XXI. La Porte de « Mouley-Ismaël
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dit-il. En qualité de Kadi d’Europe vous obtiendrez peut-être quelque chose.
Tentons l’aventure.
Où est le Maghzen’ ce matin. Il siège là-bas, dans la cour où s’ouvre la porte blindée en fer-blanc des caisses de Peek- Frean qui clôt les logis privés du Sultan. Sous l’auvent en hangar qui la borde de son portique rustique, les divers ministres et leurs secrétaires, le derrière par terre, chacun sur son tapis apporté comme un pliant. Tout le Ministère sur le trottoir. Devant les chefs un pupitre portatif en cuir marocain attaqué d’une petite vérole de clous de cuivre. A proximité une cruche d’eau coiffée d’une tasse anglaise en faïence blanche, abreuvoir commun. Des pans délabrés de vieilles tentes de leurs haillons accrochés aux piliers font écran au soleil. Sur la longue série des groupes juxtaposant dans l’ombre claire le blanc et nonchalant désordre de leurs poses, bruisse la sourdine d’un très atténué murmure susurré par des têtes penchées l’une vers l’autre en des attitudes de pénitents à confesseurs. On traite les affaires de l’État. Des gens partent, des gens arrivent avec de très petits papiers donnés, reçus, examinés dans la lenteur et le calme d’une impassibilité d’automates. Les mules des fonctionnaires, sellées, sous le même portique rustique. Des décombres plein cette cour et sur les crêtes d’une muraille ruinée des maçons élevant, abaissant leurs silhouettes, absorbés en des réparations vaines. Sur le sol raboteux, de-ci de-là, accroupis en conciliabule, les soldats à poivron. Au pied des murs, dans une demi-ration d’ombre, par centaines alignés, grands
escargots, les plaideurs, les solliciteurs. Askars, cavaliers passent venant on ne sait d’où, allant on ne sait où. Un fou, dont la manie est de se mettre tout nu, circule tout nu, respecté : « L’esprit d’Allah visite cet innocent qui dédaigne tous les biens de la terre, en cela plus grand qu’un Pacha. >
Oh ! le pouvoir des fous. Ce ne sont pas les froids penseurs qui fondent les cultes nouveaux et conduisent les hommes. Seuls les hallucinés opèrent ces miracles. Immense dans l’histoire fut l’action des fous. Ils détruisent les empires et soulèvent les flots populaires. Leurs rêves ont entraîné l’humanité, le cours de l’histoire eût changé si la raison, non la folie, avait régné sur la terre.
Nous cherchons Garnit’ le grand Vizir intérimaire. Il est à l’intérieur du Palais. Si-Bou-Bèkre va le quérir. Le voici, avec son extérieur d’évêque frêle, ascétique, irréprochablement blanc. Je regarde ses mains : il se ronge horriblement les ongles. Il écoute ma requête en faveur du Mardochée lamentable. Il promet d’en parler au Sultan le jour même, et, glacial, récite le cérémonial des compliments.
Nous retournons à pied, les palefreniers menant les chevaux derrière. Un askar demande que nous intervenions pour lui faire rendre un douro dont le Vizir l’a gratifié et que la domesticité du Vizir a intercepté. Un des palefreniers qui nous suivent me tire par la manche pour avoir une cigarette. Quatre mendiants aveugles passent, en file indienne, se tenant par la djillàb’, dirigés par un cinquième psalmodiant, dont ils reprennent en chœur la psalmodie pleine d’Allah! Allah! Devant le tombeau de Mouley-Ismaël, lieu d’asile bourré de
fugitifs, une vache récemment égorgée, offerte en sacrifice, gisante, effroyable, pitoyable, dans une sauce de sang. Près d’elle les fugitifs, sortis de la tannière sacrée, immobiles au soleil, en sentinelles.
Sur mon âme, en ce matin, quel coup de vraie vie marocaine.
Même date.
A Méknès, comme à El Araïsh, comme à Tanger, sur les Sokos, aux heures dernières du jour, après les affaires, les très rudimentaires affaires, des gens venus au marché, avant le retour aux douars, aux tchars là-bas dans les plaines, là-bas dans les monts, assistent à des divertissements primitifs, des spectacles.
Le charmeur de serpents, ô à quel point rendu banal par la bourgeoisement naïve admiration des peintres fraîchement débarqués! Les reptiles rampent sous les vêtements, froide vermine, s’enroulent, disparaissent, réapparaissent, souples, lents en leurs caresses sournoises, vicieuses, avec des sifflements de vents coulis, pris parfois à la tête par la bouche charnue du maître, tentative d’un étrange repas goulûment commencé, et retirés comme un dard d’une blessure. Le conteur qui a déposé ses babouches, centre autour duquel les djillàbaires font cercle, affaissés en accroupissements; dans l’espace vide le narrateur va, vient, mime, maniant un bâton dont il frappe, couche en joue les acteurs invisibles, appuyé
des grelottements d’un tambour de basque dans les péripéties importantes. Un Bérâbre possesseur d’un démesuré fusil à bassinet tire au vol des oranges. Un autre, vêtu d’instruments baroques, homme orchestre, se trémousse en sonorités charivarique^. Des jongleurs.
Passant nous stationnions, regardant du haut de nos selles. Il s’est élevé une clameur de sifflets et de hurlements.
Lundi i3 février.
Dans cette banlieue de ville africaine, aux grandes surfaces glabres, sur lesquelles les moissons germantes ne sont qu’un duvet effacé, dans un val dont la crevasse s’ouvre aux murs mêmes, il y a un bois. Les cimes moutonnantes des oliviers tapissent les pentes raides jusqu’au pied du cap sur lequel mauvaise se carre la Kasbah Tsarg?n’. C’est le bois d 'Abdul Azis . Nous l’avons traversé aujourd’hui. Nous avons, dans la Kasbah, revu le Kaïd à tête de buis, figure des tentations de Saint-.A ntoine de Teniers, masque effrayant.
Sortie par la Bab el Breder qui au loin regarde la Kasbah et que de loin la Kasbah regarde. D’ici part la route de Tanger, immense peau de serpent vert et jaune, séchant au soleil sur le montueux paysage, étalant jusqu’à l’horizon sa jaspure de gazon et de sable. Au loin, insectes rampant sur la dépouille, des chameaux minuscules, des paysans berbères, des bourricades lentes, lentes à se déplacer. Nous longeons à gauche
un mur d’enclos qu’a déchiqueté la ruine et qui n’enclot qu’une friche. A droite le val à son début, plein d’oliviers noirs et d’orangers verts tachés de maisons blanches, rares. Devant, au fond, en barre, le Djebel Zerhoum et les cinq petites villes inabordables en leur isolement lunaire.
Nous dévalons. Les chevaux glissent par un labyrinthe de sentiers rocailleux, beurrés de boue, entre les palis de hauts roseaux secs dont les haies divisent le grand bois en jardins. Si étroites les voies qu’un petit âne qui arrive en sens contraire ne pourra passer. Un askar crie à l’ânier de rétrograder ; sans un mot il rétrograde. Au-dessus des échaliers qui les enferment, de grands oliviers, des figuiers aux branches inextricables. Un carrefour avec des arbres centenaires auxquels accrochés pendent des sarments à contournements viscéraux. Nous franchissons à gué un ruisseau rapide, sortant de la grotte des feuillages : l’Oued Rdom à sa source, que j’ai vu héroïque à Sidi Kassem, idyllique ici.
Nous montons l’autre versant. Maintenant des clairières. Sous les arbres espacés, les cultures d’orge. Des hordes de paysans gaulant les olives ovoïdes, tous figés par l’étonnement à l’imprévue apparition de notre exotique cavalcade. Galopée sous les rameaux bas, les selams blancs flottant en ailes, comme un escadron de cygnes rasant le sous-bois.
Voici la grande Kasbah jaune. Une cigogne se détache du mur et tournoie en la majesté sereine de son vol large. Le fantastique Kaïd est là, entouré de sa cour barbare de guenilleux et de ses chiens sloughis. Le baron Whettnall,
photographe amateur passionné, attentif aux occasions depuis le début du voyage, riche déjà en clichés de choix, braque sur le monstre, qui ne s’en doute pas, l’oculaire d’un appareil à instantanées et le prend au trébuchet. La tête énorme, le corps difforme du gnome sont faits prisonniers. — Quoi? dit-il, montrant la boîte. — Mesurer la hauteur du soleil, répond-on.
Nous revenons par un chemin à mi-côte. En réseau des rigoles amènent dans les bassins creusés autour des troncs d’oliviers les eaux de la montagne. Des troupeaux de petites vaches fauves ou noires passent, laissant traîner derrière elles la forte odeur de l’étable et du lait. Nous recoupons le vallon sur un viaduc colossal, massif et croulant rempart, percé d’un étroit tunnel, chas par lequel s’insinue le fil du ruisseau. Mouley-Ismaël, en sa simplicité d’architecte brutal, a ainsi aplani les escarpements de la crevasse.
Même date.
Depuis deux jours de la chaleur. Les sensations d’un beau jour de chez nous. Quelle douceur glisse avec ce soleil tiède et cette lumière d’or que notre maison, froide parfois et un peu morose, respire par la bouche de son patio ouverte vers le ciel.
L’après-midi, brusquement troublant cette paix, un orage. Je regarde par les sabords de la terrasse. Sur Méknès quelques ondées seulement. Mais au loin, dans l’océan
céleste, en flots désordonnés, les nues. Sur un mont dressant au Nord-Ouest son noir récif, un énorme stratus fusiforme échoué dans sa traversée aérienne. Par intervalles, les brumes tendent leurs gazes sur les mystérieuses catastrophes des météores. Partout, dans le paysage sombre, l’aspect violent des batailles. Un ciel massacré. Les coups de soleil dardent la gerbe de leurs rayons comme la fusée d’un foyer électrique, et s’éteignent net. Des dieux furieux combattent-ils dans les percées lumineuses sur lesquelles des mains invisibles font tomber les rideaux des obliques averses ? A l’Est un tronçon d’arc-en-ciel dresse son débris, membrure magique d’un vaisseau fantôme fracassé et coulé par l’ouragan. Des éclairs pâles et des coups de tonnerre grondant à demi-voix. Sur les hauts phares des minarets, les Mouezzin’s semblent pousser des cris d’alarme. Leurs blancs étendards éclatent et claquent sur le ciel de plomb fouettés par le vent de tempête. A la cime sans feuilles d’un figuier qui dépasse la crête du rempart, des merles par centaines, immobiles, pelotonnés, gros fruits noirs, chacun au bout d’une branche.
Même date.
Quelle meule un tel voyage pour affiner et affiler la faculté d’observation. Je suis consciencieusement à mon affaire, toujours, comme un monsieur qui serait payé pour sa relation. Opiniâtrement je veux être sincère. Hostile je me sens aux narrations de complaisance. Oh ! ne pas être un chroniqueur
galant à la Gabriel Charmes écrivant avec une plume d’angélique trempée dans des confitures Féraud. Quoi me gênerait ? Mon livre sera pour quelques amis chers... et pour moi, pour refaire mon voyage au retour, dans la paix d’outre-tombe des choses dont on se souvient. Oui, pour un petit nombre. Jouissance raffinée d’enfermer ses sensations comme de belles femmes dans un harem, d’entourer la vie du cœur des hauts murs aveugles de la maison arabe.
Nous revoici ce soir dans notre Comédor étroit et nu, après manger, quatre chandeliers sur la table, la vaisselle débandée, sérieux, échangeant des propos, la pensée grisâtre. Le Kaïd Maclean et son frère ont dîné avec nous. Il y a sur nos âmes un poids d’isolement. L’impression d’un profond lointain et d’une ambiance vide. Comme des pêcheurs, là-bas, dans l’entrepont d’un bateau, « sur la mer d’Islande », par une nuit d’hiver.
Fragile sécurité la nôtre. Si le Sultan mourait subitement, s’il était tué par un déraillement ou une explosion de la locomotive, si l’un de ses chevaux le jetant bas lui cassait les reins. Certes pas un de nous ne sortirait d’ici vivant. Lui seul retient la voûte du précaire édifice gouvernemental. Tout procède de lui par l’écheveau d’infinies délégations, et tout se détache quand le fil originaire se rompt. Ces obtuses cervelles ne peuvent modeler la fiction du statu quo pendant l’interrègne. Il faut qu’un autre ait repris la possession et redonne à tout l’investiture temporelle et spirituelle. Jusque-là c’est l’anarchie consentie dont on profite comme d’un congé avec permission de tout faire.
Détails sur l’étrange contrée que laisse tomber le Kaïd. Un renégat espagnol a organisé la musique impériale. D’où l’habitude de jouer, outre un air arabe, l’air national d’Espagne. En dehors de cela, rien. Et encore quelle peine pour habituer au trombone et au cornet à piston les joueurs de gaïta et de t’bel ! — • Les mauresses seraient, en amour, les femmes les plus ingénieuses à satisfaire la bête humaine. Dès dix ans les mères dressent leurs filles à la sensualité. Leur seule éducation est le guide de la parfaite prostitution légitime. Épouses et concubines seraient d’une dextérité merveilleuse. Etc., etc.
• Mardi 14 février.
Mardi. Mardi gras, dit le calendrier. Mardi gras! Carnaval! Ces mots en ma cervelle tintent en bruits mourants, si loin, si loin. Et une image, si petite, si petite, vue dans l’amoindrissement d’une lorgnette : un bal minuscule, dans un théâtre superposant ses loges pourpre et or, sous la lumière jaune du gaz, des marionnettes noires en sautillement, diaprées du papillonnage de femmes lilliputiennes, le crincrin infiniment mince d’un orchestre....
C’est aussi loin que mon enfance. Prodigieuse, mystérieuse et cruelle atténuation par le changement ! Graduel effacement de la fresque. Ainsi du souvenir des morts pour ceux qui restent. Ainsi de la vie pour qui meurt, si la pensée persiste.
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Et je médite un examen de ma vie, vue à distance, en proportions rétablies, telle qu’un pays regardé du large sur un navire à l’ancre. Que de choses mesquines et inutiles ! Quelle imperceptible fonction dans la fourmillière sociale! Singulière contre-partie de mon voyage, grandissant l’âme dans le présent, .l’amoindrissant dans le passé, la décourageant pour l’avenir.
Même date.
Le Sultan fait annoncer au baron Whettnall que demain il donnera une fête à la Mission belge et demande à voir ses appareils photographiques. Le Ministre va au Palais avec nos ingénieurs. Au retour il dit qu’il a un cliché de Mouley- Hassan’ adroitement saisi au moment où il se retirait posant un instant dans l’embrasure d’une porte, avec une attitude encourageante. Il semblait que l’Empereur le désirait, sans vouloir le dire, car le Koran proscrit la représentation des êtres vivants. Sur les places la foule, qui curieuse regarde quand on prend l’effigie d’un monument, se disperse en vol d’oiseaux effrayés si l’on tourne vers elle l’objectif. Mouley- Hassan’ a-t-il vu les vulgaires portraits desjournaux illustrés, déshonneur de son noble visage? Souhaite-t-il être connu dans sa majesté imposante de Sémite de haute race? Croit-il avec certains docteurs musulmans que le Koran défend le dessin de l’homme par la main de l’homme, mais non par
une machine qui agit inconsciemment à l’instar d’un miroir?
Il n’existait jusqu’ici qu’une seule photographie du souverain, mauvaise, prise par un Italien à contre-jour dans une réception solennelle.
Mercredi i5 février, — Réception officielle dans le jardin de Mouley-Abbas’ !
Réception officielle! De Sultan à Ambassadeur ! Magnifique sans doute de splendeur orientale ? Conforme à tous les clichés descriptifs des narrateurs qu’humilierait et navrerait la pensée que His Excellency n’aurait pas été rassasiée d’honneurs suivant la formule et que The Embassy aurait été privée des jouissances de l’étiquette prescrite par le protocole des grands princes ?
Oyez, lecteur, et préparez-vous à retrouver conforme à soi-même ce Maroc imperturbablement maroquinant, grand certes, mais non de la grandeur banale dont on l’affuble, grand par son étrangeté, son inconsciente misère, son fier débraillé, son ignorance épique des raffinements de la prétentieuse diplomatie.
A dix heures, apparition du Chambellan. Départen cortège, lui en tête, pavanant sa face ronde fardée de cordialité. Par les ruelles vers la porte de Fez, la mascarade défile : askars à pied, soldats à cheval, nous en costume de route, car que comprennent-ils aux uniformes et aux habits noirs ? Kaïds,
parmi lesquels majestueux et doux le Kaïd Rha, nos domestiques dont l’ange Fatmi, nos parasites; l’apothicaire de la mission; des turbans, des poivrons, des fez, des selams, des djillàb’s, des chevaux, des mules; chacun où il veut, où il peut, marchant à son pas, devançant, devancé, dans le désordre d’une évacuation de ville après reddition. Il a plu prodigalement : en jets gras la boue nous fuse aux jambes et crotte abominablement l’ambassade. Les passants, se collant aux murs que racle la patrouille, regardent muets, les yeux mauvais souvent.
C’est au palais des champs de Mouley-Abbas’, oncle du Sultan, le vaincu de Tétouan, qu’on nous mène. Près des murs, dans un vallon, avec vue sur Méquinez en amphithéâtre, il tache, blanc, un verger d’orangers, de citronniers, de grenadiers, d’oliviers, qui mosaïquent les verts de leurs persistants feuillages interrompus parles touffes et les jets canelle d’acacias, de peupliers, de figuiers dépouillés. Un ruisselet débordé étale des flaques marécageuses sur les herbes où l’on éparpille les montures, les attachant aux branches.
L’habitation petite, vide, ajoute sa négligence triste à celle du jardin. Impression d’une maison de campagne à louer où l’on donnerait un pique-nique. Des fenêtres : dans les enseuillements pendent des persiennes détraquées. Par un escalier étroit, obscur, à l’étage. Quatre ou cinq petites pièces basses en enfilade, de perspective jolie. Murs crépis, parquets de faïences communes, plafonds en nougat bariolés. Tapis de Rabbat’ à tons criards d’aniline apportés là ce matin. Pour tempérer l’humidité du long abandon, toutes les fenêtres
ouvertes font du logis un enrhumoir : nous ne mettons pas chapeau bas. Point de meubles sauf une table en bois blanc pour nous, sur laquelle la nappe, et par-dessus la nappe un tapis rouge; la collection habituelle des chaises dépareillées qu’on transporte partout où besoin est. Sur la table, en abondance, les bonbons gras et parfumés des pâtissiers maures, quelques-uns aphrodisiés de musc. Pour nous recevoir, des dignitaires multipliant les : Salam aleïk! Salam aleïkoum!
C’est au palais impérial qu’on cuisine le festin. Grimpons sur la terrasse. Une longue procession débouche des remparts. Quelques cavaliers, et, derrière, des porteurs nègres, chacun un plat sur la tête couvert d’un abri conique. Les bras nus jusqu’à l’épaule, relevés en anses, ils descendent un chemin en lacet, tels que figurants sur les praticables, et chantent, chantent le Allah ille Allah, Mohammed rossoul Allah! Ils entrent dans le jardin. Garnit’ le vizir et Si-Bou-Bèkre les commandent, costumes blancs drapés en l’élégante et légère harmonie des plis amples. Les porteurs ont aux jambes et aux pieds nus les artificielles guêtres et chaussures grises de la boue. Déposant sur la terre les mets uniformes sous le mystère des Mkeb (les œuvre-plats pyramidaux en osier bigarré de bleu et de rouge), ils se bousculent à la margelle d’un réservoir pour se déchausser du limoneux enduit. L’eau claire en un instant est souillée par ce barbotage profanateur de sa limpidité. Dans une arrière-cour, sur des braseros, les bouilloires pour le thé fument et de leur chanson continue accompagnent le chuchotement cristallin qui déborde d une
vasque.
Les porteurs ablutionnés ont repris leurs charges gastronomiques. Nous descendons. Dans la salle qui précède celle du banquet, ils arrivent, un gros majordome en tête qui les range contre les murs et fait mettre plat à terre. Le baron Whettnall entre. — Voici, crie le majordome, le festin que mon Maître vous envoie. — Et d’un seul coup, comme une compagnie d’infanterie présente les armes, tous les nègres découvrent les mets. Gravement le Ministre passe la revue, nous à sa suite. Des fricassées, des salmigondis, des ragoûts diaprés de brun et de jaune. Aussi en blanches collines les Kous’-Kous’. Trois, quatre douzaines.
Les sucreries apéritives ont été enlevées de la table garnie maintenant de faïences anglaises discordantes, d’une pacotille de carafes et de verres, de couverts en ruolz, de couteaux emmanchés d’os, comme on en gagneaux tourniquets des foires. Les mets, un à un désignés par le cuisinier chef, sont apportés. Des mélanges de mouton, de poulet, de bœuf, garnis de raisins, d’œufs, de cardons, de topinambours, assaisonnés d’huile et de muscade, presque sans sel. Par séries, avec la ritournelle des Kous’-Kous’ entassant en escarpements leur grenaille de farine roulée en grumeaux par les paumes des mauresses. La Koufta aussi, ce hachis de viande appliqué en saucisse autour de fines baguettes de cognassier que le fanatique Bou-Maza souhaitait de chair de Roumi. Pour boisson le thé vert à la menthe et l’eau de fontaine.
Deux heures nous fonctionnons. Avec appétit. Cette cuisine est supportable. La Koufta est trouvée friande. Le service ne s’arrête que lorsque nous disons : Assez !
Garnit’, Si-Bou-Bèkre et les dignitaires qui nous ont reçus sont restés accroupis par terre dans un coin de la salle, mangeant nos restes. Ils sont nos hôtes, disent-ils, et nos serviteurs. Politesse arabe est comme morgue espagnole : il y en a partout, mais cela ne compte pas. Pieds nus, ils mangent avec les doigts, fouillent les plats, tâtent les morceaux, les déchirent, s’offrent mutuellement ce qui leur paraît bon, attaquent les montagnes de Kous’-Kous’ comme on ouvre des carrières, chacun creusant son secteur, moulant en boules des portions énormes et d’un coup les engouffrant. Durant le repas, ils se lèchent les doigts ; à la fin ils se lavent les mains dans une grande bassine de cuivre, se rincent la bouche et crachent. Quant aux rots, ils en ont modulé des séries magistrales.
Nous allons aux fenêtres sur l’étroite cour. Imprévue étrangeté. Tous les porteurs sont là fourmillant. Un gigantesque plat de Kous’-Kous’ est par terre et les plus diligents autour, comme chiens à la mangeoire, dévorant sans arrêt, pillant des deux mains, s’empiffrant, les têtes rasées tendues avides au-dessus de la pitance. Derrière, le surplus de la meute les assiège. Les rassasiés qui se lèvent essouflés, le ventre en ballon, sont remplacés par les affamés. Sous le mets qui disparaît apparaît peu à peu le décor rouge de fer et bleu d’une assiette de Chine grande comme un bouclier. Ils font eux la vraie fête, la vraie régalade. Le baron Whettnall braque son appareil sur cette curée. On l’aperçoit. Un cri d’alarme! Surgissement de tous dans l’effroi du sacrilège, mais trop tard : ils sont pris.
Descendons au jardin. Nous mutilons les orangers et les citronniers glorieux. Manie d’emporter des souvenirs. Nos amis de là-bas auront des cannes du jardin de Mouley Abbas’. Les askars nous aident. Le terrible Mesmoudi, toujours alerte pour les choses cruelles, taille, coupe, ébranche, arrache, destructif avec frénésie.
Garnit’ appelle notre apothicaire. Un askar est malade. Il a mal au ventre. Il faudrait l’examiner. Le voici. On fait cercle. Face naïve, effarée d’être ainsi regardée. C’est un noir luisant comme un soulier ciré. Obéissant, il tire la langue, donne le pouls, ôte sa veste pour l’auscultation. Puis tout à coup, à l’improviste, sur l’ordre de Garnit’, ôte sa culotte : c’est un eunuque ! En coup de cymbale un immense éclat de rire.
A trois heures le cortège reforme sa mascarade. Le Kaïd Rha nous promène dans la banlieue triomphalement jusqu’au soir.
Maintenant c’est à Garnit’ de nous fêter.
Jeudi 16 février.
Je m’éveille avant l’aube. La pluie picote très doucement, au-dessus de moi, la terrasse. Je pousse un battant de la porte : le patio est noyé dans le noir transparent. Quelle silence ! Quelle immobilité pétrifiée ! Rien de la vie profonde qui toujours, toujours, palpite dans les nuits de nos villes.
Je me recouche et je songe.
Que saurai-je de ce pays ? Les femmes voilées, les maisons fermées, les discours menteurs, la population défiante, l’administration secrète, les voyages presque impossibles, les âmes impénétrables.
Le pays des mystères 1 . . .
En tant qu’officielle la fête d’hier fut une mystification. Comme événement pittoresque et curieux elle fut inimitable.
Donc c’est à Garnit’ maintenant à nous recevoir. Un besoigneux, dit-on, toujours avide et toujours vide. Un des principaux tisserands de la toile qui fait tamis autour du Sultan. Les bonnes résolutions qui partent du Maître s’arrêtent à cet invisible tissu qui rend son omnipotence illusoire. A ce tissu s’arrête aussi tout ce qui, du dehors, pourrait aller à lui. La frêle et infranchissable barrière ne s’entr’ouvre que si Garnit’ le permet, et Garnit’ ne le permet qu’à ceux qui portent le rameau d’or ou se présentent cuirassés d’audace. Chez ces barbares, les rastaquouères sont les vrais pionniers et les efficaces ambassadeurs. Il faut corrompre les hommes et enfoncer les portes à coups d’écus ou à coups de pied. Eux seuls osent les choses malhonnêtes des débuts et ont les insolences qui s’imposent.
Les âmes impénétrables! Oui. Indéchiffrable pour nous la psychologie de cette race, autre depuis les lointains ténébreux de l’Arabie, depuis les atroces religions sémites d’autrefois érigeant en symbole les rouges Molochs cornus dévorateurs de victimes humaines, depuis leur absorption dans l’Allah unique, clément pour les siens, impitoyable pour les infidèles.
Comment faire de n’importe laquelle de leurs passions une analyse? Comment aiment-ils? comment haïssent-ils? Que sont, dans ces natures, l’orgueil, l’envie, la colère? On les effleure, on ne les pénètre pas. Ils n’écrivent pas. Ni livres, ni journaux. Rien de cette transpiration intellectuelle, de ces paroles perfluantes par lesquelles sans interruption l’âme aryenne sue au dehors. Des visages impassibles, ou composés pour un rôle. Murailles derrière lesquelles toute une vie inconnue dont à peine s’entend le bruissement. Des existences psychiques aussi secrètes que celle des madrépores dans les mers profondes. Partout, toujours, le Pays des Mystères !
A les voir en surface on croirait des stoïques souffreteux, des Diogène ayant pour tonneau la djillàb’, ne voulant pas même du creux de la main pour boire l’eau ; ils la lappent. Ils semblent, ces philosophes, enveloppés de pessimisme sceptique.
Je songe... Voici les Mouezzin’s qui sonnent cinq heures. Pourquoi ce matin leurs voix me rappellent-elles la chanson grêle des petits ramoneurs de jadis poussant leur tête noire au haut de nos cheminées par le trou des tuiles de faîte en berceau ?
Vendredi 17 février.
Pluie, pluie, pluie, distillée sans interruption, par petites gouttes, en bain de poussière, mouillant, mouillant sans couler, diluant la terre des rues en mayonnaise onctueuse artistement
liée. Les ruelles dont le lacis crevasse la ville ne nous apparurent pas encore aussi boueuses, aussi puantes. Une fétidité d’égout monte du limon gras stagnant dans les rigoles médianes où clapottent les pieds des mules : balek! balek!
Au crépuscule, une procession s’insinue dans le boyau d’entrée de notre maison, et lentement s’épanche dans le patio. Les lustres arachnéens piquent déjà dans l’ombre leurs petites langues de lumière. Nous regardons d’en haut, penchés sur la balustrade quadrangulaire. Des soldats en longues robes blanches, ceinturonnés et à poivrons pourpre, portent sur les avant-bras cérémonialement étendus un fusil d’apparat et de longs sabres dorés et argentés dont les baudriers multicolores pendent en flot de rubans. Silencieux, ils s’accroupissent dans l’attitude de suppliants présentant des offrandes.
Ce sont les présents du Sultan aux membres de la Mission. Un Kaïd les amène porteur du papier roulé où sont inscrits les ordres de l’Empereur. Nous descendons et sans bruit la distribution commence.
Au Ministre, le fusil d’apparat, aussi long que l’honneur spécial qu’il mérite, à la crosse en manche gravée de filets d’or, au canon damasquiné d’or, plus un sabre pompeux de Pacha, plus un cheval resté dehors, sellé et harnaché que nous verrons tout-à-l’heure. Pour Sicsù, un beau sabre, un cheval aussi, mais à poil : il faut respecter les hiérarchies. Pour moi, le Kadi, un sabre, long et droit comme une latte de cuirassier, emblème du glaive de la Justice. A chaque Mohendi (ingénieur) un sabre. Au Mossawèr (notre bon Théo) le peintre, ftintor tanii comme dit Fatmi, un sabre. A Pierre,
le monteur, une mule et un sabre. A Nicolas, l’apothicaire, un sabre; pourquoi un sabre à notre apothicaire? Que de sabres! Et dans cette série de sabres, des nuances hiérarchiques : dorés et émaillés, simplement dorés, argentés et émaillés, simplement argentés, fourreaux de velours, baudriers de soie vert-chérif, violet, rouge, passementés de fil d’or, poignées en corne de rhinocéros ou dites telles. Armes brillantes mais carnavalesques, de parade, de pacotille, tapant-l’œil, lourdement décoratives, d’un art barbare et de fabrication sommaire.
Allons voir les chevaux.
Une foule les enlisent, dévotement admirative de la munificence impériale. Deux forts poulains bruns, la crinière taillée en brosse, la queue rasée en queue de rat. Tranquilles, immobiles. Sur l’échine du ministériel, le monument d’une selle maure vert-chérif pesamment chargée de broderies d’or formant cuirasse, ainsi que sur les drapeaux de nos sociétés de
fanfares. Cette débauche ornementale reluit dans l’obscurité à peine atténuée par les lanternes. L’allée est encombrée. Poussées, agitation. Les maures s’exclament. Quelle splendeur! Quel éblouissement pour ces Roumi!....
Les chevaux paraissent aux Roumi, médiocres.
Dans le patio les porteurs accroupis, silencieux et fantomatiques, attendent le pourboire. Aux lustres arachnéens, les lumignons vivotent, tremblottent. Au-dessus, la noirceur nocturne sur la joue firmamentaire mouchetée de quelques étoiles pâles et duvetée d’écharpes nuageuses en lambeaux passant vite.
Même date.
C’était pour ce soir aussi la fête chez Garnit’ en notre honneur. L’habituel cortège aux lanternes se forme, et nous voilà par les ruelles sombres de la cité sans éclairage, par la rue marchande fourmillante, chevauchant. Arrêt dans un défilé sinistre, au pied d’un haut mur aveugle, devant l’entrée basse d’un bouge, d’un tapis-franc moyenâgeux, d’une étable : c’est ici, pied-à-terre. Baissant la tête, nous nous insinuons à tâtons par un couloir sombre, crasseux, délabré, en pente descendante, faisant brusquement marteau au fond : le dwerticulum latéral des maisons arabes, sournois et discret comme les complications d’une serrure.
De l’intérieur filtre une clarté. J’avance, je débouche : singulier et charmant spectacle. C’est le patio, petit, transformé en parterre de lumières. Autour de la fontaine ombilicale tarie dont la vasque en calice s’aigrette des étamines d’un chandelier à cinq branches, d’autres chandeliers en cuivre, lourds, dressant des cierges rouges, verts, jaunes, balançant en pétales citrins les flammes : une corbeille de glaïeuls élancés, en floraison magique, exhalant la fadeur tiède du parfum des cires, qui, tout de suite, en mon âme toujours prête aux réminiscences, suscite le loitain décor d’un arbre de Noël, ou d’une chapelle ardente avec la Vierge pâle au milieu des feuillages.
Entre les fleurs grésillantes, quatre bouilloires bourdonnent, gros moucherons, soufflant une haleine vaporeuse, venus à ces fleurs et à ces clartés.
C’est le patio, petit, devenu salle de réception. La houle laineuse d’un vélum palpite à l’écoutille octogone. Les quatre parois s’ennoblissent des restes d’une ornementation mauresque jadis brillante : les hautes portes gravées à gonds extérieurs, multicolores, maintenant déteintes, coiffées de baldaquins découpés en dentelles, maintenant déchirées; la charpente du plafond enchevêtrant des géométries légères ébréchées.
La faïencerie du sol est couverte de tapis de Rabat’, neufs, criant l’horreur des couleurs d’aniline. Ils ne comprennent rien, ces primitifs, au charme harmonieux du fané. Sur des matelas à gaine blanche, Garnit’ et ses familiers sont accroupis au hasard, en cul-de-jatte, garnissant les coins de leurs groupes, blancs, auréolés de haïks en mousseline nuageuse, apparitions flottant en cette étuve de chaleur douce, de lumière caressante, de coloris auroral. Inimitable tableau de barbarie naïve et élégante. Des enfants qui auraient arrangé une fête, qui auraient pillé la maison pour la mise en scène imprévue d’une charade musulmane.
Dans une pièce étroite en alcôve, faisant contre-haut, la table est mise pour nous. Table d’occasion couverte d’un pan de drap chamois. Eh ! mais c’est que c’est mieux que chez sa Majesté l’Empereur. Les chaises sont pareilles, des viennoises en bois courbé. La cristallerie est passable. Il y a des couteaux.
Cette salle à manger est le cabinet du Vizir. Voici dans la niche les deux bouquets de fleurs artificielles blanc et or sous verre. Voici à la muraille les deux horloges : l’une marque sept heures, l’autre trois heures; les balanciers battent activement. Voici le lit de fer anglais obligatoire : nous en faisons notre vestiaire. Voici l’armoire aux papiers d’État, mal fermée.
Quatre musiciens entrent, cérémonieux, distingués : un nègre, deux mulâtres, un blanc très digne vieillard. Ils s’accroupissent. Ils s’accordent. Un violon d’Europe pour garçonnet, qu’on joue en violoncelle entre les genoux; un violon arabe à panse gonflée incrustée de nacre; une grande guitare datant du temps des luths; un tambour de basque fort petit. Nonchalants ils s’accordent. Et sans transition ils partent, ils commencent et je croirais que c’est l’accordage qui continue. U n sautillement de sons bizarres, saccadés, grinçants, rauques. Le joueur de luth gratte les cordes de l’ongle, pique, pince, asticote en une crémaillante série de bruits secs, sans substance musicale; on dirait un moineau qui becquète des grains de blé sur une planche. Aigrelets les violons nasillardent. En sourdine le tambour de basque secoue la sonnaille de ses sequins.
Les maures écoutent, quelques-uns pensifs. On nous explique que ce sont des airs d’amour, des conversations entre amants. La guitare, le violon babillent, le tambour c’est la rumeur nocturne. Conversations, oui, c’est ça : des paroles arabes, gutturales, en fausset. Mais de la musique ! Pour nous, certes non. Mais pour eux ? A quel ordre de sensations
ce bruit correspond-il ? Est-ce le résidu d’un art plus parfait de jadis, dégénéré? Est-ce lequation musicale de cette race?
Incompréhensible !
Entretemps le festin a commencé. En partie double : nous en haut, sur notre estrade en alcôve. Eux en bas, sur le pavement. Séparation des races, des mœurs, de tout, de tout! Et des sexes. Derrière un rideau, dans l’entre-bâillement d une porte, furtive une tête de femme curieuse, casquée de blanc, visière baissée; mais un arabe a surgi colère, a fermé le battant et poussé l’énorme verrou, maugréant. Tantôt aussi un nègre a apporté à Garnit’ un nourrisson qu’il a gardé entre ses bras longtemps, qui a crié et qui s’est endormi.
Le défilé des plats arrivant méthodiquement comme les godets d’un machine à draguer et déversant leur contenu. Décidément le Vizir l’emporte sur le Souverain. Plus de fricassées indéchiffrables. Peu d’huile. Du mouton excellemment cuit garni de graisse fine, blanche, délicate. Des grillades enfilées sur bâtonnets, irréprochables. Des hachis aux œufs pochés, savoureux. Du Kous’-Kous’ naturellement, neigeux, en abondance. Tout à la suite dans la même assiette profonde, jamais remplacée. Pour boisson, l’inévitable thé vert à la menthe pris en tasses mignonnettes, dix, vingt, trente.
D’aucun mets Garnit’ et ses marocains ne mangent qu’après nous. Ils sont restés en groupes séparés et prennent au plat même avec les doigts, échangeant la politesse des bons morceaux démêlés dans le tas, ramassant les sauces avec de larges croûtes de pain en cuillères, se visitant parfois de
coin à coin. Eux aussi boivent le thé en tasses, et dans des bols l’eau puisée aux marmites. Conversant à voix basse, ou se taisant. Toujours des allures de pénitents à confesseurs.
La musique va son train interminablement. Maintenant ils chantent en jouant. Mon oreille voit plus clair. Des mélodies sortent par lambeaux de cette confusion : coups de soleil fugitifs par un ciel nuageux, — chiens qui vous tirent par le pan, — appel lointain nocturne, — rêve s’éveillant vague dans le cerveau distrait, — volet s’ouvrant sur une perspective claire. Puis de nouveau l’embrouillamini trouble des discordances, des polyphonies désarticulées. Le joueur de violon d’Europe opiniâtrement surveille le violon arabe et le suit, coup d’archet à coup d’archet, emboîtant ses mouvements. J’écoute, asservi malgré tout, subissant l’hypnotisme des actes incompréhensibles incessamment répétés. Bercement des chants de nourrices, — do-do — l’enfant do, — des pantoums japonais endormeurs. Le charme invincible du rythme, des reprises attendues, de la marche au pas cadencée, le besoin de l’unisson, du bruit accompagnateur. Et surtout, ici, le nuage d’étrangeté dont ces sons voltigeant baignent la scène que rêveur je regarde.
Sicsù raconte que ce bon dîner c’est une femme de Garnit’ qui l’a cuisiné. Elle ne voulait pas d’abord : son Seigneur la négligeait la nuit. Il l’a souffletée, inutilement. Il a fallu qu’il lui témoignât de façon plus conjugale et plus intime sa volonté. A en juger par le repas il a bien fait les choses.
A onze heures, combien tard en ce pays ! nous prenons congé.
C’est fini les réceptions. C’est fini notre mission. Proche maintenant le départ.
Samedi 18 février.
Ciel pluvieux, sinistre. Larges flaques d’eau sur la terrasse. Nul être sur les maisons environnantes. Au haut des minarets sévères que raclent les rafales, les Mouezzin’s, fouettés par le mauvais temps, ne font que de courtes apparitions. La tempête arrache leur chant par lambeaux et les phrases sonores volent emportées dans le torrent aérien, diminuantes et bientôt submergées.
Il fait froid. Nous nous claquemurons dans une de nos chambres. Les hauts vantaux sont clos, la draperie rouge est retombée, un brasero pétille. Nous coupons en fragments les bougies de la Mouna et d’une goutte de cire fondue ajustant les tronçons, nous illuminons a giorno notre retraite. Assis, couchés, nous causons, à demi somnolents.
Il fera dur se mettre en route demain, après demain, et gagner Fez. — M. Baumgarten qui revient du Maghzen, où on l’a interrogé sur un projet de chemin de fer, raconte que le vieux paletot râpé en ratine qu’il a mis pour s’abriter des averses a fait l’admiration des secrétaires d’État : ils l’ont palpé, tâté, reniflé. — L’ange Fatmi explique que les femmes maugrabines ne sont pas farouches, mais n’accordent rien quand elles ne sont pas épilées à fond. « Après le Hammam >,
disent-elles . C’est au Hammam , au bain, que l’opération s’accomplit. — Les chevaux donnés hier ne lui inspirent pas confiance. Le Sultan les choisit lui-même, mais on les change en route. Quand on veut s’en débarrasser, on en fait dix livres. C’est le prix auquel ont été vendus ceux donnés à la reine Victoria. LTne belle mule est bien préférable : elle vaut deux cents douros. — Garnit’ a dit des marocains : « Ce sont des coquins si pervers que si l’un d’eux possède un âne et un silo d’orge, il faut les lui prendre, sinon il s’en sert pour le mal >. Et voilà tout son Gouvernement ! Entretenir l’universelle misère et s’enrichir quand on est puissant. Si le Sultan s’avisait de réagir contre son entourage, on le supprimerait. « La fortune ici n’a presque jamais une source honnête; de tout riche on peut dire, sans grande chance d’erreur, que lui ou un de ses proches ancêtres a été voleur ou concussionnaire ».
En ces propos fluent les heures. Et je me surprends des remontées de tendresse pour les absents vers lesquels va me ramener le retour. Comme j’aime mieux ce que j’aime ! Chers et chères, vraiment si chers, que je nomme dans mon cœur molissant, je vous vois, rares certes, mais à quel point précieux !
Dimanche 19 février.
Ce sera pour demain l’en route. Nos affaires s’achèvent cahin-caha. Les solutions sont arrachées par tronçons à Garnit’. Et toujours des arrosages : cinquante douros pour
ceci, cent douros pour cela. Quant au projet de chemin de fer, une promesse de préférence vague, avec invitation (est-ce une ironie?) d’étudier le terrain, en passant, d’ici à Fez, et de dresser un devis. Les politesses pleuvent plus drues que jamais, mais froides, froides... pour hâter le départ. Le « Bon voyage! » des hôtes heureux qu’on les débarrasse.
Le patio est encombré comme le pont d’un navire en partance. Des figures de l’escorte, disparues depuis l’arrivée, ressuscitent et cordent les caisses. Voici le farouche Mesmoudi, ses enjambées violentes, ses yeux sombres et colères, ses abois enragés de chien de berger. La pluie, par ondées, douche les travailleurs. Notre départ sera-t-il endeuilli par ce temps lugubre?
J’erre, attristé, dans cette maison du Fils du Musican, où j’ai vécu rêveusement, heureusement un mois, un des beaux mois de ma vie. J’essaie de la soustraire à l’oubliable, j’épingle ses chambres, ses galeries, ses perspectives, aux parois de mes souvenirs. Je monte une dernière fois sur la terrasse, je sature mes yeux de cette Méquinez fabuleuse et sacrée que je vais quitter pour toujours. . . pour toujours. . . que je ne reverrai jamais plus. . . jamais plus !... Le Djebel Zerhoum est sinistre; les cinq iéropoles marquent à peine d’une dartre grise ses flancs d’un bleu funèbre. Elles sont là pareilles à des îles inabordables enveloppées de brumes, dalles d’un grand cimetière de héros. Les ai-je assez contemplées! la nuit, le jour, ces mystérieuses, ces muettes, ces hermétiques, immobiles et mortuaires !
Au flanc sombre de la montagne traînent "des nuages
pèlerins. Le grand paysage baigne dans l’ondée du crépuscule. La nature qui, par ses accords ou ses contrastes, plante le décor de nos sensations, a tout mis en noir ce soir. Funérailles. Funérailles sans espoir. Funérailles sans au revoir. C’est un adieu amer, gros des regrets et des nostalgies à venir.
Adieu !... Adieu !...
DE MÉQUINEZ A FEZ
Lundi 20 février, — De Méquinez à l’Oued Djedida.
O le temps funèbre !
Une dernière fois par les ruelles. Sombres elles sont, livides, humides, immergées dans l’atmosphère crépusculaire de cet après-midi de bourrasques, pareilles à des défilés rocheux entre les écueils sous les eaux. Notre cortège silencieux y faufile sa serpentaison. A quatre, les deux Mohendi, le Kadi et Pintor l’ami, nous prenons les devants. Un kaïd subalterne, trois cavaliers à poivron nous escortent. Des mulets nous précèdent avec une tente, quelque bagage. Le Ministre et le gros de la caravane ne partiront que demain. Il fallait un commencement d’exécution à ce toujours fuyant départ.
O le temps funèbre ! Il était deux heures quand nous avons enfourché nos bêtes. La matinée s’était déroulée en apprêts, en cris, en labeurs stériles de nos hommes s’efforçant dans le patio d’organiser l’expédition, nous dans l’attente. Et le Kaïd Rha déclarait tout à coup : « Aujourd’hui impossible ! >
Allons, un viol de cette incorrigible impuissance. Tant pis le temps funèbre ! En selle ! Abritons-nous sous des ghaïdous ' en poil de chameau, achetées ce matin même, épaisses, noires, fauves, velues, guérites à capuchons qui nous couvrent en éteignoirs.
Une dernière fois par les ruelles, suintantes, boueuses descendant en gradins, en ravins vers la porte de Fez. Il pleut par volées. Les verges des grandes averses nous fouettent, nous chassent comme des malfaiteurs. Voici les remparts haut étagés, voici le lavoir, désert, voici le jardin de Mouley- Abbas’ où le Sultan a fêté lAmbassade. Les vents tourmentent et brassent les nuages proches au-dessus de la banlieue désolée. Lente et clapotante, à la file indienne, va l’escouade remontant la route gluante à travers champs.
Sur la hauteur je me retourne. Toute la ville apparaît en largeur, mausolée immense, blanc avec des stries horizontales fuligineuses. Superbe en son étalement, respirant du silence, dressant ses minarets, ouvrant l’œil de ses embrasures, pour guetter notre exode morose et nous faire de hauts gestes de méprisant congé. Derrière elle des nues en flammèches échevèlent vers les deux un incendie gris formidable. Et après le répit d’une courte éclaircie voici que tombe entre elle et mes yeux le rideau oblique d’une averse. Sabrantes ses écharpes nous cinglent comme si tout le fanatisme de l’antique cité s’acharnait contre nous.
En route, courbés sur nos montures, sentant aux épaules le poids des eaux qui saturent nos ghaïdous’. A travers les oliviers que nous avons vus patinés de soleil, à travers des
ruines où trempés, transis nos muletiers nous attendent. En route, à travers un plateau nu, longuement, longuement, plus profondément dans ce monde sémitique, plus au cœur du pays des mystères. La plaine du Sais et son océan ondulé de plaines. Par intervalle des lézardes énormes. O le difficultueux pays pour un chemin de fer! Nos chevaux descendent précautionneusement, pied à pied, au milieu de cascatelles aux eaux épaisses, purée d’écorce d’oranges bigarant le versant de leur teinte safranée. A gauche, par moment, derrière la brume que le vent déchire, le Djebel Zerhoum en grand rempart noir, le Djebel Zerhoum au nom de bronze, sonnant l’orage dans le ciel orageux, le Djebel Zerhoum ! De la pluie, de la pluie, et en avant, sans parler, lamentables, en bannis. Le Kaïd veut nous arrêter dans un site marneux, en chaudière. Non, non, plus loin, peinons jusqu’à la nuit. Que faire immobiles en ce désert sauvage, pris entre ces boues et ces ondées impitoyables.
Deux heures encore, machinalement, de ce cheminement. Du haut d’un escarpement apparaît une tortueuse vallée crevassant le sol d’un hiatus sinistre. Une rivière terreuse au fond : l 'Oued Djedida , disent distraitement nos guides. Un pont d’une seule arche. Les côtes sans arbres. De la verdure courte, frissonnante et chevrotante. Près de nous des ruines entre lesquelles les huttes d’un douar misérable. Un infini d’abandon et de tristesse. Voici les ténèbres. Il faut camper.
Paresseux à sortir leurs mains des djillàb’s mouillées pleurant l’eau par le bas, nos hommes qui grelottent plantent
la tente en marins hissant la voile au milieu de la tempête. Nous descendons la pente du val au-dessus duquel roule sans bruit et sans fin le tragique torrent des nues. La roche est caverneuse. Nous nous abritons sous un des porches ouvert à son flanc et nous conversons, mélancolieux. Un chien survient qui nous regarde, flaire, hésite et à quelques pas demeure, curieux et défiant, sans un aboi. La nuit est complète, la pluie monotone ne s’interrompt pas. Un soldat nous crie un appel de chouette. La tente est prête : oh ! quelle semble une tanière, et petite, et lugubre dans cette solitude navrée. Où sont nos couchettes ? Introuvables, oubliées. Mais alors... Jurements et malédictions! Bientôt cette explosion de nervosité aryenne s’abat. Mash Allah ! Devenons sémites. Ces mulets souffreteux, ces chevaux résignés, ces porteurs impassibles donnent l’exemple. Foin du confortable ! C’est bon pour les anglais. Installons-nous comme nous pouvons, en soldats. Deux planches, une natte, un tapis. Étendons-les, couchons-nous dessus dans nos ghaïdous’ ! La Mouna n’arrive pas. Les paysans du douar gîté dans les ruines sont-ils à ce point dépourvus de tout et misérables ? Ou bien notre Kaïd, friponnant, s’est-il fait racheter la Mouna en argent,... comme il arrive ? Des maures qu’on entend à travers la toile l’en accusent. Mangeons quelques restes trouvés dans un bissac, buvons à bons coups l’eau-de-vie de nos gourdes. Au plaisir de ne manquer de rien substituons le plaisir, à plus haute saveur, de manquer de tout.
Et descendons dans les caves du sommeil.
Même date, la nuit.
Quelle est brutale cette nuit! Une tourmente du Sud- Ouest mugit et balaye de ses rafales la plaine du Sais. La tente battue, ploie et fait des embardées. Sur la toile que l’eau a raidie en carton, la pluie mitraille à volées de gros plomb de chasse. Il fait froid dans nos vêtements humides. Les quatre dormeurs dorment mal sous cette cloche obscure où plane l’odeur fade du drap mouillé. Réveils fréquents, mouvements d’insomnie, inquiétude vague, songes agités suscités au cerveau par l’estomac mal lesté. Au dehors, tristement, les chevaux, qui n’ont pas mangé, renâclent puis hennissent et suscitent les réponds lugubres des chiens du douar. Comment sont-ils, les paysans de ce douar, sous leurs huttes misérables poussées en lichen sur les ruines? Et nos maures que j’entends converser, sans souci de ce déluge, accroupis sans doute et blottis sous les djillàb’s?
Nul hôtel en cette contrée, nulle auberge. Si tu voyages, portes tout avec toi. Dans les villes, des fondàks vils à litière pourrissante de détritus, fourmillant de vermine, où l’homme et ses bêtes se réfugient à la nuit pour quelques flous’, entre des murs croulants, sous des hangars vermoulus. Ou bien au pied des murs. Ou bien sur l’aire des Sokos. Là il grignote son morceau de pain d’orge. A la fontaine voisine il boit et se lave. En l’étrécissure de sa cervelle flottent les
simplicités de sa religion élémentaire, toute sa philosophie, toute sa consolation, toute sa force, tout son orgueil. Il rêve au colloque symbolique du Prophète avec l’ange Gabriel, où furent résumées en trois lignes tous ses dogmes. « En quoi consiste l’Islamisme? dit l’ange. — Et Mahomet répondit : « A professer qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Et que je suis son prophète. A observer les heures de la prière. A faire l’aumône. A jeûner le mois de Ramadam. A faire le pèlerinage à la Mecque ». Rien de plus. O la facile théologie et le commode bagage de conversion pour une race rebelle aux complications, inapte à s’adapter à notre vivre, à notre sentir, à notre penser, réfractaire aux besoins artificiels si prodigieux en leur multiplication, de notre civilisation, se refusant à les créer, écoutant comme on écoute l’incompréhensible le récit d’une vie d’ouvrier de chez nous, vie d’esclave, où par le travail éreintant de dix ou douze heures, dans la prison d’une usine, ou au bagne de la terre, on obtient le droit... de recommencer le lendemain !
En mon imagination lentement tournoient ces rêveries. Toujours cette préoccupation de la race défilant le cortège de ses énigmatiques silhouettes grises, et le souci de comprendre, et l’aurore pâle de l’irrémédiable antagonisme, de l’insoluble malentendu, montant plus haut sa clarté, déténébrant peu à peu le mystère et dénichant les préjugés.
Théo s’est levé. Il tâtonne dans le noir de notre taupinière. Il frotte une allumette et regarde sa montre. — Quelle heure, Théo ? — Deux heures.
La petite flamme meurt. De nouveau l’obscur, massif.
Mardi 21 février, — De l’Oued Djedida à Fez.
Réveil à la pâle pointe du jour. Réveil joyeux quand même. Seule toilette : chausser nos bottes humides autant qu’hier soir. Pour déjeuner, debout, quelques croûtes partagées avec nos chevaux exténués d’un jeûne nocturne terrible sous l’arrosoir impitoyable du ciel. Un arabe regarde curieusement : comment son âme cruelle juge-t-elle cette fraternité de l’homme à la bête?
En selle. Sous la charge qui pèse lourdement à leur éreintement nos montures sont secouées d’un tremblement prolongé révélateur de leur misère : le battant de la faim sonne la fièvre dans leurs carcasses souffrantes et les met lamentablement en vibration.
En route! Vers l’Est, vers Fez. Plus avant dans ce monde sémitique, plus profond, plus au cœur du Pays des mystères! L’aspect de la vallée qu’il faut franchir est saisissant de solitude, de tristesse, de désolation : la sombre mélancolie d’un site norvégien de Ruysdael moissonné de ses arbres. Le Kaïd nous fait passer FOued Djedida à côté du pont, en plein courant. Pourquoi? A-t-il peur que nous portions malheur à ce fragile et déjà croulant ouvrage? Nous gravissons. Derrière nous le ciel est effrayant : l’armée des nues pluvieuses va nous poursuivre. Ses hordes désordonnées se cabrent et se bousculent en une chevauchée barbare. Les
flèches innombrables des averses nous criblent. Dans le sol rouge du plateau où notre file chemine, chaque empreinte des pas de cheval est une écuelle de soupe sanguinolente. Des coups de vent, des coups de pluie nous harcèlent de brutales bourrades. A gauche, au loin, le dernier éperon du Djebel Zerhoum apparaît indistinct, comme la proue d’un colossal vaisseau fantôme à la cape dans la tempête. A droite, d’autres monts innomés déroulant leur rivage qui borne l’océan des plaines. J’abaisse le capuchon profond de ma ghaïdous’. Sous son éteignoir, je ne vois plus qu’un secteur de quelques mètres de rayon et au centre la tête grise pendante de mon cheval se détachant sur un fond incessamment fuyant et monotone de verdure basse : des narcisses en lames de sabre fasciculées, de grands fenouils plumeux comme des queues d’autruche, des palmiers nains écartant leurs feuilles digitées en éventails, des skylles à longues spatules. Parfois un genêt avec ses fleurs d’or et son rappel de la patrie. Des arbustes aux rameaux secs fleuris de colimaçons blancs minuscules collés dessus en chapelets par myriades. Quelle mise en cellule sous ce capuchon ! Quelle absorption de Fakir! Quelle réduction à presque rien de l’ambiance! L’habitude de se cloîtrer ainsi influe-t-elle sur les mœurs de cette race songeuse et taciturne ?
Si je lève la tête, un lointain plat s’atténuant dans un indéfini de brumes. En jalons, orientant la route, des palmiers solitaires plantés là en poteaux indicateurs dans le désert des herbes. Des cavaliers rares à hâtive allure nous croisent sans regard, eux aussi absorbés sous les cagoules.
Quelques piétons, la djillàb* relevée jusqu’aux cuisses, pataugent pieds nus dans les flaques, loqueteux, les jarrets maigres et rougis par le froid, poussant de petits ânes moroses, surchargés. Les cigognes s’enlèvent, moins volantes que portées par l’ouragan, élégantes, nonchalantes dans leur plâne majestueuse. Un oiseau de proie en chasse rase le sol à contre-vent.
Nous allons, nous allons silencieux, en épaves. La matinée dévide ses heures en cette marche berçante, somnolente, végétative, dont la monotonie parfois suggère l’illusion qu’on ne bouge plus et que c’est le sol qui glisse en arrière sous les pieds tricotant des chevaux. Encore un pont, grand, jaune, à plusieurs arches, gardé par un palmier et un figuier emmuraillés. C’est l'Oued ^za. Le Kaïd, derechef, nous fait passer à côté en plein courant. Décidément une superstition le travaille. Les soldats veulent faire halte. Non, d’une traite jusque Fez. Par ce temps d’excommunié le mouvement seul sauve.
De nouveau le plateau, une heure, deux heures, parmi les skylles, les palmiers nains, les narcisses, les fenouils et les mares qu’agrandit en lagunes cette pluie qui ne tarira donc jamais les réservoirs célestes. Tout à coup un soleil imprévu verse une pâleur sur l’horizon. Le Kaïd étend la main, solennel : une dentelle d’édifices très vagues blanchit au lointain, rien qu’une très basse silhouette crêtant la plaine : FÂs! dit-il. Et nos regards et notre pensée à tire d’ailes prennent l’essor. Fez ! Fez ! Une des rares grandes inconnues de la terre. A peine en un léger découpage elle se décèle au
pied des monts que nous apercevions de notre terrasse à Méquinez. Adroite, dans les profondeurs du Sud, des cimes blanches de neige : l’Atlas !
Un écran de nuages tombe devant le soleil. Tout disparaît.
Notre cheminement tenace va, va toujours. Les mares se sont soudées aux mares, les lagunes ont rejoint les lagunes : nous sommes dans une mer de boue étalant immense le miroir de ses eaux jaspées de reflets bleus que moire le vent, que persifle la pluie. Les chevaux fatigués scarifient cette nappe dormante du quatruple sillage de leurs pieds, glissant, chopant, et péniblement se dépêtrent. Il y a tangage, il y a roulis sur nos selles : c’est une navigation malaisée. La caravane s’égrène en flottille qui ne peut plus marcher de conserve. Chacun cherche sa route dans ce commun pataugement. Fez se dessine de nouveau, toujours au ras de l’horizon : une enceinte crénelée, des tours carrées, deux minarets. Où se cache la grande cité qui si peu émerge ? Comme elle laisse vide cette campagne qu’elle devrait remplir de son nombril énorme ?
Boue, boue et boue ! Dans la boue nous approchons, dans la boue nous arrivons aux murs. A droite, en avant-corps, merveilleux spectacle ! un vieux palais, un arsenal, que sais-je ! châsse colossale où la patine fauve du temps a mis son or, où les humidités et les saletés ont incrusté leurs pierreries. Un idéal des conceptions romantiques édifiées par la fantaisie dans les perspectives chimériques des décors. A gauche un camp, barbare, tartare, ses tentes coniques par centaines, les chevaux, les mulets entravés, les soldats figés
dans l’immobilité, poupées drapées du selam blanc, coiffées du poivron rouge.
Voici l’entrée de la Métropole. Arche géante en fer à cheval. Pas de faïences antiques pour appuyer le mouvement de sa courbe : un badigeon bleu, rouge, jaune, grossièrement imitateur du bel émail d’autrefois. Une voie large, cailloutée, droite entre deux hautes murailles, et au bout une seconde arche géante en fer à cheval. Puis, sans transition, le lacis déréglé des ruelles. Toutes déclives et ruisselantes. La grande Fâs emplit une vallée. En arrivant nous n’apercevions que ce qui déborde de l’immense creux où elle est couchée. Oh ! quelle apparaît vieille durant ce premier parcours, et majestueuse de délabrement ! Déserte aussi par cette pluie inépuisable qui chasse tout être en son repaire.
A droite, dans un couloir à ciel ouvert qui zigzague. Juste le passage d’un cheval. Instinctivement on appuie les paumes aux parois pour ne pas s’érafler les genoux. Puis stop! devant une entrée basse dans un mur lépreux. C’est le palais des Ambassadeurs. Défourchons nos jambes raidies par huit heures de cheval et sourdement vibrantes du ressac de la
route.
FÂS-BALI, FÂS-DJEDID
Fez, 21 février.
« Fez seule est encore vierge de toute souillure ! »
Oui, de toutes les grandes cités mahométanes, Fez seule est encore vierge de toute souillure nazaréenne. Nul infidèle y fit jamais plus qu’y passer, ne laissant pas plus de trace que « l’Oiseau dans le ciel, le Vaisseau dans la mer, l’Homme dans la femme. > Jamais aucun n’a pénétré dans ses mosquées vénérées. Il n’a même pu s’arrêter devant leurs portes sans que la trombe des malédictions mugies par les vraies croyants ne tombât sur lui. Damas, la première capitale des Califes, est ouverte à l’étranger : il y bâtit, il y commerce. Bagdad, où plus tard rayonna l’Islamisme, est désormais déchue et banale. Le Caire, cette création des soldats du Prophète dédaigneux de la voisine romano-byzantine Alexandrie, est un centre de banque judéo-européenne. Kairouan, la métropole de la Tunisie, a des corps de garde français. Stamboul ne s’est jamais délivrée de ses origines aryennes. Jérusalem
fut déformée par les croisés et abâtardie par les pèlerins. Cordoue, Grenade sont redevenues chrétiennes. La Mecque elle-même, la Mère-des-Cités, se maintient cosmopolite par l’afflux périodique des races converties. « Fez seule est encore vierge de toute souillure», en sa lointaine solitude marocaine, lointaine moins par la distance que par l’absence de routes, l’hostilité des hommes, leur défiante dévotion, leur haine pour les Roumi, leur instinctive colère contre l’étranger dédaigné mais toujours redoutable. Car il porte en lui, d’instinct ils le sentent, la conquête.
Elle est la première ville sainte après la Mecque, cette Fez si difficilement abordable en sa mystérieuse solitude. La bénédiction de son fondateur est sur elle depuis mille ans. C’est Edriss, fils d’Edriss, choisi par Allah pour accomplir, en la fondant, une prophétie de Mahomet entendue par Abou-Hérida, qui la transmit à Saïd-ben-el-Mezzyb, qui la transmit à Mohammed-ben-Chahad-el-Zaherry, qui la transmit à Malek-ben-Ans, qui la transmit à Abd-er-Rhamanben-el-Kassem, qui la transmit à Mohammed-ben-Ibrahimel-Mouaz, qui la transmit à Abou-Mekhraf d’Alexandrie, qui la transmit à Edraiss-ben-Ismaël-Abou-Mimouna, qui l’écrivit dans son livre célèbre, longtemps après la fondation, il est vrai, mais avec vérité, vu l’imposante tradition d’irrécusables autorités.
Le lieu prédestiné fut découvert par Ameïr-ben-Mazzhabel-Azdy, vizir d’Edriss-ben-Edriss. Au moment de commencer les travaux, levant les yeux et les mains au ciel, Edriss s’écria : « O Allah! fais que ce lieu soit la demeure de la
science et de la sagesse ! Que ton Koran y soit honoré et tes lois respectées ! Que ceux qui y habiteront soient fidèles à la prière ! » Et quand la ville fut achevée, levant les yeux et les mains au ciel, Edriss s’écria encore : « O Allah ! tu sais que ce n’est point par orgueil que j’ai bâti cette ville. Je l’ai bâtie, Allah ! afin que tant que durera le monde, tu y sois adoré et qu’on y suive ta religion. Toi qui le sais, protège ses habitants et ceux qui viendront après eux. Détourne d’eux le glaive du malheur, toi qui est puissant et miséricordieux. »
La ville prospéra. Sous les Almohades elle eut quatrevingt-dix mille maisons, huit cents mosquées ou oratoires, cinq cent mille habitants. Elle fut la cité sainte de l’Occident musulman, du Moghreb-al-Aksa. Elle eut ses écoles célèbres à l’époque où la rudimentaire science arabe, faite des débris de la science grecque et latine trouvée dans les contrées conquises, donnait au Sémite une apparence de supériorité sur l’Aryen d’Europe alors en formation au milieu des ténèbres du moyen-âge.
Aujourd’hui les distances et les proportions sont rétablies. L’indéfiniment éducable et progressif Aryen a repris la tête. Le stagnant et borné Sémite est resté stationnaire et la civilisation qui, factice, s’était groupée dans ses métropoles, les a pour jamais désertées. Le centre a repassé d’Afrique en Europe, et la giration attirante qui résorbe les forces suprêmes de l’humanité ne se fait plus autour des grands sanctuaires de l’Islamisme. Bagdad, Damas, Kairouan, Fez sont destituées de leur suprématie par Moscou, Berlin, Paris, Londres. L’abandon leur a rendu la paix dormante
des villes mortes. Trop vastes pour leur vie diminuée, elles sont, dans leur isolement triste, moins des cités que des tombeaux.
Et parmi elles, la plus farouche, la plus enfoncée au désert des splendeurs abolies, celle dont on se souvient le moins, dont le plus rarement un voyageur essaie de retrouver la route, c’est Fez, où les shérifs, descendants de Mahomet, pullulent comme à Rome les prêtres. Monastère immense, cloîtré dans son intolérance et son méprisant dédain, elle ne sait rien et ne veut rien savoir de ce qui se passe ailleurs, sur la terre. Elle n’est pas seulement loin dans l’espace, elle l’est dans le temps! Elle est à cinq cents lieues de chez nous, elle est à cinq cents ans en arrière. Une Bruges colossale intacte dans ses constructions, dans ses habitants, dans ses mœurs du quatorzième siècle, centenaire usée, conservée par miracle, prodigieusement différente de notre aujourd’hui, mais avec ce facteur, doublant le prodige : une autre race.
« Fez seule est encore vierge de toute souillure ».
Même date, — Dar-ben-Aouda.
Mais que je dise d’abord où nous sommes venus échouer dans cette île de maisons cubiques, madrépore immense de l’archipel maugrabin.
Nous logeons dans le Dar-ben-Aouda . A la transposition près d’une lettre c’est le Dar-ben-Aouad de Méquinez. On l’a
souvent décrit cet hôtel des Ambassadeurs : de Amicis, l’italien, en 1876; Charmes, le français, en i885. Je ne sais pas encore où il est dans Fez : le labyrinthe de ruelles qui nous y a menés déroute.
C’est notre maison de Méquinez plus spacieuse, avec un vernis fade de kelnérisation. On pense aux palais de Venise profanés en hôtelleries. Après la porte d’entrée d’une
mauvaise cabane de paysan, un corps de garde, réduit bas
avec nattes sous un auvent. A droite un mur écailleux, à gauche un jardin clôturé d’un latis vert, étroit quinconce d’orangers avec la joie que clament les fruits d’or. Puis un couloir en boyau aboutissant au patio. Ce patio grand, clair, résonnant du bruit des fontaines : au centre, une vasque, à l’un des côtés trois bouches ruisselantes; les eaux troubles. Même distribution intérieure, même style qu’à Méquinez, mais plus trapu, moins élégant de lignes, moins harmonieux de proportions. Et (cela stupéfie!) d’une propreté de cuisine flamande. Carrelage reluisant en faïences, damier à alternances communes blanc, brun, bleu, vert. Quelques peintures d’ornementation au-dessus des hautes portes, crues, de mauvais goût. A l’étage, soutenant la galerie circulaire quadrangulaire, des boiseries en caissons. Le vent du Sud- Ouest, morose dispensateur des pluies, a rongé à l’opposite, au Nord-Est, les stucs et les bois, humides, moisis, lépreux. L’habituel mobilier sommaire. A l’une des parois du patio quatre horloges d’Amsterdam, en rang, travaillant et marquant quatre heures différentes. Des glaces, par terre appuyées au mur, déposées là, comme ça, pour toujours. Dans les
chambres oblongues sans fenêtres les lits de fer anglais sans draps. Sur le plancher des tapis européens scandaleusement criards, qu’on dirait choisis par des parvenus, ou des parvenants. Aux murs blanchis à la chaux la penderie des étoffes protectrices défilant leurs arcades en fer à cheval, les Haiti, tapis de muraille. Au rez-de-chaussée, ils sont en velours cramoisi, grevés de broderies d’or rembourrées de coton qui ont émerveillé M. Charmes. En vérité ils semblent riches, mais, comme style, surchargés, lourds, ils valent les étendards de nos sociétés de musique ou les basques et les collets de nos habits officiels. Nous voulons monter à la terrasse : elle est barricadée. Est-ce que les galanteries racontées par M. Charmes auraient mécontenté les maures?
Au débotté un intendant nous a fait les honneurs de l’immeuble, aidé d’un personnage baragouinant le français. Ils nous ont montré une dépendance ouverte sur le petit jardin, par la vue, et à l’écart un buen-retiro charmant. Mais, pour rester ensemble, nous préférons le bâtiment principal.
Des serviteurs, parmi eux des négresses trapues plus que majeures, donnent le dernier coup de torchon. Des maçons en djillàb’s qui, à notre intention, ont muré soigneusement la terrasse disparaissent.
Il pleut dans nos chambres. Nous disposons nos lits entre les suintements. Nous soupons de fort appétit, les jambes lourdes de notre équipée. Tôt au sommeil.
Tout cela le banal d’une installation qu’on a européanisé naïvement, sottement pour plaire aux Bashadours.
A demain la ville, la grande et mystérieuse Fez!
Mercredi 22 février.
Fez! Madrépore immense!
Dans ce madrépore nous circulons dès laube, indiscrets, inquiets, enfiévrés de curiosité tâtonnante, dans les canaux d’axe, dans les canaux latéraux de l’énorme polypier, inextricable fouillis de ruelles sinueuses, bifurquantes, fendues en pattes d’oie aux carrefours, ouvrant entre les bâtisses la cavée de leur creux, se ramifiant en tortillières bordées de cellules, les descendantes ruinées, les remplaçantes sordides des quatre-vingt-dix mille maisons du temps des Almohades. Notre cortège s’insinue, glisse, rampe par les couloirs sans fin, les corridors, les défilés en crevasses, hiatus gigantesques, failles de rochers, tailles de mines, coupe-gorges ; par les tunnels sombres ouverts en trous caverneux comme des musses de lièvre perçant au pied les haies épaisses, comme des sentiers de renards, des galeries menant à des gîtes de bêtes fauves. Séparant les vingt-deux quartiers juxtaposés de la ville chenue, des portes vermoulues, déhanchées, garnies de verroux massifs, longs, lourds, d’aspect terrible évoquant la machine de guerre. Non d’admiration en admiration (foin de ce mot trop reposé en correction sereine!), mais de choc en choc, d’étourdissement en étourdissement, ballottés nous roulons. L’accumulation du pittoresque est écrasante. Pas d’interruption. Il ruisselle. Nulle respiration possible. Coup
sur coup, à tous les pas, à tous les coins, à tous les détours il assaille et vous gorge. C’est féerique et satanique dans l’étrange du clair obscur, dans le cauchemar du ruiné, du désordonné, du violent, du délabré, du farouche, du sale, de l’effrayant, du moisi, du mauvais! Des envies prennent brusquement de crier : Assez ! et de tourner bride affolé, et de rentrer en fuyant, les mains sur les yeux, par excès de sensations et besoin de laisser descendre, filtrer, s’arrimer cette inhibition martyrisante, cette absorption désarticulante qui détraque la cervelle comme l’éblouissement d’un orage la vue, comme les décharges craquantes de l’artillerie l’ouïe. Sans repos! Sans autre repos pour adoucir, lénifier, tempérer, rafraîchir le sang que des échappées par le haut des lézardes sur des douceurs de ciel miraculeusement délicates, sur des minarets, orfèvreries de pierre et de faïence, se dressant en chandeliers superbes, jaillissant en surprises ; sur des poses d’hommes et des groupes immobiles, symboles de nonchalante et de méprisante dignité; ou d’autres, en djillàb’s flavescentes, circulant, silencieux, défiants, agressifs du coup d’œil ; ou des femmes, casquées du haïck à étroite visière, à travers laquelle les regards glissent, froids, pénétrants, tristes et pourtant allant droit au sexe; des femmes plus murées sous les voiles que leurs maisons sans fenêtres à entrées de tanières. — Nuremberg? Eh ! laissez donc ! — Tanger? Une plaisanterie! — Méquinez? Régulière et décente ! — Ici un concert muet, mais formidable de perspectives sautant les unes par dessus les autres, s’échafaudant en escalades, entassant les monolithes calcareux des maisons
cubiques, établissant l’indéfini parvis des terrasses, dalles colossales qui chevauchent par une mystérieuse pression d’en dessous qui les soulève, les disjoint, les rompt, les fait craquer sans bruit et les tient suspendues dans la dislocation et le désordre.
En plans successifs, des décors fous de romantiques, brossés en grisailles. La ville écroule ses bâtisses au creux en berceau d’une longue vallée escarpée aux deux bords. Dans les décombres de cet écroulement on circule, par les fissures. Les rues grimpent ou dégringolent, les maisons se poussent, s’étayent, se bousculent, des forteresses dressent sur les versants la crémaillère jaune de leurs créneaux ébréchés, les montagnes aux pans de roc à verdure courte dominent les remparts des forteresses. Et de cette accumulation, de cet entassement, de cette ruée barbare figée en sa descente de torrent roulant au long du val, semble sortir, ininterrompue et sauvage, une profonde clameur sans bruit hurlant le passé et le fanatisme.
Et nulle part une fenêtre, nulle part une horloge, nulle part une enseigne, ces caractéristiques inévitables de nos cités, forçant l’œil au comptage, le forçant à la lecture, à l’œuvre scolaire machinale ici ignorée.
Des rues sont raboteusement pavées de cailloux sur lesquels les pas de nos chevaux et des mules de nos askars raclent en crécelle. Il y a des maisons d’une hauteur démesurée de falaises surplombantes, lépreuses, affreusement belles, recélant dans leurs murs aveugles de pénitenciers (avec, parfois, la pustule hémi-cylindrique d’un moucharabi) on ne sait quelle vie marocaine secrète en étages, par des escaliers vertigineux.
Puis de nouveau les chapelets des masures basses à parois badigeonnées de crasse, de crotte et d’exitures. Le grand bazar des bicoques. Le bric-à-brac universel des édifices. Une cité de cent mille, de deux cent mille habitants qui serait tout entière le cabinet d’un antiquaire géant. Les grandes vignes à serpentaisons tortueuses prolongent au-dessus des rues, sur des treillis en roseau, la trame inextricable de leurs sarments en muscles écorchés, ou grimpent contre les murs avec des allures de reptiles dressant leur tête balancée cherchant une issue. Derrière des murailles le grondement, le long mugissement, fort et caverneux, des eaux dans les aqueducs, circulation de ce corps étrange, cadavérique, filtrant des suintements et des purulences, avec, par endroits, des tumeurs d’immondices qui crèvent en pestilences de charnier.
On voudrait décrire. On ne sait que crier!
Rien de ce qu’on a dit ou écrit de cette merveille horrible n’égale l’impression dont elle vous plombe. C’est la frénésie du baroque héroïque ! C’est la capitale du pittoresque du monde ! L’artiste qui ne l’a pas vue ignore ce mystère : le pittoresque furieux. On va à Rome, cette banalité ! alors qu’on peut aller à Fez, ce miracle! Et quand je pense qu’ainsi je sursaute après ces étapes successives depuis Tanger dont chacune m’a fait croire qu’il n’y avait pas d’au delà dans le chemin tourmenté de l’imprévu et de l’étonnant ! Quelle gradation ! et comme le hasard a ménagé les élans, non de mon imagination, mais de mes simples yeux, mes yeux stupéfiés, jusqu’à cette explosion finale qui éclate en feux sombres de noirs métaux en fusion !
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