XXIII. Paysage de banlieue a Fez
V\ c sortez pas - nie, nous dit-on. Il y a danger. Les
Bérâbres tkim et les monts.
En eu • iiérâbres tiennent les monts, peu soc s au Su • ' • 1 ners des brigandages comme les héros d- leurs
e: . C’est encore la morale des temps fabuleux Etre
égorgé chemin-faisant, est un accident de voyage d- >t il . t pas oies h oir c -mpte pour se mettre en route nue
! possible. Les tribus, troup ux
s p peut Fâs sont tantôt apprivoi > os, o Aux touche le territoire des H -ta traverse p- il 1er à Taza, ville prochaine. Us n*ol*%sent qu demi; leur pays est peu sûr; les caravane* y erinent sans escorte mais non le voyageur isolé. s Soit. ons-nous accompagner de soldats à cheval. ~ Nouvelle traversée de la ville, en descente et en remon&e.
On la croirait construite avec des matériaux de démolit
en
Des arcs-boutants, vieux bois noircis par le temps, suppoj par en-dessous les chancelants avant-corps. Dans le pav %
en cailloutis des rues sur lequel sabottent les fers c ~
montures, de vieilles meules hors d’usage intercalent m
plats en grandes dalles. Les passages étroits en g ■. : : mi:;% oient comme les Klinkende straaten de “m ■ u * pareil des bâtisses dénudées nioctf*
es p- •••.:, : ' aillières alternées percées de t -.*»
. e ^ de canon pour l’écoulement des eaux ménagères, '■■de u-.! me des ruelles aussi absolu que l’encombre ■ nt des ruelles marchandes. Sur notre passage, le crachemer. .les malédictions impitoyables de gens à l’air impassible : ’lah
y Icihno ! Allah y ter ko ! Allah iliarrag bouk, la el Ihoudi l rauques consonnances barbares que Francesco Gumper, l’austro-hispano-arabe, complète et enjolive à la stupéfaction des maugrabins en les leur renvoyant. Il leur faut toujours ajouter au nom un maudissement ou une bénédiction. Quelques-uns pour vomir leur injure s’arrêtent détournant la tête vers le mur et se voilant à demi.
Des femmes circulent lentes le haïck drapé en haute mitre. Nous passons devant le porche de la mosquée des Andalous trônant superbe sur la pente, ouvrant la baie d’une porte triomphale, belle et pompeuse à l’égal des Babs de Méquinez et nous sortons de la ville. Les chemins sont convenables malgré les prédictions que nous faisaient ce matin ces Maures menteurs toujours préoccupés d’empêcher les Roumi d’aller, de voir, de découvrir, attentifs à se souvenir du dicton arabe:
Tente que l’étranger découvre
Pour le croyant tombeau qui s’ouvre.
D’un bois d’oliviers dont nous suivons la lisière, on découvre la vallée de l’Oued-Sbou et celle de l’Oued-Fâs qui la rejoint, égout collecteur, gros intestin de la métropole. Montagnes nues à longues ravines superficielles et larges, plombées, raclées jusqu’à la roche vive par les pluies, échantillon saisissant de ce vieux pays chauve avec quelques poils isolés, les palmiers solitaires, avec quelques mèches rares, les débris des forêts. Très loin des cimes éblouissantes de neige fraternisent avec les nuages. Un site grandiose et décharné prêt pour Delacroix, prêt pour ses combats de
lions, de serpents, de tigres. Sur lecroulement des maisons qui roulent d’un bout à l’autre de la vallée de Fez, des touffes de verdure, écume du torrent des pierres.
Chevauchée pour descendre au Sbou sur lequel un pont à huit arches tend son arc jaune. Le Flumen magnificum a ici aussi peu de fond et de largeur qu’une rivière d’Ardenne. Le temps manque pour aller plus loin; au surplus, c’est la route de Taza, peu sûre. Nous rebroussons chemin. Un douar misérable de Berbères. Près des remparts un cimetière empouillé de femmes grises. La porte de la ville sans ornement. A droite, à gauche la soutenant, des pans de muraille colorés des tons du cuir jaune. Une tourelle rongée par le chancre des cactus, dévorée par la syphilis des plantes rudérales.
Le baron Whettnall est arrivé pendant notre excursion. Le petit jardin et le patio sont peuplés de djillàbaires et encombrés de bagages. On fait sécher les tentes sous les orangers. Le Kaïd Rha circule majestueux. Mesmoudhi toujours sombre rognonne. J’entends la voix crécellante de notre apothicaire. Le Ministre n’est pas encore dégagé des compliments que déroulent les Amin’s. Un Pacha vieux, grisonnant, morose, barbu, enturbané vient lui souhaiter la bienvenue : Marhababik ! Et à nous aussi : Marhababikom ! El Kâb, discret, silencieux, assiste à ces cérémonies, puis nous annonce qu’il voulait nous montrer le marché aux esclaves, mais que ce Pacha ne veut pas. Les Anglais ont fait là-dessus des déclamations pleurardes et il a peur des nôtres. Il a bien tort : nous savons que l’esclave ici est de la famille, qu’il épouse
parfois la fille du maître, qu’il est notablement plus heureux que l’ouvrier de chez nous, qu’il ne veut pas de la liberté quand on la lui offre, qu’à l’apparence il ne se distingue en rien de 1 homme libre, et que toutes ces déclamations britanniques ne sont.... que des déclamations.
Le père du juif emprisonné à Méquinez a suivi le Ministre en chien perdu. Je le vois accroupi dans un coin, lamentablement déguenillé et boueux. En m’apercevant il se prosterne et baise la terre.
Samedi 25 février.
Dans la ville, en aval, près de la brèche dont l’Oued-Fâs troue les remparts, il y a un pont. Des deux côtés une vue extraordinaire. Longtemps je m’y suis arrêté, à cheval, regardant du point élevé de la selle qui donne la reculée et la hauteur pour plonger et prolonger l’aspect. L’Oued-Fâs, ramifié à son entrée pour alimenter l’agglomération immense, reprend ici son unité tumultueuse. Lit de grosses roches affleurantes, cascades, sauts et ressauts, bouillonnements, tapage. Dans un hémicycle de maisons escarpées, étageant leurs altitudes de grands pins aux rives d’un torrent, il jaillit par des issues multiples, débouchés de conduits souterrains, derniers vomissements, après avoir rempli des milliers de vasques, ruisselé sur des fontaines sans nombre, tourmenté les roues de cent moulins. Ses flots chargés des ablutions
d’un peuple font irruption en bondissant troupeau, et, précipités sous le pont, engouffrent leurs tourbillions sous des verdures qui enserrent les constructions d’aval. C’est un des plus beaux sites de la cité étrange, une éclaircie dans ses épais fourrés de maisons, une bouche ouverte à l’air, à la lumière avec un mugissement d’étouffé qui se soulage par une aspiration profonde. L’Oued-Fâs, prisonnier dans les mystérieux couloirs des canaux sombres, retrouve ici sa liberté avec des clameurs de joie et des jaillissements sauvages. Impassible, la ville qui l’opprimait le laisse échapper de ses cavernes et courir vers le Sbou à travers les jardins, parmi les rameaux des oliviers et des orangers.
Tous les soirs, vers six heures, on ferme les portes comme au moyen-âge, comme si l’on craignait l’ennemi. Et chacun des vingt-deux quartiers s’enferme. Ils n’ont pas changé, les Arabes, depuis treize cents ans que date leur Hégire. Après la bataille d’Isly les missives trouvées dans leur camp étaient identiques à celles qu’ils envoyaient cinq siècles auparavant telles que leurs historiens les rapportent.
Nous sommes retournés au Bastion pour voir la ville au coucher du soleil. Nous y avons gravi par un escarpement de roches pâles à fleur de sol avec lesquelles des moutons, roches mouvantes, se confondaient. Au pied des murs crénelés gigantesques, à teintes fécales, nous sommes demeurés en contemplation. Au loin, un versant de la vallée du Sbou, en vive lumière, vaste panorama vert, brun, glacé de gris, dans les douceurs d’un ciel printanier. La ville à l’ombre, d’abord lugubre, puis tout à coup éclairée et féerique. Lac
grisâtre figé, mer de glace avec des blocs de verdure. Par milliers les dalles blanches des toits, chacune doublée de la dalle bleue d’une ombre. Des croupes de gazon : les toits des mosquées. Des aiguilles gelées : les minarets. Tout autour les murs jaunes fauves, par morceaux entre les terrasses, ne servant plus à rien qu’au beau et y servant magnifiquement. En haie bordant les champs sur les pentes la grosse passementerie bleue des aloës. Et sur la vallée entière, voguant et vaguant de l’Occident à l’Orient, la clameur lente et faible des Mouezzin’s vibrant en ondes délicatement sonores, chantant la grandeur et la puissance d’Allah, le Juste, le Vivant, l’irrésistible, le Donneur par excellence, le Pourvoyeur par excellence, Celui qui ouvre à la vérité les cœurs, l’Unique, l’Éternel, l’immuable !
Devant nous, tout près, accroupies, trois djillàb’s, deux grises, une bleue, portant leurs capuchons qui abritent trois maures, eux aussi en contemplation, aussi immobiles que des végétaux.
Un peu plus loin. Le sublime spectacle prend d’autres avant-plans superbes. Ruines, verdures, rochers, puis deux tombeaux des Sultans. Fantaisie d’archange du temps destructeur qui écroule pour embellir, la ville dormante se découpe et glisse, débitée par fragments dans l’oculaire du cadre que lui fait une arche de ces mausolées énormes, imprévus, déchiquetés, dans la splendeur du soir.
Nous nous parlons à voix très basse. Nous nous taisons, émus, brisés, le cœur faiblissant, inertes. O beaux jours, vous êtes des fêtes données à l’homme par la Nature! Qui
ayant une âme artiste, d’un tel spectacle se rassasierait ! Et pourquoi de cette étourdissante merveille tant de descriptions bêtement correctes de normalistes ? Buvez, buvez mes yeux à n’en jamais oublier l’ivresse !
Dimanche 26 Février.
Encore au Bastion pour voir la ville le matin, une ultime fois. Car demain...
Comment se rassasier !
Beau temps : des nues blanches légères sont en paresseuse promenade par les deux. Elles apparaissent et disparaissent au haut des fissures que font les noires ruelles. Dans des échoppes ouvertes en bahut à vantail retombant, quelques vieux maures tiennent école, accroupis, dominant de leur turban et de leur barbe grise un parterre de garçonnets accroupis nasillant à satiété des versets du Koran avec un balancement rythmique d’arrière en avant, marque de respect pour le Prophète, ou recette pour rester éveillé, ou passe hypnotique suggérant quelque extase. A toute faute commise, le maître allonge un coup de gaule. Et l’enseignement récitatoire va son train, monotone, machinal, stérile dans sa limitation étrange à un seul livre, à de toujours identiques formules, à des maximes séculaires invariables, sans rien de ce qui, chez nous, fait la science, immobilisé dans la routine sacrée de ce Koran et de ses cent quatorze chapitres dévelop-
ayant artiste, d'un tel spectacle se rassasu i ’ Ht
pou i u cette étourdissante merveille tant de desc 1 ms bèt . correctes de normalistes ? Buvez, buvez o-, • , *ux
à v mais oublier l’ivresse !
Dimanche 26 Février
\U üon pour voir la ville le matin, une ult'. v
* i : Car demain...
Comment se rassasier 1
Beau temps : des nues blanches légères sont en paresser promenade par les deux. Elles apparaissent et disparaisse au haut des fissures que font les noires ruelles. Dans d éch qpes ouvertes en bahut à vantail retombant, quekp vieux maures tiennent école, accroupis, dominant de ! w turban et de leur barbe grise un parterre de garçon n x accroupis nasillant à satiété des versets du Koran avec m balancement rythmique d’arrière en avant, marque de respo ;• >ur le P’.'-phùte, ou recette pour rester éveillé, ou pa ^ * u. mge ut quelque extase. A toute faute comni) e allonge m coup de gaule. Et renseignent ‘u. iOt-me, machinal, stérile dans •« • .... h un seul livre, à de toujours identio d;.: à des aiuxîii ^ séculaires invariables, sans rien •
- qui, chez nous, fait la science, immobilisé dans la ron s-.i • êe de ce Koran et de ses cent quatorze chapitres dév> ÿ*
ZXIA‘ LES
pant l’anarchie immense de ses préceptes, grande cuve où l’esprit exalté de Mahomet a jeté en un désordre mystique quelques grandes idées engluées d’un tissu connectif énorme, ensemble bizarre dont se nourrit insatiablement l’intellect sémite, mais qui pour nous est l’incompréhensible. Les mâles seuls reçoivent cet aliment. Les filles, même des plus hautes familles, sont laissées à l’état de nature, moins instruites que nos servantes et nos ouvrières.
Nous sommes sur la route d’un abattoir : des coureurs nu-pieds ballottent sur leurs épaules des moutons écorchés, à la peau mauve luisante.
De la montagne, Fez nous apparaît éclairée à revers, les ombres vers nous. Elle n’a plus l’éclat, la rutilance d’hier soir .
Un cortège lointain entre dans un cimetière, portant un mort, épanchant dans l’atmosphère un plain-chant magnifique .
Petites, petites, colorées comme des reines de jeu de cartes, les femmes tournoient sur les terrasses .
Sur le versant opposé, des marabouts à dôme très blanc semblent descendre la colline, pèlerins en marche, et gagner la ville .
Elle est douce, vaporeuse, endormie, la Ville. Ses innombrables bâtisses composent un déchiquetage inouï en ses complications. Non ce n’est plus l’éblouissement d’hier soir, la pompeuse, la royale toilette dont l’ornait le couchant, mais un déshabillé grisâtre.
Nous retournons aux ruines des deux tombeaux des Sultans
dressant sur un monticule leurs tours carrées croulantes en briques plates, l’un jaune, l’autre mosaïqué de rouge et de ciment. Le panorama est indéfini et superbe : l’étendue d’une plage, la multiplicité blanche des flots moutonnants.
Maintenant le vent apporte l’hymne triste de batteurs de terrasses, occupés on ne sait où sur cette mer de toits. Un chant large, déprécatoire, scandé, ponctué à lents intervalles par le coup sourd de leurs pilons frappant en cadence, arrive jusqu’à nous en volée de cloches lointaines alternant leurs clameurs sonores. Ainsi jadis sans doute les captifs pleuraient l’exil en bétonnant les murs de Mouley-Ismaël.
Même date.
Distribution des prix à l’école juive du Mellah, sous la direction de Salomon Benoliel, notre Ministre président d’honneur. Distribution des prix! Présidence d’honneur! Étranges résonnances, baroque de ces mots ici dans cette sauvagerie maugrabine, au milieu de ces Beni-Israël aussi barbares que les maures, maures eux-mêmes par le sang et la nationalité.
A l’entrée du Mellah, Salomon Benoliel sur une mule et plusieurs Rabbins sur des mules, un foulard rouge sur la tête, sauf un Rabbin de Jérusalem en bonnet, rouge aussi avec pourtour noir, nous attendent. La montagne des immondices séculaires, ouvrage avancé devant la porte aux lourds
battants repliés contre les murs couverts par eux comme deux sentinelles de leurs boucliers, encense cette réception officielle de ses effroyables pestilences. Les rues sont encombrées de curieux, émaillées de femmes uniformément vêtues de jupons fraise à ramages, de corsages vert-laitue. Séance dans une grande maison récemment bâtie que son propriétaire prête. Vraiment le décor du deuxième acte de la Juive d’Halévy. Les élèves emplissent une haute salle à boiseries neuves, groupés par âge. Les physionomies sont intéressantes mais terriblement de la race : nez recourbés, lèvres lourdes, teint huileux, cheveux crépelés, fronts et mentons fuyants, poil noir foisonnant. Pas de femmes, mais parmi ces moutards plusieurs maris.
Salomon Benoliel procède à des interrogations: grammaire, géographie, arithmétique, écriture et calcul au tableau noir. Tout en français. On se croirait dans une de nos écoles communales tant la pédantise du programme s’affirme. — Qu’est-ce qu’un gramme? — Qu’est-ce qu’un verbe irrégulier? — Nommez les fleuves qui se jettent dans la mer Blanche. — Puis il fait réciter la fable du Loup et de la Cigogne et pose des questions sur la philosophie de cet apologue joyeux. Vient enfin une scène d’Athalie : un Éliacin d’un aplomb rotschildien dialogue avec la reine insolente et la confond. Un fort relent hébraïque commence à odorer.
Ces prolégomènes achevés, on distribue les prix en nous faisant les honneurs du pied. Des livres pour les grands, des couronnes blanches pour les petits. Le Ministre prononce de courts discours très appropriés.
Certes Salomon Benoliel réussit le dégrossissement de ces barbares. Il les fait bien marcher sur leurs pattes de derrière. — Ils ne savaient pas même s’asseoir quand j’ai commencé, nous dit-il. — Le gouvernement français protège cette œuvre. Il y voit, sans doute, un moyen de conquête. Gagner deux cent mille marocains est habile. Mais s’ils deviennent français, ils resteront juifs, et l’Aryen comprend de mieux en mieux que plus une nation contient de juifs plus elle augmente le péril de la puissance de l’argent aux mains d’êtres de race étrangère, de race inférieure, l’employant suivant leurs instincts, c’est-à-dire à rebours de ses aspirations. Les philanthropes et les humanitaires ont faussé une antipathie historique très sensée. Au Maroc, quand le Juif aura une position plus forte, loin d’admettre l’Aryen, il l’excluera, comme déjà il le fait sans pitié dans les villes de côte. Seul il fera le lucratif métier d’intermédiaire avec l’indigène. Et la France, une fois de plus, aura joué son rôle de dupe mettant ses ressources civilisatrices à la disposition de la Juiverie avide, ne conquérant pas les arabes, mais conquise par les arabes de la tribu hébraïque.
Quittant la tribu aux babouches et à la calotte noires, la couleur qui n’existe pas, à laquelle la nature répugne, nous regagnons le Dar-ben-Aouda pour notre ultime nuit.
Il ne faut point partir sans quelques-uns de ces parfums violents, chers aux orientaux, dont les fluides émanations embaument les maisons où l’on entre, correctif des habituelles pestilences, excitation aux rêveries pour ces enfantines cervelles éprises de féeries. Mahomet a dit : « Ce qui m’a le plus réconforté c’est la Prière; mais ce que j’ai le plus aimé
cc sont les Femmes et les Parfums >. Oui, les deux suprêmes facteurs de l’ivresse corruptrice de l’esprit et des sens : la femme qui trouble comme une forte odeur, l’odeur qui trouble comme une belle femme.
Théo est allé en quérir chez un long maigre marchand à bésicles. Délicatement, du bout de ses doigts fuselés, avec des précautions féminines, il a dosé, pesé, enveloppé, cacheté ses aromates. Deux grains de musc dans un minuscule sachet de soie amaranthe. De l’eau de rose et de l’eau de jasmin dans des tubes minces au bouchon entouré d’ouate, protégés par des étuis de carton. Des perles vanillées pour les mets et la bouche. Un fragment de bois de Santal qu’on brûlera. De la gomme d’encens. Le Hallia , suc des glandes qui viennent au cou de la gazelle, pommade, onguent dont on enduit les vêtements aux plis intimes. Nous en userons au retour, là-bas, en Europe, en Belgique, et avec leurs invisibles effluves se dressera dans notre souvenir l’image de cet extraordinaire pays de fantastiques merveilles dont nous allons sortir comme on émerge des palais cristallins cachés dans les abîmes des eaux.
Même date, la nuit.
Dans mon esprit quelle levée de pensées cette nuit, lentes d’abord , puis tourbillonnantes , éclosion d’insectes sans nombre à la chaleur de ce voyage étrange qui va s’achever ! Demain commencera le retour.
En pays musulman la Femme est invisible. Le voyageur vit privé d’elle. Elle est pourtant derrière les voiles qui la cachent, derrière les murs qui la gardent. Mais l’Art ?
L’Art, chez nous permanente ambiance se révélant par l’œuvre écrite, peinte, parlée, sculptée, jouée, chantée, édifiée, par l’œuvre pullulente et ubiquitaire, livre, tableau, monument, statue, discours, musique, théâtre, quotidiennement rencontrée aux carrefours de l’existence sociale, comme la Femme circulante et glissante auréolée du fluide séducteur de la féminité ? L’Art en tant qu’œuvre humaine issue de la pulpe prisonnière et prodigieusement active des cerveaux, poussant hors du cérébral impénétrable les conceptions de l’idéal pour nourrir sans l’assouvir notre faim des beautés mystiques exprimées par des cœurs exaltés ou des pensées souffrantes comme les nôtres ?
En pays musulman, rien ! — La Nature, oui, mais non l’Art. La symphonie grandiose et imprévue des forces insensibles : l’étendue, la lumière, les monts, les nuages. Le pittoresque des mœurs, du costume, inconscient comme pour les fauves celui des fauves, pour les végétaux celui des végétaux. Rien sortant des intimités de l’être sous la poussée de ce sens mystérieux qui désire, cherche, appelle tout le séduisant, l’étrange, l’indéfinissable, l’émouvant concentré dans ce mot vague et contradictoire : le Beau.
Rien ! Pas un écrivain. Pas un journaliste. Pas un poète, pas un orateur, pas un peintre. Pas un théâtre, pas un orchestre. Rien ! La stérilité silencieuse du vide. A peine, linéaments embryonnaires des choses qui se dégagent du
chaos ou des débris qui y rentrent, quelques chansons enfantines accompagnées sur des instruments barbares. La danse du ventre et ses contorsions sur place, obscènes. L’architecture, horloge dont les aiguilles ne marchent plus, figée, arrêtée à l’arc en fera cheval depuis mille ans. Rien! Le fluide artistique absent, disparu, introuvable, soutiré par un magnétisme magique, anéanti comme, sur les calottes polaires, la végétation par un changement d’inclinaison de l’axe terrestre.
Pourquoi ? Et non seulement dans ce Maroc où nous sommes, mais partout où s’est répandue la race sémitique ? Partout ce même retrait, cette même évaporation. A quelle fantastique distillation fut soumise l’âme arabe pour rester ainsi asséchée de la divine essence, indifférente et dégradée ? A quel stade du temps placer le monstrueux phénomène qui l’a châtrée ?
Car autrefois, en ces royaumes conquis d’Asie, d’Afrique et d’Europe, l’art arabe s’est épanoui en une magnifique efflorescence. La Syrie, la Perse, l’Égypte, l’Espagne ! Damas, Bagdad, Le Caire, Grenade furent des centres de rayonnement. De l’Inde à l’Atlantique, ceinture d’or sur le monde ténébreux d’alors, indistinct dans le clair obscur du moyenâge, la civilisation islamite étincelait. Aujourd’hui ! irrémédiablement ternie !
Une race perd-elle ainsi, sans en retenir un atome, une faculté maîtresse ? Son cerveau peut-il être amputé net du lobe où cette faculté chauffait et où elle bouillonnait sa fécondité ? Cette atrophie, cette extinction, cette mort
sont-elles possibles ? . Ou bien ne serait-ce pas qu’un
malentendu millénaire l’a gratifiée d’un don qu’elle n’eût jamais ?
Quand au septième siècle, telle qu’une ruche bourdonnante près d’essaimer, l’Arabie était travaillée du besoin de symboliser en un seul Dieu les innombrables et variables monothéismes locaux de ses tribus, et qu’après avoir accompli cette révolution chez elle sous Mahomet, elle partit dans tous les sens, en un apostolat guerrier, pour l’accomplir chez les peuples sémitiques autant quelle mûrs pour cette réforme, elle n’avait point d’art. Certes le groupe arabe des fils de Sem, étalé dans la vaste péninsule persique, était le plus civilisé de la grande famille. Il s’était révélé bruyamment dans l’histoire par la turbulente horde des Beni-Israël. Intermédiaire maritime entre le monde méditerranéen et l’Extrême Orient où, mystérieuse encore, reposait la Chine, il s’était affiné aux aventures, aux périls, aux fréquentations multiples de ces prodigieux voyages. Mais il n’avait point d’art. De même que la puissante Carthage n’a pas laissé trace artistique, de même les cités de l’Arabie. La Judée aussi, jusqu’à ses contacts avec l’Égypte, la Perse, la Grèce et Rome.
Mais quand l’expansion commença par unifier en une seule religion simpliste tout le sémitisme épars, à l’Ouest sur les rivages septentrionaux de l’Afrique, à l’Est dans les contrées méridionales de l’Asie, ces arabes restés purs et isolés au fond de leur péninsulaire patrie trouvèrent partout dans les contrées qu’ils conquirent l’art aryen établi et parvenu à l’une des phases de son évolution indéfinie en ses métamor-
phoses. La Syrie et l’Égypte, fiefs de l’empire romain de Constantinople, étaient arrivées à la période bysantine. La Perse et l’Inde développaient leur art propre. L’Espagne des Visigoths inaugurait vaguement la transformation du roman en gothique.
L’envahissement musulman n’arrêta pas la vie artistique. Tout au plus y causa-t-il une déviation légère. L’épanouissement continua aussi longtemps que les facteurs aryens y conservèrent place. Les architectes byzantins, persans, ibériques travaillèrent pour les conquérants, subissant, non pas des impulsions artistiques absentes chez ceux-ci, mais leur élan personnel adapté dans une certaine mesure aux mœurs, à la religion, à quelques fantaisies de leurs maîtres, sans ces écarts saisissants qui rendent ethnologiquement des arts étrangers l’un à l’autre. Les minarets, les coupoles globuleuses, l’arc outrepassé en fer-à-cheval , les pendentifs en stalactites, les décorations polychromes géométriques ou à entrelacs, qui résument les caractéristiques de l’art dit arabe, ne sont que des modifications de l’architecture byzantine ou chrétienne, si intimement déduites des œuvres déjà acquises qu’il vient à l’esprit cette pensée : même sans la conquête islamite, et peut-être mieux qu’avec cette conquête, ces motifs ne fussent-ils pas éclos dans les marges africaine et asiatique, comme les monuments gothiques, issus de souches analogues, sont éclos en Europe. La mosquée El Kalaoun, au Caire, n’a-t-elle pas surgi avec ses contreforts, ses colonnettes en groupe, ses portails à arcades superposées, tout ce bagage de l’art gothique, au moment où celui-ci se manifestait par
les mêmes éléments dans les vieilles cités de France et d’Allemagne ?
Le plus grand éclat de l’art arabe a coïncidé avec la période où l’élément aryen n’avait pas encore disparu des terres gagnées à l’Islam. Il se fâne dès que celui-ci devient rare. Il s’alimente encore quelque temps par les œuvres des captifs européens enlevés par les pirates. Il disparaît quand le Sémite a fait le vide par sa haine du Nazrani et que le recrutement de ses bagnes par la guerre et la course est devenu impossible. Significative remarque, c’est en Espagne, où le fond de la population n’était pas sémite comme en cette Afrique du Nord simplement grevée par Rome de colonies superficielles, que cet art a atteint son apogée. Sans doute parce que le facteur aryen du mélange y a été prépondérant.
Oui la grande mosquée de Damas et son minaret de Jésus, la mosquée d’Omar à Jérusalem bâtie sur l’emplacement du temple de Salomon réédifié par Hérode et brûlé par Titus, la porte d’Aladin au Koutab près de Delhi, le temple de Binderaboum près de Muttra, le mausolée Tâdj-Mahal à Agra, la tour de Ramleh, la mosquée d’Orfa en Mésopotamie; la mosquée d’Amrou, la mosquée Hassan’, la mosquée El Azhar au Caire, la Bel-el-Foutouh ; en Tunisie, à Kairouan, la grande mosquée Sidi-Okka, celle de Sidi-Bou-Médine à Tlemcen’, de Djâma-el-Kébir à Alger, de Mouley-Edriss et des Andalous à Fez; en Espagne, à Cordoue le palais disparu d’Abder-Raman’ et ses quatre mille trois cents colonnes de marbre et la mosquée immense dans laquelle fut bâtie une basilique chrétienne, l’Alcazar de Séville, l’Alhambra de
Grenade, et d’autres, et d’autres!... témoignages célèbres invariablement invoqués, à l’analyse disent irrésistiblement les modifications que les conquérants firent subir aux églises pour les adapter à leur culte. Les monuments qu’ils construisirent avec leurs débris furent exécutés par les artistes et les artisans des pays où ils dominaient; ils eurent pour les œuvres créées avant eux le respect utilitaire de barbares intelligents pour ce qui peut leur servir et qu’ils se sentent inaptes à produire; leurs connaissances en architecture étaient nulles et ils ne firent que continuer ce qui existait avant eux; ils ont subi ces influences, ils n’en ont pas exercées; ils entrèrent dans des civilisations très vieilles, très puissantes, et s’abandonnèrent aux forces fatales qui y évoluaient, ne trouvant à exprimer les aspirations de leur race que dans les détails.
Que de symboles de ce phénomène ! les colonnes de la mosquée d’Amrou, les chapiteaux et les bases des fûts de porphyre de la mosquée El Azhar ont été empruntés à des monuments grecs et romains; un Calife déclara la guerre à l’empereur de Byzance qui empêchait un artiste chrétien d’aller pratiquer à Bagdad.
Oh! les réflexions qui pullulent sous l’action de ces réactifs! Vraiment ne faut-il pas dire que l’Arabe n’a pas d’aptitude artistique, que l’art qu’on lui prête vient des vaincus étrangers à sa race qu’il a fait travailler pour lui ?
Cette question perturbatrice de préjugés de granit vaut qu’on la creuse. Défense de représenter l’être vivant, dit le Koran. Donc la peinture, la sculpture réduites à la seule
ornementation linéaire pure, au dessin de fabrique. Pas de tableaux, pas de statues, merveilleux doublements de l’humanité peuplant le monde d’individualités mystiques plus intenses que les vivantes. Les lions de l’Alhambra sont une curiosité apportée de Perse. Et, en vérité, comment un précepte religieux aurait-il eu cette vertu cabalistique de tarir le flux des incompressibles élans vers les manifestations de l’instinct artistique si cet instinct eût existé? Avant Mahomet pas d’œuvres. Après Mahomet pas d’œuvres. Le commandement du Prophète a consacré et justifié l’impuissance native, il ne l’a pas créée.
Mais la déchéance de l’Espagne après l’expulsion des Maures? Spécieuse objection. Qu’ont fait les Maures retournés en Afrique ? Qu’ont fait ceux qui y étaient restés ? Et, partout, les Arabes, ceux notamment cloîtrés dans la paix de leur Arabie originaire, heureuse et inviolée? Décadence, stérilité pire que celle de toutes les Espagnes. Et ces Espagnes, quoique distancées par les autres peuples aryens ne sont-elles pas désormais en avance sur ce Maroc, sur cette Algérie, sur cette Tunisie, sur toutes les contrées où les nations sémitiques ont pu vivre à leur guise, chacune selon son espèce comme les animaux de la création ? Pour le Sémite ce n’est pas même la marche lente, trébuchante : c’est l’arrêt, la stagnation. Si l’Espagne se débat dans un étrange arriérisme, ne serait-ce pas que, durant huit siècles de domination maugrabine, sa population a subi par le croisement un afflux tel de sang inférieur que le détrempage est désormais impossible? Comme ce soupçon se fortifie et se colore d’évidence, quand on voit le
type farouche, quand on entend la langue gutturale, quand on analyse les mœurs barbares et cruelles de cette nation singulière dont sortit (pourquoi là, pas ailleurs?) l’Inquisition, incarnation dernière du Molochisme phénicien, de ses sacrifices humains, de ses brûleries atroces.
Inaptitude artistique! Illusion historique d’une civilisation qui ne valut que par l’utilisation des forces qui furent un des butins de la conquête. Le présent, et son lamentable épuisement l’attestent. Plus rien. L’Arabe, s’il fut jamais artiste, apparaît rincé du suc artistique jusqu’à la dernière goutte. Et même le Sémite circulant parmi nous ne contredit pas cette extraordinaire exinanition. En dehors des rares exceptions sur lesquelles la controverse peut s’allumer et pour lesquelles il faut faire la part des bâtardises inévitables en cette société européenne si longtemps éprise du dogme de légalité humaine et appuyant sa fraternité aveugle sur le mythe de l’unité Adamique, où dénicher l’artiste sémite pur, où trouver la tradition continuée de l’art arabe ? Rien, rien ! Il n’y a plus rien! Il n’y eut jamais rien !
D’autres expliqueront la morne stérilité présente de l’Islamisme par des habitudes séculaires de désunion , l’immuabilité religieuse, le fatalisme, la diversité des peuples soumis au Koran, le fractionnement de l’empire arabe dont le premier bris fut la séparation en deux Califats, celui de Bagdad, celui de Cordoue. Causes secondaires ! Pourquoi l’immuabilité, pourquoi le fatalisme? La race! La race intelligente mais à étroites parois. La race à visions claires mais sans portée. La race à humanité sans lointains,
essentiellement rudimentaire dans ses conceptions sociales, sans le progressif indéfini, sans l’aptitude aux analytiques spéculations intellectuelles du haut aryanisme inépuisablement éducable, se compliquant de dédoublement en dédoublement, descendant aux plus désespérantes minuties pour remonter au plus exaltant idéal.
Pourquoi, pourquoi, ici à Fâs, cette nuit, tout à coup cette explosion de pensées? Demain le départ. Est-ce la symbolisation dernière de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai senti ? La synthèse de ces réflexions intenses qui m’ont mordu durant trois mois? Le lingot sortant de l’alchimie de ce prodigieux voyage ?
Lundi 27 février, — le matin.
Dans la douceur triste de ce matin pâle de Février, sans grand bruit, nous nous préparons au départ.
C’est fini ! En route pour le retour. Commençons l’Anabase. Face au Nord maintenant. Vers Tanger, vers l’Europe ! Il faut sortir de ce rêve. Grandir? Déchoir? Qu’en sais-je! Déchirer les fils, les voiles invisibles que les sensations exotiques ont filé, tissé sur nos corps, nos âmes, d’un imperceptible et lent travail de ver-à-soie, si serré déjà dans son emprisonnant réseau que l’attirante amertume nostalgique, qui sourdement me pince, est pour ce pays d’exil que je quitte
et non pour la patrie, encore si lointaine, que je vais rejoindre. Au moment de me dégager combien profonde apparaît l’absorption accomplie. Trois mois! vraiment rien que trois mois! et de tels oublis, de tels lointains, de tels effacements dans le souvenir.