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répandait l’inquiétude d’un orage sans ondées et sans tonnerre, abcès météorologique qui ne creva point.
Nous revenions sans gloire. Une animation de mêlée sur le Soko. Serait-ce l’escorte?
Oui, c’est l’escorte. Oh! joie légitime et tant attendue! En grand parterre le Soko est florissant de tentes. En voilà au centre, quatre solennelles, officielles, blanc et bleu, rondes, au large pourtour, les cordages de soutien tendus sur leurs piquets, posées sur le sol en gigantesques couvre-plats. En voici de coniques, gris de voile, en bordure; je les compte : trente-quatre. En fourmilière des cavaliers, des piétons, des bêtes de bât, des bêtes de monture. Nos ingénieurs ont déjà sur leur carnet la statistique : Soixante-dix cavaliers d’escorte, à piment rouge, selam blanc, long fusil à pierre; cinquante hommes pour charger et décharger ; seize valets pour monter et démonter les tentes; quatorze palefreniers pour soigner les chevaux; quatre-vingts mulets de bât; six chevaux et six mules de luxe, au choix des Bashadours; deux palefrois d’honneur pour le Ministre. Et à chaque groupe un Kaïd : Kaïd des tentes, Kaïd des chevaux, Kaïd des mulets, Kaïd des soldats.
Kaïd . Kaïd . Au-dessus de tous le Kaïd suprême, le
Kàid Rha de/ gaie h, el hadj Akmet’ ben Elmrabeth, général des armées de Sa Majesté Chérifiale le Sultan Mouley Hassan’, empereur du Maroc, roi de Fez, du Sous’ et de Tafileth ! Le voici devant sa tente, en forme de bateau renversé, blanc et bleu honorifiquement, largement ouverte, abondante en tapis multicolores, debout majestueux, mulâtre « couvert de
la livrée du soleil brunissant », « chez qui tout est noir, sauf les dents », à l’œil caressant, aux lèvres chargées de douceur souriante, marqué au front d’une tache ronde, qui atteste son exactitude à battre le sol dans ses prières, turban blanc, enveloppement lourd de selams et de burnous superposés, qu’il rejette en pans multiples sur l’épaule droite d’un geste amicalement fier, pour me tendre sa main sèche recroquevillée, en me saluant du Selam aleïk,.... d’une voix grêle, déception! Car il a la voix grêle, cet athlète, petit battant dans une grande cloche. Sauf cette minceur, Othello, lui aussi comme le shérif d’Ouazan’ interviewé à Tanger, mais l’Othello du deuxième acte, au débarquement dans Chypre, « une bête féroce et douce », prenant amoureusement Desdémone à bras le corps et disant : Andiamo.
Devant sa tente, sa bannière : carrée, jaune, flétrie, frangée d’or sali, nouée à une hampe en bois blanc.
Ah ! comme tout cet appareil humilie la modeste caravane de Bastiano en train sans doute, à cette heure, de repasser le Tahaddart’. Et pourtant partout le débraillé marocain. Les valets des mulets ont l’air de mendiants évacués d’un dépôt de mendicité. Les bêtes efflanquées, éreintées, saignantes aux flancs des coups d’étrier en banquettes d’escarpolette, plus cruels que l’éperon, le garot rogneux, baveux, purulent, les fesses limées à vif muscle par le cuir du reculement. Même les chevaux d’apparat des Bashadours ont une tenue de rosses. Les vêtements des soldats crasseux et effiloqués. Des bagages de saltimbanques. Une misère insolemment inconsciente, une pauvreté impériale.
L’élément militaire de cet étrange cortège, le Kaïd Rha en tête, est, en arrivant, allé saluer le Ministre à la maison consulaire. Le baron Whettnall, mieux en santé, est venu au camp l’après-midi inspecter le pittoresque afflux et boire avec le Kaïd les trois coupelles réglementaires de thé vert à la menthe, cuisiné séance tenante sur un réchaud par son principal officier. Compliments et congratulations. Souhaits de bienvenue de la part du Sultan. Conversation dans laquelle Sicsù drogmanise, passant et repassant les discours comme les mets en un banquet. Un colloque cordial, théâtral, que les chevaux du Kaïd, entravés en demi-cercle devant sa tente, semblent écouter.
Le déballage du camp encombre le Soko jusqu’aux remparts lamés par le soleil couchant d’une flambée d’or rouge, que l’alchimiste crépuscule, prompt à le suivre, métamorphose en argent bleuissant.
Vendredi 6 janvier.
Cette nuit le Mouezzin’, . le Mouezzin’ !
J’arrive au camp par un brouillard matinal, léger comme la vapeur odorante qui monte des théières. Je surprends le Kaïd Rha, le général des armées de Sa Majesté Chérifiale, faisant ses ablutions intimissimes derrière sa tente, dans une vieille marmite! Proh findor !
Dégénérées les ablutions! Des simulacres souvent. Le
Hamman’ aussi, rétablissement de bain. A Larache, construction basse, à soupiraux par où sort la fumée des chauffes léchant les murs et les noircissant de ses fuliginosités. Dehors lugubres d’un vieux four à poteries, négligé et croulant; les tons des cheminées éventrées de nos démolitions. En cette caverne où nul Européen ne pénètre, s’insinuent les dames maures, strictement voilées, ainsi que des ombres en des tombes. « L’homme ne doit pas voiler sa tête parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l’homme. » Lieux de conversation, de nettoyage et d epilage, une des distractions de leur existence enfermée très à leur goût du reste, et qu’on peut définir : une claustration tempérée par des terrasses. Elles se visitent par les toits, sautant de l’un à l’autre, grimpant, escaladant, dévalant, telles que chattes de gouttières, sans l’enveloppement du flave et discret haïck obligatoire dans les rues seulement, teintées aux pieds du badigeon safran du henneh qui leur fait des savates artificielles, s’aidant des orteils, gros et durillonnés, des genoux, des mains gantées de henneh aussi. En somme de peu élégantes personnes. Dans ces exercices acrobatiques plutôt guenons que femmes du monde.
Pour le Musulman la femme est « un être qui grandit dans les ornements et la parure, et qui est toujours à disputer sans raison >. Allah élevé et grand a dit à ses fidèles, par la voix de Mahomet : « Vos femmes sont votre champ; allez à votre champ comme vous voudrez. Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre la désobéissance, vous les reléguerez dans des lits à part, vous les battrez ». Dans le Harem,
la maison, la femme est une ménagère; elle remplit les offices domestiques, lave, coud, cuisine, allaite, élève, et se couche pour le mari, le maître, quand celui-ci va à elle « comme à son champ ».
Instrument de service, de plaisir et de reproduction, elle est de nature inférieure. Le Paradis, « ce jardin arrosé de courants d’eau où le vrai croyant demeurera éternellement, où il trouvera des femmes exemptes de toute souillure, des ombrages délicieux, et la satisfaction de Dieu », n’est pas ouvert aux femmes de la terre. A peinequelques saintes seront exceptées de la proscription. Il en fut une à El Araïsh. Son tombeau surgit des aloès dans un des cimetières proches du redan espagnol à proue de cuirassé. C’est la Mennana. Debout sur la côte, au temps des canonnades et des bombardements, elle recevait dans son giron les boulets lancés par les infidèles, tout comme la noire Notre-Dame de Hal. Autour de son sanctuaire on pèlerine. Sicsù y a fait sacrifier aujourd’hui un mouton pour quelle favorise notre voyage, et le gouverneur des fils du Sultan trois bœufs à titre de don de joyeuse arrivée. Les princes, allant à cette dévotion, ont passé tantôt, serrés dans leurs selams, pareils à de petites momies, en procession rythmée par la musique vinaigrée des gaijtas qui fait pointer en l’esprit la drolatique observation de Shakespeare : « Il y a des gens qui, aux sons nasillards de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine ».
La cacherie constante de l’être féminin au début intrigue et irrite l’Européen, habitué chez lui à le voir partout circulant, à chercher, à subir le charme de son visage et le frôlement de son
voisinage, à voir, à entendre dans la ramée de sa vie l’agitation et le gazouillement de ces gracieux oiseaux. Un drainage s’opère, appauvrissant les sensations, leur soutirant des sucs, enlevant à l’activité cérébrale le piment et le pigment de l’excitation réciproque des sexes. La faculté de badinage s’étiole, tout ce qu’affine l’escrime légère de la galanterie s’empâte. De la dignité davantage, de l’amabilité moins. Le côté homme s’accentue. On devient plus grave, plus morose aussi. De brusques fringales du sixième sens. Puis un apaisement. Encore des retours offensifs, des crises et des accalmies, et, enfin, la sérénité sédative du prêtre discipliné et résigné en son célibat.
La femme apparaît ici surtout comme servante concubinaire. Rien de cette oisiveté voluptueuse qu’en les imaginations de collégiens suggère le mot « Harem ». Ce mot, pour l’Arabe, est de signification décente et austère. C’est la famille, c’est le ménage; certes avec la polygamie séculaire, mais cette polygamie elle-même est normale, antérieure au Coran, consacrée et réglementée par Mahomet, non inventée, et vraiment vertueuse autant que les rapports entre époux monogames. Le nombre des femmes du vrai croyant est limité par ce précepte double : Etre juste, rester rangé. » Si vous craignez de n 'être pas équitable, n’épousez parmi les femmes qui vous plaisent que deux, trois ou quatre. Si vous craignez encore d’être injuste n’en épousez qu’une. C’est la loi de Dieu. Il vous est permis d’aller au delà si vous voulez y employer vos biens, mais toujours vivant avec réserve et sans vous livrer à la débauche. »
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