il y a, dans une fosse énorme, un charnier, formidable cimetière de bêtes, poêle en plein soleil d’Afrique qui y rissole les charognes. Chevaux, mulets, ânes, chameaux qui meurent en la ville sont traînés à ce pourrissoir et, jetés de la berge, atterrissent dans le fond au hasard de la dégringolade. Navrante, terrifiante et pestilentielle cuisine de décomposition. Corps à tous les stades de la putréfaction, carcasses encore articulées, squelettes écroulés en jeux de jonchets sinistres. Les poses terribles ou dérisoires composées par la chute : menaçantes, nonchalantes, grotesques, désespérées. Des chevaux lamentables dont le chanfrein demi rongé est plus vivant que la vie. Des mules au ventre ballonné dont les quatre membres immobiles gigotent une défense furieuse. D’autres infiniment douces et tristes dans l’abandon de leur anéantissement. Des mares de jus épais. La guenille animale se dissolvant sous l’attirance des forces mystérieuses du sol et de l’air, retournant, en ce laboratoire cyniquement et affreusement visible, à la matière première pour des fabrications nouvelles. Des chiens, des oiseaux de proie occupés aux déchiquetages, très calmes devant l’abondance qui fait à

chacun large part et sert, en pantagruélique et inépuisable festin, les cadavres. Quel grandiose en ces gémonies, dédaigneuses de l’hygiène , amples à rapetisser Baudelaire s’attardant à ergoter à propos d’une seule charogne. Au-dessus des bords vastes de la cuve, l’odeur de la mort s’épanche sans qu’un seul maure sur la route qui la contourne daigne se boucher les narines. Les bêtes seules qui passent s’effarent et renâclent dans la vague terreur de l’abatage pressenti.

Vendredi io février.

Le baron Whettnall a demandé au Sultan son audience de congé. Voici vingt-trois jours que nous sommes à Méquinez, et, sur les moindres choses, le Maghzen’ tergiverse, temporise, s’attarde en des circuits sans fin. On disait ces jours-ci qu’un Ministre qui arrive à la Cour doit donner, à bon escient, un millier de douros. Cette formalité négligée expliquerait-elle ces longueurs ?

Les Amin’s aussi, chargés de nous fournir la Mouna, se relâchent. Le mouton, les poulets sont coriaces. Les dattes, les figues déplorables. Les lustres arachnéens s’éteignent de bonne heure. Certes les formules de politesse et les compliments à l’orientale vont leur train. Mais on devine une lassitude. « Ces Roumi sont bien insistants et leur séjour se prolonge outre mesure. Qu’ Allah puissant et miséricordieux leur inspire la pensée de s’en retourner ».

Les Roumi y ont pensé et le Sultan les recevra à cette fin demain matin à huit heures.

Nous vaguons aux entours de la ville. Le camp des askars, contre les murs, proche le Palais. Des tentes basses, des huttes de roseau et des feuilles d’aloès. La halte d’une horde bohème. Moins des soldats que des errants qui se sont abattus là pour une nuit. Saleté, misère, ou plutôt le débraillé, le détraqué sauvage de la vie nomade qui se pose et ne se fixe jamais. Quelques cabanes, mieux closes, et sur le seuil des femmes sans voiles vêtues en Salomé d’occasion : les lupanars. Des moutons résignés qu’on égorgera avant la fin du jour. Les inévitables poules moucheronnant sur les immondices. Peu de mouvement. Peu de bruit.

Sur la chaussée de Mouley-Ismaël, ce massif tronçon de béton qui devait être prolongé jusque Maroc. Elle domine de sa masse un quartier en grand parallélogramme n’ayant qu’une entrée comme un Mellah. Ruelles rectilignes, maisons basses. Là habitent des subalternes, des filles, des renégats aussi, sémites égarés dans la civilisation aryenne et retournés au colombier arabe. Nous plongeons dans les cours où s’enchevêtrent les rameaux des figuiers. Des femmes se sauvent par les portes basses. Les enfants insolents invectivent : injures incompréhensibles, gestes indécents.

Nous longeons les cimetières, les grands cimetières, et par dessus les murs, de nos selles, nous voyons, parmi les aloès et sous les oliviers, la floraison blanche des femmes, grandes fleurs de magnoliers venues là en multitude, car c’est le jour saint, le vendredi, et elles s’occupent des morts, elles s’occupent

surtout de bavarder sur les tombes des morts. Les voilà par groupes, innombrables, dans leurs suaires, la tête cachée, comme si, fantômes, elles sortaient des sépultures pour chauffer leurs corps glacés au soleil dont la lumineuse haleine attiédit l’atmosphère. Femmes sans coquetterie, sans mutinerie visible, sans coups de regards qui rendent l’homme tremblant, ne trottinant jamais, lentement glissantes, drapées, fantomatiques, anonymes, craintivement énigmatiques, lugubrement glaciales.

Pas de monuments funéraires, de simples levées oblongues de terre marneuse quelles entourent accroupies, assises, couchées, chuchotantes et grignotant des bonbons, des enfants sur le dos, dans leur giron ou jouant autour d’elles. La Koubah d’un saint dont les tuiles vertes sont mêlées aux feuillages : Sidi Ben Aïssa le patron des enragés Aïssaouas, mangeurs de viande vivante, vus à Tanger.

Un grand étang dans les anciens jardins deMouley-Ismaël, maintenant terrains vagues, immense baignoire rectangulaire jusqu’aux bords pleine de lapis liquide où flottent, barquelettes noires et légères, des poules d’eau. Un bloc d’eau immobile, azurée et pure.

Notre randonnée dans la banlieue nous ramène à des sources hier pullulantes de nègres piétinant le linge de saltations cadencées sur une psalmodie monotone, et de femmes laveuses le battant et le pétrissant. Aujourd’hui les eaux claires coulent sans tourment, étalant de grands disques bleus métalliques. Sous les chemises lâches aux manches insuffisamment retenues par les boucles d’un cordon croisé en

huit sur le dos, on voyait les seins ballant des lavandières penchées, en la difformité précoce causée par les constantes et machinales manipulations de leurs maîtres qui les triturent durant leurs interminables rêveries à vide. Blagues à tabac, calebasses, vieilles bourses au fond desquelles ballote une flous , figues trop mûres, outres dégonflées, poivrons usés, suivant les expressions brutales d’un imaginatif askar. A peine chez les très jeunes la poitrine dresse-t-elle le charme gracieux de pitons aigus : telle une adolescente mulâtresse à marche dansante, à visage riant, qui nous servait à El Araïsh. Chez les vieilles c’est un haillon.

Samedi 1 1 février, — L’Audience de congé.

A huit heures du matin nous sommes dans un jardin du Palais, celui d’où le Sultan est sorti pour inaugurer le chemin de fer. Il est en accord rustique et débraillé avec le reste : un potager vaste, mal entretenu, à chemins droits non sarclés, sous des orangers et des citronniers plantés en verger, des carrés de poireaux, de fèves, quelques longs berceaux de vignes à lattis croulants, deux nègres maladroits qui jardinent sans rien atténuer de l’universel désordre, de l’universel négligé, les grincements gémissants d’une noria qui ne fut jamais graissée, des canards canquetant.

Nos chevaux sont restés dehors. Nous cheminons par l’allée centrale. Le gras Méchouar habituel, imberbe, jovial, nous

guide. Des soldats de cavalerie par petits pelotons sous les feuillages, blanc et bleu et rouge, la face, sous le poivron pourpre, élargie par les deux mèches temporales en ailerons à noire ébouriffure. Nous allons vers un kiosque cousin germain de celui de l’Akdal, autant ginguette de foire à peinturlurage de mirliton. A une centaine de mètres, halte! Un autre Méchouar, le Méchouar chef, le Moul Méchouar, venu au devant, emmène le baron Whettnall et son Drogman. Le Sultan est dans le kiosque.

Dans l’allée, debout, nous attendons. Le gros chambellan à rond visage qui ne désourit pas nous tient compagnie. Avec lui nous arabisons. Enfantin, il fait voir sa montre, une montre Waterbury, et nous explique qu’il sait la mettre à l’heure. Il nous fait tâter les étoffes de ses selams superposés comme les feuillets d’un livre. Il touche à la dérobée le drap de nos habits noirs. Il se réjouit à voir jouer les ressorts des gibus et demande qu’on recommence, et encore, et encore! Nous le complimentons sur son turban : il l’a tourné hier lui-même sur son genou, patiemment; on le croirait tourné à la mécanique. Il pose des questions sur la géographie : un de nos ingénieurs lui dessine une carte d’Europe à laquelle il ne comprend rien; par des carrés de diverses grandeurs, on lui donne une notion vague de l’importance relative des Puissances. La France, pour lui, est la grande nation, et l’Allemagne qui a vaincu la France. — Les États-Unis, qu’est-ce que c’est? Où? Derrière la grande mer brumeuse, ténébreuse, Bahr-al-Talmet ? — Cela préoccupe son intelligence trouble; il y a présentement des difficultés avec

l’envoyé de la Grande République, homme remuant et audacieux. Chambellan, il tient à la main une haute canne de cérémonie, bâton en bois blanc de dix sous, et il a au doigt une bague de pacotille montée en argent.

Après ces propos, le haut fonctionnaire, sous-introducteur des ambassadeurs, s’accroupit par terre sans tapis et de son doigt bagué visite minutieusement ses narines.

Deux heures! la conférence de Mouley-Hassan’ et du baron Whettnall a duré deux heures! Sur le seuil du kiosque le Moul Méchouar nous appelle. A quarante pas du lieu vénéré où trône l’Empereur il faut nous découvrir. Le Moul Méchouar m’a pris par la main et monte les degrés. Il se jette la face contre la terre, étendant les mains, et d’un cri retentissant nous annonce. Mouley-Hassan’ est accroupi sur le fameux fauteuil Louis XV. Le Ministre est assis sur la chaise de paille légendaire. Sicsù debout. Je vois le coffre à clous de cuivre et la pendule de voyage. Rien de plus en cet oriental sanctuaire. La noble figure du souverain est revêtue de sa mélancolie souriante. A sa dextre étincelle un brillant superbe. Pieds nus. Tout en blanc, blanc de peignoir, emmitouflé. En fort parfum le jasmin émane du paquetage.

Des compliments déroulant en longues écharpes leur bienveillance. L’annonce qu’il nous sera donné des fêtes de bon départ. Je réponds en phrases de Cour pour autant que je sache ce que doivent être les phrases de Cour.

Et nous partons par où nous sommes venus, la noria grinçante gémissant toujours, les deux nègres qui n’ont pas l’air de savoir qu’il se passe quelque chose, jardinant

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leurs poireaux et leurs fèves , sans lever leurs noirs visages.

Le baron Whettnall est enchanté de l’accueil du Sultan, qui, en ses discours, a choyé la Belgique.

Dimanche 12 février.

Notre cuisinier nègre a pris femme. Sans tapage. La nuit de noces a eu lieu dans la fuligineuse caverne où il perpètre sa cuisine barbare, au dallage gras de saleté, humide, antre obscur à faux monnayeurs, intérieur de cheminée sans cheminée, croulant de suie, en lequel il s’agite pour faire les mets sur des tas de braises comme un forgeron dans une forge. La mariée a de beaux bijoux, raconte admirativement l’ange Fatmi. C’est la fille d’un Pacha ! D’un pacha redevenu simple Maugrabin apparemment comme il arrive en ce pays d’ondoyante fortune. Fatmi proclame à cette occasion que lui-même est frère du Sultan, sa mère, négresse esclave, l’ayant engendré des œuvres de Mouley Abd-er-Raman’, l’empereur défunt. Saluons!

Ce juif de notre ruelle accroupi contre le haut mur sale, en borne, recroquevillé sous sa djillàb’ sordide, collant à la boue les jours de pluie, chevelu, impeigné, qui, au passage, baise la botte du Ministre, est toujours là, marmotant sa supplication pour son fils prisonnier. J’insiste pour que Sicsù agisse en faveur du misérable. — Allez vous-même au Maghzen’,

dit-il. En qualité bquelque chose

Tentons l’aventure.

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