‹ El Moghreb al AksaChapitre 16 sur 20 · ôte balancée cherchant v · texte numérisé non relu

ôte balancée cherchant v

■ e it, le long mug.

u \ , des eaux dans les aqueduc ce corps étrange, cadavérique, filtrant d ..ments et des purulences, avec, par endroits, des tumeu immondices qui crèvent en pestilences de charnier.

On voudrait décrire. On ne sait que crier!

Fvien de ce qu’on a dit ou écrit de cette merveille horrib • aie l’impression dont elle vous plombe. C’est la frénést ; baroque héroïque! C’est la capitale du pittoresque d- .onde ! L’artiste qui ne l’a pas vue ignore ce mystère : U ; tore a j i: furieux. On va à Rome, cette banalité! alors que. aller à Fez, ce miracle ! Et quand je pense qu’ainsi j e aorès ces étapes successives depuis Tanger dore

qu’il n’y avait pas d’au delà dans i v e l’imprévu et de l’étonnant! Quel:

a ménagé les élans, non e . .u ; , . - i. impies yeux, mes yeux stup

j. qu’à eu F. explosion finale qui éclate en feux somb;

! ■ : . nétaux en fusion !

2T33AMI M .IIXX

Même date.

Le ciel se purge de ses nuages. Le soleil donne par intervalle un rapide coup de glacis.

Nous sortons de la ville par une porte rustique. Une route monte et disparaît par des escarpements. A droite un grand mont décharné, longitudinal. A gauche, florissant la pente de ses tombes blanches, un de ces cimetières musulmans sans clôture, qu’on rencontre à l’improviste, où l’on entre de tous côtés comme dans la Mort. Des arabes accroupis, blancs et immobiles autant que les tombes. Nous gravissons entre des oliviers clairplantés un chemin jaune bordé d’aloës bleus. Bientôt, sur le haut, un bastion massif, polygonal, poussant en étoile les angles de ses courtines croulantes aigus comme des fers de hache, ouvrage de guerre à la Vauban, construit apparemment sous la direction d’un captif européen de marque. Il dresse haut ses parois imposantes, menaçantes, faites du béton châtain de la montagne, diapré par la brunissure du soleil et du temps, balafré d’estafilades bitumineuses. De l’autre côté de la vallée qu’encombre l’antique cité, un autre bastion, symétrique, son frère. Des jumeaux, et un askar raconte qu’un souterrain, long cordon, les relie sous la ville à un donjon ombilical.

Dans le creux que surveillent ces sentinelles de pierre, Fez ! Fez couchée ! Comme une coulée de lave depuis le

plateau à droite où la ride de sa vallée commence sa gerçure, jusqu’aux bas-fonds lointains où elle s’achève à gauche en un évasement limoneux. Comme un glacier descendant entre les monts sa masse tortueuse. En multitude innombrable les flots de ses cubes blancs, gris, noirs, patinés de bistre, avec des minarets surnageant en mâts de navires, avec les toits garnis de tuiles vertes des mosquées qui flottent pareils aux dos écailleux de poissons dormant à la surface. Devant, sur l’autre bord, une arche triomphale domine, ouvrant à mi-côte l’entrée d’un mystérieux garage où le soir, sans doute, pénètrent, cherchant asile, les poissons et les navires. A l’amont, des jardins d’orangers parsèment d’îlots le cours de ce fleuve de bâtisses majestueux et tranquille. A l’aval, décor fermant l’horizon, un panorama étageant des terrasses nues de montagnes. Pas une fumée sur ces myriades de demeures, pas un bruit sur cette ville pétrifiée en un enchantement. Sur les deux rives de cet écoulement magique, la dentelle des vieux murs crénelés formant digue au pied des versants panachés de vert et de jaune qu’achève une haute frange neigeuse : l’Atlas.

Mouley-Edris, dit un soldat en montrant au-dessous de nous la glauque carapace d’une mosquée énorme. C’est là que dort depuis six siècles le fondateur de la métropole maugrabine.

Incomparable spectacle ! La plus belle vue de ville sur laquelle aient posé mes yeux ! Du haut de mon cheval je me perds et m’abîme dans cette contemplation. Rêve de féerie, paysage astral, essor vers les cités inconnues découvertes le

soir, dans les prestiges doux des couchants gris, au giron des nues sommeillantes !

Nous revenons par des carrières de ce grès jaune, sablonneux, friable dont les générations patientes, longuement au cours des temps, ont bétonné tous ces murs, couvrant les parois de la vallée d’un tartreux encroûtement. Dans leurs excavations béant en gouffres, au pied des falaises, des bouches noires s’ouvrant sur des antres peuplés de djillabaires pauvres jusqu’à l’anéantissement. Autour de nous se bousculent des loqueteux qu’on sent nus et crasseux affreusement sous l’unique haillon d’emballage qui leur pend aux épaules tel qu’un sac en lambeaux où un trou fut crevé pour passer la tête. Et ces têtes rondes, rasées, au poil en brosse germant, avec des plaques stériles rongées par la teigne, font houle. D’autres, accroupis, ne bougent pas plus que des sénateurs sur leurs chaises curules, marmotant des prières?... non, des imprécations calmes, des malédictions savantes contre les Nazrani immondes. « Le jour où le feu de l’enfer sera allumé, des marques brûlantes seront imprimées sur leurs fronts, sur leurs flancs, sur leurs reins. Allah est tout puissant! La Géhenne environnera les infidèles. Allah connaît les méchants! »

Et à l’ébranlement, à l’enthousiasme dont m’ont secoué les décharges ininterrompues du fluide artistique de cette miraculeuse cité vient se mélanger de nouveau l’impression amère du milieu hostile. « Je me sens plus isolé que dans un bois, transi par la prescience d’une animosité dans la rencontre. Tout ce qui m’entoure affecte une indifférence hargneuse et

je m’effraye obscurément de ma petite molécule humaine, instable et frêle, errant avec l’hésitation de la feuille tombée sur le sol de ce vaste monde de pierre, aux arêtes mathématiques, fermé et barré dans sa torpeur rigide ».

Même date, — Le Mellah de Fâz.

Fâz a comme Meknâs sa grande étable de juifs, son Mellah. Maures et Juifs, en cette Maugrabie, inséparables et toujours séparés. Ils s’attirent et se repoussent, toujours. Réciproquement nécessaires et odieux. La race judaïque est asservie et méprisée, mais elle joue la servante- maîtresse. Elle est parasite et indispensable. Un cautère sur un malade : elle sert et elle ronge. Sans cesse molestée, parfois massacrée, elle vit sous la brutalité de mains qui se retiennent. Comme la vermine on l’écrase, mais elle pullule, mais elle dévore.

Le Mellah est à la naissance de la vallée, tout en haut du lit, du berceau déclive dans lequel la ville est étalée. Il se colle, en appendice, à Fâz-Djedid , Fez-la- Neuve, que les Sultans ont construite comme une tête dont Fâz-Bali , Fezla-Vieille, serait le corps. A elles deux, disent les marocains naïvement imaginatifs, elles semblent un renard gigantesque qui se serait accroupi dans le creux du val, le museau tendu vers le plateau, la croupe allongée vers l’aval. Le Palais est là aussi : Le Sultan nous a voulus près de lui, disent effrontément les loutres, habiles, dès les origines bibliques à

transformer en gloires leurs humiliations, eux qui ont chanté en épopée victorieuse leur expulsion d’Égypte par un peuple écœuré du voisinage de leur répugnante engeance d’alors.

Une porte énorme gardée par des soldats maures, bastionnée d’une escarpe infecte d’immondices. Le guano humain lentement accumulé par des déjections innombrables, des versements d’ordures immémoriaux. Des monts ! Les monts de la lune de la voirie. Pataugeant dans la boue noire et puante, clapotant dans la glue brassée par la pluie de ces jours récents, viscosité énorme épandue en coulées de lave, nous allons par les voies du sombre quartier bloqué, en prison, de brutales murailles. Les rues se ramifient en nervures folles. Plus rien des tracés à angles droits du Mellah de Méknâs. Les échoppes sordides excavent le rezde-chaussée de maisons qu’on croirait bâties de matières stercoraires. Un rêve de fétidité. Les façades, les pignons, les toits, les surplombs, les avant-corps entassent en équilibres invraisemblables leurs surfaces oxydées par la crasse et le temps, aux teintes rouilleuses de minium, d’orpin, de cadmie. Le cauchemar d’un bâtisseur halluciné pétrissant le bizarre et l’immonde. Dans les fissures clivées jusqu’au fond de cet encombrement, une circulation fourmillante d’Arabis, de Gobseks, en simarres foncées, à épaisses mèches de cheveux qui tombent, au-dessus de chaque oreille la touffe des nouâder pleurards descendant le long des joues jusqu’aux épaules.

Et pourtant des intérieurs où la race usurière et thésaurisante donne carrière à ses goûts de luxe lourd. Nous visitons une maison où l’on arrive par une ruelle en égout et un

couloir humide de grotte. Nous grimpons un escalier raide, à marches étroites carrelées de faïences en damier qui débouche sur la galerie d’un patio, peinturlurée de tons criards d’une crudité barbare. Nous grimpons encore, conduits par un adolescent à bouche lippue, fils du propriétaire. Le salon : bas, oblong, décoré sur toutes les faces d’une mosaïque jaune, rouge, verte en salade russe, travail de patience coûteux et de grossière opulence. Le légendaire lit anglais en fer, où on ne couche pas, simple ornement et preuve d’aisance. On nous sert le thé à la mauresque. L’hôte est là et sa femme, prodigieusement soufflée en graisse.

Il y a une école française dans le Mellah de Fâz-Djedid, création de l’Alliance Israélite Universelle, cette institution qui dénombre, organise, amalgame tous les juifs du monde, ajoutant cette force nouvelle de cimentage à la redoutable puissance de l’argent. C’est Salomon Benoliel qui la dirige. Il nous montre le petit appartement où il fait, en famille, son exil, installé à l’européenne, façon espagnole. Il nous désaltère d’un bon vin blanc frais et parfum fait au Mellah, et cause abondant en renseignements.

Ses coreligionnaires ici sont des sauvages qu’il a charge de régénérer. C’est une œuvre qui fait penser au nettoyage des écuries d’Augias. Ils ne parlent que l’Arabe. L’Hébreu même est oublié. L’école a quatre-vingts élèves qui se débrouillent assez bien. Nous les verrons dimanche à la distribution des prix. La plupart, quoique garçonnets, sont mariés. Même coutume qu’à Méquinez. Dès six ans les fillettes sont épousées et celles qui, après la cérémonie, repoussent le jeune mâle

sont battues jusqu à soumission. Beaucoup meurent dès les premières couches, et le mari recommence. Chair à fornication. La polygamie est admise : le Rabbin de Fez a trois femmes.

Et parlant du pays, il décrit comme l’a vu de Foucauld en i883 le Blad-el-Mcighzeri , les régions où le Sultan domine, par opposition au Blad-es-Siba , au pays libre : « Triste région où l’on paye cher au Gouvernement une sécurité qu’il ne donne pas; où, entre le voleur et le Kaïd, nul n’a de répit; où l’autorité ne protège personne et menace tout le monde; où l’État encaisse toujours et ne dépense rien pour l’intérêt commun; où la justice se vend, où l’injustice s’achète; où le travail ne profite pas, s’exténue sous l’usure, meurt dans la prison pour dettes. Le jour on s’épuise, la nuit il faut veiller; de qui ferme l’œil les maraudeurs enlèvent récoltes et troupeaux. Ce qu’on sauve des pillards et des rôdeurs il faut le sauver du Kaïd en l’enfouissant. Pour ne pas être dépouillé on doit feindre et crier misère. Et encore : des espions guettent, ils ont vu le paysan au marché vendre des grains, donc il en a, donc il en cache; à l’aube des soldats arrivent, fouillent, brisent, bouleversent, enlèvent tout. Riche le matin, pauvre le soir. Pourtant il faut ne pas crever. Une ressource : l’usure, l’usure à soixante pour cent ! C’est fini alors; à la première sécheresse, la famine, la saisie, l’emprisonnement. Partout la même histoire.. Et la ligue des puissants et des rapaces : le Sultan aide le Kaïd, le Kaïd aide l’usurier, car l’usurier paye le Kaïd et le Kaïd paye le Sultan ; sauf que tôt ou tard l’usurier est raflé par le Kaïd et

que le Sultan rafle d’un coup de rateau le Kaïd et l’usurier. Les heureux ne subissent cette mise à sac qu’à leur mort. Demande-t-on ce qu’est tel homme, invariablement pour réponse : Ténia bezzaf, très cupide. C’est tout ce qu’on dit, tout ce qu’on voit, tout ce qu’on sait. »

Mais alors, que me racontait donc à Méquinez mon chef Riffin, Mohammed Amar, lui qui gravement souhaitait au Maroc de rester fermé en son isolement et disait : Nous y sommes heureux? Énigme facile. L’inévitable malentendu des races. Ceux-ci rêvent routes sûres, chemins de fer, commerce facile, instruction, arts, sciences, et conspirent pour la conquête. Ceux-là devinent le péril et dédaignent cette civilisation fiévreuse, car ils ont pour idéal la vie nomade loin, bien loin des infidèles maudits !

Même date.

Et précisément voici El Kâb qui vient nous visiter au Dar-ben-Aouda.

Il a vécu en Europe, huit ans, à Seraing notamment chez Cockerill, d’ordre du Sultan, pour essayer de devenir ingénieur, portant le noir pantalon et la noire redingote, laissant croître ses cheveux. Plus rien de cela : le turban blanc, la tête rasée, le visage nimbé du haïck, la djillàb’, le selam, le burnous gros bleu, les babouches jaunes, drapé, enveloppé, il nous salue à la marocaine, prenant notre main,

l’appuyant sur son cœur, souriant avec douceur, légèrement

théâtral, distingué d’allures. La Maugrabie l’a ressaisi dans ses bras maternels. Il s’est assis sur une de nos chaises, mais après un quart d’heure il a demandé à se reposer et s’est accroupi par terre. O inaltérable idiosyncrasie! Lui aussi, sans doute, en reprenant pied sur la terre natale sacrée, a murmuré la prière du retour d’exil : « O infidèle, je n’adore point ce que vous adorez ; vous n’adorez point ce que j’adore ! » Il a dû, roulant sur le railway emporté vers l’Afrique, ou tanguant sur le steamer, rêver aux grands plats de Kous’- Kous’, aux étapes sur les mules, aux nuits sous la tente, et sentir son cœur s’amollir de joie.

Et il dit, en effet, ne pas regretter l’Europe dont les pays divers se confondent à nouveau dans son cerveau sémite sous une appellation unique : la terre des Roumi. Certes il a quelques souvenirs de là-bas, de Liège surtout, mais vagues désormais, mortuaires. C’est Fâs, la grande Fâs qu’il aime, si belle n’est-ce pas ? Il ne veut plus la quitter. Il s’y mariera bientôt, Insha Allah!... Avec qui ?... il n’en faut point parler; entre hommes on ne parle pas des femmes. Il est chargé par le Sultan de monter une fabrique d’armes ; des machines sont arrivées... depuis longtemps, mais ne fonctionnent pas, restent démontées, se rouillent; où trouver du combustible? peut-être utilisera-t-on la force de l’eau, Insha Allah ! Il est si difficile de changer quelque chose au Maroc. Il voudrait bien, lui El Kâb, mais on l’en blâme. Mieux vaut maintenir le présent dont on est content. Et qui craint l’avenir à Fâs-la- Sainte, si belle, si grande, si loin du bruit, si inconsciente des

inquiétudes ? Il s’y sent en repos. Il n’éprouve plus rien de l’agitation qui le tourmentait en Belgique où on se remue tant, il est guéri, Mash Allah! Son pays, son Moghreb est vraiment très doux et Fâs est très belle. Il ne faudra pas en dire du mal au retour. Les Européens en disent trop de mal. Il y a à corriger peut-être, mais peu. Chacun accepte son sort. Le pire serait la conquête qui jamais n’arrivera, Insha Allah !

A la porte l’attend un jeune cheval, don du Sultan. Il lui a pendu à l’encolure une dent de lion. L’un de nous la remarque et la montre du doigt à El Kâb déjà en selle. Il balbutie. Nous devinons : précaution contre notre mauvais œil de mécréants.

Jeudi 23 février.

Bazar! mot persan qui a conquis l’Islam. Il y en a un ici, célèbre. Lorsqu’à Méquinez nous cherchions, sans le trouver, quelque objet curieux du terroir, Kassem l’ingénieur maugrabin nous disait : à Fâs, à Fâs !

Un Bazar ce n’est pas en ces lieux un grand édifice centralisant le commerce, un Bon Marché , un Printemps , un Loîtvre musulmans. C’est le quartier marchand aux échoppes accumulées dans un damier de ruelles plafonnées de vignes ombrageantes. A chaque spécialité son coin : voici les bijoutiers accrochant à leur planche les bracelets et les boucles barbares

en argent; voici les potiers et leurs grès pesants, leurs gros vases, leurs plats lourds, bariolés, ardoisés ou olivâtres, leurs petites mosquées crénelées servant d’encriers, leurs bougeoirs; voici les cuirs rouges, les grandes pochettes pour engouffrer les flous’ par myriades, les harnachements compliqués et carnavalesques; voici les armes : longs fusils à silex, sabres à poignées en corne de rhinocéros, poignards courts et méchamment recourbés à fourreau garni d’argent ou de cuivre, à baudriers en torsade de soie de couleurs vives; voici les entassements de babouches, jaunes, rouges, enchâssées en pile pointe en pointe. Les échoppes en armoire regorgent, chacune logeant dans son alvéole un marchand accroupi ou couché, fumant, causant, regardant, égrenant un chapelet, dévidant de la soie sur deux grandes bobines, une dans chaque main, qu’ils font virer sans interruption d’un mouvement adroit et rapide. Calmes, avec des paroles en murmures, des gestes et des remuements très lents, impassibles, ayant à la portée de la main le cordon tombant du plafond qu’ils empoignent pour se soulever dans les grandes conjonctures. On dirait des niches abritant des saints, des boudhas, des idoles. Devant les éventaires de fruits pendent de longs filets contre les mouches et contre les maraudeurs. Ceux qui vendent les rubans et les lanières les suspendent multiples et veillent derrière les artificielles et multicolores persiennes que cela fait. Abritant les baies de toutes ces excavations bourrées de produits, les auvents en bois en séries déhanchées, vieilles planches vermoulues coiffées de verdures parasites. Et le Bazar va ainsi en perspectives serpentantes

de petites rues montantes ou dévalantes, en couloirs, en berceaux.

Les carrefours, places étroites, irrégulières, animées du remous des rues qui y convergent. Centres ganglionaires de la Cité, renflement des artérioles qui la pénètrent de leur lacis. Il en est un où les batteurs de plats de cuivre ont groupé leur tapage. Un gros arbre au milieu. Dans chaque rez-dechaussée la caverne d’un atelier noir où un patron barbu à turban domine sur un entassement d’enfants martelant le métal pour y dessiner en creux une fantaisie arabe. A l’étage les murs en bois sont percés de fenestrelles et de trous qui se sont remplis de têtes depuis que nous sommes là à stationner, à regarder ahuris par le bruit, ahuris par la foule qui se bouscule autour de nos chevaux et de nos askars. Sur ces masques surgissants, entassés en boutons de grosses fleurs rustiques, en lourds fruits ronds pendants par grappes, dans ces yeux brillants de bête, une curiosité intense. Un fourmillement à la Breughel dans un décor de ville moyen-âge.

Nos cervelles bourdonnent. Du repos! Sortons de la ville. Nous voici à la contempler sur le versant méridional, derrière la mosquée des Andalous fondée, sans doute à l’époque de l’expulsion dernière, par les bannis maures d’Espagne. L’immense cité est prise en écharpe, plus belle peut-être que du Bastion d’où divine pourtant elle nous apparaissait. A l’infini papillotent les maisons cubiques. Peu de minarets visibles à prime vue; puis, un à un ils surgissent dans cette multitude grisaillante : des petits, vieux, délaissés, ruinés avec un air rébarbatif d’abandon, hérisonnés de nids

de cigognes; des grands, élancés, fiers, se dressant en élégants obélisques, encadrés de faïences, ou brillants d’une carapace entière de faïences les cuirassant d écaillés vertes, couleur sainte, couleur du Prophète; colonnes mystiques se couronnant à l’heure des prières du chapiteau invisible et sonore des appels religieux; flûtes énormes soufflant vers le ciel murmurante et harmonieuse l’invocation musicale des mouezzin’s; constructions symboliques agrandissant à des proportions épiques le naïf hommage au Phallus dressé sur l’autel grossier des cultes primitifs, inconscient générateur des beffrois et des tours. De-ci, de-là, dans la marée des maisons, les jardins pénètrent en caps de verdure.

Tous les rêves de cités orientales, tous les souvenirs réalisés en une indéchiffrable sensation d’idéal et d’espérance. Rien ne saurait être plus beau sur la terre, plus puissant et plus pur! O la surprise enchanteresse de cette grâce extérieure parant et masquant la ville sombre, farouche, ignoble dans ses dessous ! Ainsi contemplée à distance elle revêt l’Islam d’une séduction irrésistible ! C’est Salomé parée, éblouissante. . . et cruelle! D’ici une vision paradisiaque! Franchissez l’enceinte, vous êtes dans l’égout !

Vendredi 24 février.

Il faut voir le Sbou, le Flunien magnificitM, tel quil est ici non loin de ses sources.

Ne sortez pas de la ville, nous dit-on. Il y a danger. Les Bérâbres tiennent les monts.

En effet, les Bérâbres tiennent les monts, peu soumis au Sultan et fiers des brigandages comme les héros de leurs exploits. C’est encore la morale des temps fabuleux. Être pillé, égorgé chemin-faisant, est un accident de voyage dont il ne faut pas plus tenir compte pour se mettre en route que chez nous d’un déraillement possible. Les tribus, troupeaux de fauves, qui enveloppent Fâs sont tantôt apprivoisées, tantôt en révolte. Aux murs touche le territoire des Hiaïna qu’on traverse pour aller à Taza, ville prochaine. Ils n’obéissent qu’à demi ; leur pays est peu sûr ; les caravanes y pèlerinent sans escorte mais non le voyageur isolé.

Soit. Faisons-nous accompagner de soldats à cheval.

Nouvelle traversée de la ville, en descente et en remontée. On la croirait construite avec des matériaux de démolition. Des arcs-boutants, vieux bois noircis par le temps, supportent par en-dessous les chancelants avant-corps. Dans le pavement en cailloutis des rues sur lequel sabottent les fers de nos montures, de vieilles meules hors d’usage intercalent leurs cercles plats en grandes dalles. Les passages étroits entre les hauts murs sonnent comme les Klinkende straaten de nos villes flamandes. L’appareil des bâtisses dénudées montre les briques posées en crémaillières alternées percées de trous en gueules de canon pour l’écoulement des eaux ménagères. Le vide calme des ruelles aussi absolu que l’encombrement des ruelles marchandes. Sur notre passage, le crachement des malédictions impitoyables de gens à l’air impassible : Allah

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