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IX. Jour de repos au camp devant Larache

Samedi 7 janvier.

Tout va bien. Le Ministre reprend pied. Le temps est splendide. L’escorte est prête. Ces trois facteurs du départ, longtemps attendus, enfin concourent. Des menuisiers maures confectionnent une litière. Donc bientôt le boute-selle. Le sacrifice de Sicsù à la Mennana opère. Insha Allah !

Bain de lumière fine, bleue et poudroyante d’or doux. La mer, une énorme cuve de mercure. Pas de vent. Le matin auroral d’un jour de juin chez nous. Résurrection bienfaisante et pacificatrice. Le camp fainéantise en une convalescence de fatigue. Sous les tentes on taquine la guitare, qui scande des chants enfantins, monotones, interminables, incitant les négros à des frappements de mains et à des gesticulations simiesques. Deux petits voiliers traînent en dehors de la barre, pareils à des capuchons de djillàb’s perdus et flottants. Un steamer, de ceux qui font la côte, battant pavillon français, la Moselle , entre glissant sur l’huile de la mer immobile.

Le soleil cuit. Nous cherchons les coins en lesquels s’étale l’ombre indigo. L’aire du campement se bariole d’une sécherie de selles rouges, de couvertures, de tapis diaprés. La ville brasille en la corruscation d’une châsse barbare, vieux bronze, émeraudes, coraux d’un rouge dur.

Le Pacha qui a amené les Sultanets, qui en a la garde et gouverne le district, est venu au camp avec un petit cortège

rendre ses devoirs au Ministre. Vingt cinq ans, replet, visage plein, jovial, mains épaisses, courtes, très soignées, politesse de formules. Il boit les trois tasses de thé d 'étiquette et, suivant l’étiquette, après chaque ingurgitation, rote copieusement. « Roter est un terme bas et l’on évite de s’en servir >, dit Littré. Mais puisque c’est ici un usage de bel-air, je me passe le mot.

Au soir, coucher de soleil à ne jamais oublier. Dans les lointains de l’Occident tout cuivre pâle. La côte, vue à revers, vacille en des effluves rouges. Dans les lointains de l’Orient tout porcelaine turquoise. La mer palpite lentement, violette. Au-dessus, blanc de neige, éblouissante, la forteresse crépusculaire et froide. Les petits voiliers traînent toujours devant la barre, oubliés, délaissés, silencieux. Des arabes, grandissant dans la marée montante des ombres, prient sur les piédestaux de rochers, plus nobles en leurs gestes qu a l’autel des abbés crossés et mitrés.

Qui ici voit, qui ici sent ces beautés? Nul. Des natifs barbares, des étrangers cupides. C’est devant eux que l’heureuse et inconsciente nature déroule ces splendeurs. Quoique visible, elle demeure close. Elle se dévoile et reste inviolée. Que d’artistes ne l’ont pas comprise, n’ayant vu et n’ayant rapporté que la défroque des banalités agaçantes : « Faux orientalisme. Turquerie de convention ! » Certes dans la complexité de ses changements magiques, combien insaisissable elle est pour qui tente de la brutaliser par une saisie sur le vif. Décourageante pour l’artiste véritable qu’elle convai net de son impuissance. Comment peindre? Comment écrire? On s’essouffle à

la poursuite de ces fuyantes et caméléonantes merveilles, épopée à travestissements jouée par le ciel, la terre, la mer, ayant pour habilleuse la lumière. On a la détresse de l’impossibilité de communiquer à autrui les sensations violentes de ce mouvant spectacle. Nulle éloquence de pinceau, de plume, de parole ne vaut pour cette traduction d’une langue sublime. Seule consolation : l’inépuisable trésor des souvenirs, à évoquer, à gaspiller tout au long de la vie.

LU

Dimanche 8 janvier.

Essai par les Bashadours des chevaux et des mules. Décidément peu brillante cette cavalerie. L’étrille et la brosse à pansage, inconnues. Telle la bête se met sur ses appuis, le matin, se dépêtrant de sa litière de boue ou d’herbe humide, telle le palefrenier la bride, la selle, et vous la présente crottée, mouillée, frissonnante. Oh! la bonne légende que le cheval arabe ! Oh ! la bonne légende que le cavalier arabe ! Oh ! la bonne légende que l’amour de l’Arabe pour le cheval! Cruauté de l’homme, décadence de l’animal, voilà la synthèse. Pour conduire et se faire obéir, des instruments de torture, un mors à levier qui ensanglante la bouche, l’étrier-escarpolette qui scarifie le flanc; et des enjolivements atroces : le soin à tenir vives les plaies pour avoir plus d’action. Comme équitation, l’art grossier de s’emboîter et de tenir entre deux troussequins d’un pied de haut. Quant à la race, la postérité de Rossinante,

(iSo)

de figure s’entend, car au fond vaillance, patience, sobriété admirables, formées de génération en génération par la résignation aux misères.

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