‹ El Moghreb al AksaChapitre 6 sur 20 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Lundi 9 janvier.

Nous liquidons nos affaires et nos politesses.

Prise de congé chez le Pacha, en son palais dans l’enceinte de la Kasbah, le revers du redan à proue de cuirassé, où sont aussi la maison des Sultanets et la prison, visitée ces jours-ci et presque vide, dont le gardien nous disait : « Il y a peu de monde, le Pacha est absent ». Nous allons en corps, le Ministre à cheval, coiffé d’un helmet, précédé de son janissaire en turban, Ben-Kador, le sosie de Rops; nous à pied, pour le décorum. Nous passons le haut porche en fer à cheval flanqué du corps de garde en logette où veillent indolents quelques maures écrasés sur leurs talons. Et nous montons processionnellement au Palais.

Le Palais! L’habituelle mystification. Rien des splendeurs que le voyageur qui s’est monté le coup se croit contraint de voir et de décrire. Hauts murs blancs de banlieue. L’entrée d’une grande ferme. Une vingtaine de soldats et de serviteurs en peignoirs, rangés. Pour salle d’audience, le patio, étroit, parqueté de faïences vulgaires, sans fontaine, dégingandant le pittoresque d’un bout d’escalier raide s’enfonçant dans le mur et d’un balcon en bois découpé érigeant trois colonnettes qui

fenêtrent un réduit en contre-haut (chaire, chœur, palier). Portes cloutées, closes, barrières du harem; meurtrières à moucharabis par lesquelles vraisemblablement les femmes et les enfants nous regardent; bancs fixes à traits carrés, faïencés comme le sol. L’odieux badigeonnage déshonorant les décorations anciennes dont quelques lambeaux bornoient sous ce fard, lamentablement.

Dans le réduit en contre-haut (chaire, palier, chœur), tapis, coussins et nattes; dessus le Pacha, tassé, et un familier, devant qui la batterie à thé : plateau de cuivre, tasses anglaises, bouilloire tout autant anglaise. Pour nous une petite table chargée de bonbons locaux, éventaire de marchande en foire, et des chaises empaillées dépareillées. Le Pacha a le médium entortillé à la diable de linge douteux : un panari. Le thé vert à la menthe est cuisiné suivant le rite; trois fois on nous offre et on nous reprend les tasses sans aucun souci de rendre à chacun la sienne ; trois fois notre hôte rote dans toutes les règles. J’essaie de lui rendre sa politesse, mais je reste inférieur, très.

Telle cette réception officielle. Luxe dont les habituels narrateurs eussent fait quelque chose de dignement pompeux. En vérité, une barbarie originale, très charmante de drôlerie.

Mardi io janvier.

Dernier jour. Tournée d’adieu dans la vapeur mélancolieuse des prochains départs. Circonvolutions lentes par les sites

préférés; longues stations aux endroits chers, devant les aspects à emporter, à pendre dans la mémoire : Atlantique féroce et douce, barre qui ronronne ou gronde, Loukkos limoneux, Lixus noir, cité sauvage. Adieux cordiaux et tristes chez M. Clarembaux dont la table hospitalière nous a si souvent réunis. Mise en ordre de notre très petit bagage. Dans nos pensées, de nouveau, au loin, Méquinez qui nous sollicite.

Mercredi 1 1 janvier.

Bottés, éperonnés, helmet en tête, cravache en main, nous arrivons au camp. Il est déjà déblayé. Toutes les tentes sont pliées et leurs montants s’allongent en épaves sur le dos des mulets. Nos chevaux enharnachés et à chacun un palefrenier en djillàb’, le bras passé dans la bride. Les cavaliers d’escorte en selle, le fusil long droit sur l’arçon, en lance. Tous avec un air d’attendre le commandement : En route !

Le Kaïd Rha, solennel, devant son cheval. Et quand le Ministre arrive, de la foule emmuraillant la scène, des maures se détachent brusquement et lui baisent la manche : « Il va voir le Sultan, pape et roi, qui parle au nom d’Allah puissant et miséricordieux, d’Allah qui a élevé les cieux sans colonnes visibles, a soumis le soleil et la lune et, au-dessus d’eux, s’est établi sur le trône. D’avance n’est-il pas sanctifié par cet honneur immense? »

Salam aleïk ! Salam Aleïkoum ! De sa voix grêle le Kaïd Rha

nous salue, serre nos mains de sa dextre basanée et la place sur son cœur. Le baron Whettnall se met en selle, et tous. De nouveau des maures l’assaillent : ils appuyent leurs lèvres sur ses jambes, sur ses bottes. « Puissent ces Nazrani aller jusqu’à notre Seigneur et Maître, et qu’Allah lui donne de longs jours ! » Un aveugle aussi, conduit par un garçonnet, un aveugle biblique, à visage extasié : C’est le Mouezzin’! le Mouezzin’ qui, cette nuit, a rempli l’atmosphère de chants liturgiques plus passionnés, plus prolongés, plus divinement sonores et pathétiques.

A-t-il appelé la grâce d’Allah, puissant et glorieux, sur le Bashadour qui l’a tant admiré et que peut-être il ne reverra plus?

DE LARACHE A MÉQUINEZ

Mercredi xi janvier 1888, de Larache à Oulad Boushta.

Sous le grand Soleil, par la campagne heureuse!

En éclaireur, loin devant, mais visible, un soldat isolé, paquet blanc cahotant sur un cheval, le long fusil gainé de rouge dressé en paratonnerre. Près de nous, en tête, le porteur de la bannière jaune frippée du Kaïd Rha, à cheval aussi (quelle rosse !), visage maigre, peau écaillée de lépreux mal guéri de la lèpre. Le Ministre, le Kaïd Rha, et le Pacha faisant la conduite. Proche d’eux le Drogman, dictionnaire sous figure d’homme, possibilisant la causerie. Nous ensuite: quatre helmets. Puis les cavaliers d’escorte, grossis d’un piquet d’honneur fourni par la garnison de Larache, escadron en désordre qui grouille : eux, leurs chevaux, leurs selams, leurs selles, avec les allures et les lignes souples, confusionnées, flottantes, saisies adroitement par Fromentin; aussi avec des tons, des couleurs, des lumières dont sa terne palette a ignoré l’éblouissante matité. Derrière, masse protoplasmique,

les porteurs de bagages, ondulant en épaves, distendant peu à peu leur colonne, disloquant leurs distances, à pied, à bête, chacun pour soi, sur la route, sur les à-côté, foule débraillée, guenilleuse.

L’ensemble de la cavalcade : départ d’un cirque fermant baraque après faillite! Je le dis en vérité au grand dam des illusionnistes qui, dans leurs récits, mènent les Bashadours en d’imaginaires pompes royales. Oh! toujours la fausse turquerie et l’orientalisme de convention !

Qu’importe, puisque : Sous le grand Soleil, par la campagne heureuse!

Le Pacha ne dit rien au Ministre. Le Ministre rien au Pacha. Sinécure du drogman. Difficile la conversation, moins à cause de la langue que de l’abîme des idées et des sensations béant entre les races.

La caravane joint le bois où nous fîmes chasse derrière une mule. Des taillis d’abord, marge misérable, rongée et ravagée par les charbonniers. Puis de-ci, de-là un chêne-liège, puis davantage, puis nombreux, étiquetant de petites feuilles luisantes vert-gris-noir sans entrain, les rameaux tortueusement allongés sous lesquels une apparence d’ombre. C’est le Raba de Si Bou-Selam , un des rares bois de ce Maroc, dévastateur d’arbres parce que sans houille, et aussi parce que jadis tout vainqueur tuait les hommes, brûlait les maisons, enlevait les femmes et coupait les arbres, en son universelle rage de destruction. Au bord de la route, affalant sur elle des branches contorsionnées qui remontent après avoir touché le gazon, trapu, gesticulant, formidable, un chêne séculaire,

un burgrave de chêne, un chêne porte-souvenirs, un chêne impérial, chérifial : l’arbre de Mouley-Ismaël, bâtisseur épique des murailles de Méquinez, un victorieux et un saint.

Si nous faisions ici la halte méridienne? — « Non : pas de Nazrani sous son feuillage sacré. » — Et on nous pousse plus loin, dévotement.

Soit. Voici une clairière charmante, en la paix des solitudes . Dans l’herbe, autour des troncs, palmiers nains, lys, rosaces jaunes des pissenlits, clochettes bleues des campanules, pompons des pâquerettes blanches et des pâquerettes soufre; au dessus, se pavanant splendides, mondaines, grandes iris de soie violettes ornées au cœur d’un nœud blanc. Reposons une heure dans cette mélancolie heureuse, centre de la dispersion de notre escorte parant magiquement le sous-bois des fleurs gigantesques de ses cavaliers.

Le Pacha prend congé: Salam aleïk! Salam aleïkoum ! Il retourne élever ses Sultanets, pourvoir sa prison et remplir ses coffres. Nous débouchons en plaine. Vue longue, longue. Ondulations molles sur lesquelles la route étale la trame des sentiers en lesquels elle s’effiloche et que garnit le convoi qui a passé devant durant notre sieste. Il tache au loin la campagne de sa flottille. Peu de culture, pas d’habitations. Surface verdoyante échancrée de crevés sablonneux. A gauche une levée montagneuse nettement coupée sur le ciel opalin. L’étendue! L’étendue déserte, non le désert.

Durant l’étape de l’avant-midi le bois empêchait les fantasias. Sur la plaine large où nous cheminons, plus d’obstacle. Pour leur plaisir plus apparemment que pour le nôtre, les

cavaliers d’escorte se lâchent en galopades effrénées, chargeant et invectivant un ennemi imaginaire, se désarticulant en gesticulations de bataille, faisant parler la poudre, lab el barôd , selams au vent en étendards. Et dès que le coup de fusil est parti, ou raté, ils tournent bride et reviennent au pas, apaisés par la décharge, soulagés de leur accès d’érotisme guerrier. D’autres les relaient et le jeu va, sans interruption, projetant ses escouades, partant, revenant, repartant. Nous marchons au milieu de ce mouvant et fumant tapage.

Sur un large gazon vert, en lieu élevé, tout à coup se démasque le camp planté en bel ordre par les gens du convoi. Rien que les cônes gris et bas de ses tentes sur l’horizon vide. Partout autour, dans une pureté idéale d’atmosphère, l’infini simple. A l’occident, très loin, l’Atlantique nébuleuse. A l’orient la montagne dans un poudroiement ardoisé. Tout près de nous les haies de cactus d’un douar alignant une maçonnerie végétale. L’immensité avec, dedans, ces très petites choses : Nous.

Toute la valetaille sur un rang attend le Ministre. Les cavaliers aussi. D’un seul pli, tous se courbent. Puis : rompez les rangs.

Nous sommes au douar des Oulad-Boushta, les fils d’un ancêtre Boushta, pasteurs et laboureurs. En voici, en djillàb’s, qui nous regardent, tous une matraque crossée à la main, avec des chiens, aspect de chacals bâtards, qui grognonnent. Leurs huttes là-bas, en lignes régulières, sur la pente. Descendons-y. De mêmes dimensions toutes, parois de joncs, couvertes en grossier tissu brun de laine, cabanes sordides,

( iôi )

misérables taupinières, sâles, chacune entourée d’une clôture hérissée de fagots secs. Poules, bourriques tristes, chèvres d’un noir à reflets rougeoyants, petites vaches. Pas d’arbres, sauf quelques figuiers effeuillés. Toute surface maintenant fraîche de vert, mais quid par les chauffes de juillet, d’août, rôtissantes? Des chiens partout, aboyant sur les seuils, pointant le museau par les trous des haies, enveloppant le village d’une houle de cris. Des femmes, des enfants s’agglutinant en groupes ébahis. La sauvagerie nègre. La plèbe de la glèbe, déprimée, désarmée, commode pour un gouvernement oppresseur et pillard, troupeau, bétail, se laissant faire, et transformable aussi en horde de bêtes féroces à lancer sur un ennemi.

Nous remontons lentement au camp que submerge la marée silencieuse des ombres nocturnes. Motma! Moima! toujours le même mot tintant dans les colloques de nos maures qu’excite une colère jacassante. Mouna ! Qu’est-il advenu à propos de cette Mouna, quotidienne contribution de vivres que doit aux Bashadours qui passent la population sur le territoire de laquelle ils dressent leurs tentes pour la nuit, et qu’on nous a fidèlement servie depuis Tanger? Mouna I Mouna! N’est-ce pas la Minha, l’oblation dont parle le Lévitique? — Eh! Gumper, dites-nous donc? — (C’est Francesco Gumper, le fils du vieux Gumper du Cap Spartel, que le Ministre a engagé comme sous-drogman et aide général, sec, long, jaune, à l’œil malin et doux, actif, serviable, merveilleusement débrouillard, arabisant d’idées et de mœurs, et, partant, fraternellement traité par nos marocains.) — C’est

la Mouna! — Quoi la Mouna? — Pas de Mouna! — Pas de Mouna? — Non! — Alors rien à manger? — Rien!

Le Kaïd Rha est furieux. Il a fait amener deux fils de Boushta par ses cavaliers; ils les ont poussés ici, les bourrant et tapant dessus avec les canons de leurs fusils. Il est en train de les juger.

Sous la tente en bateau retourné, Xoblonga , incurvis lateribus tecta , quasi navium carina de Salluste, dans ses guerres de Numidie, largement ouverte, pans relevés, le sol disparaît sous les accroupissements. Le Kaïd au centre. Devant lui, tout près, leurs nez à son nez, en un groupe serré de confesseur à confessés, les deux fils de Boushta, penauds, interrogés d’une voix grêle, irritée, s’expliquant avec humilité. Autour les officiers impassibles, écoutant. Dehors, nous et des curieux, debout. Une seule bougie, un négrillon pour chandelier, éclaire sépulcralement. En versets, en réponds procède un dialogue long, long, pour nous incompréhensible. — Tlialeb! dit finalement le Kaïd. — Thaleb c’est l’écrivain arabe. Chaque légation en a un, et il l’accompagne en ambassade. Le nôtre est un grisonnant petit vieillard, en djillàb’ grillée de raies noires, trottinant en route sur une mule, seul et silencieux, un parapluie sous le bras. Il s’agit de dresser procès-verbal. Il s’installe près du négrillon teneur de bougie, et, sur un carré de papier européen, avec la plume de roseau fendu, trace, sous la dictée du Kaïd, à rebours, les hiéroglyphes sémitiques qui vont fixer l’infraction des malheureux Oulad-Boushta.

Nous étions peu après à table, mangeant un dîner de

conserves, quand l’un de nos ingénieurs dit : — Écoutez ! Qu’est-ce que c’est que çà? — Des coups mats, rythmés, en trois temps, comme sur des sacs d’orge. — La bastonnade, dit en riant Gumper. — La bastonnade ! Horreur ! Et ce Gumper qui rit ! Précipitamment nous vidons le Comédor, et courons guidés par le rythme mat en trois temps qui bat toujours, en métronome. Nous fendons un entassement; en dedans, par terre, comme saint André sur sa croix, un des fils de Boushta, étendu bras en croix, tête tenue par un maure, jambes tenues par deux autres, et trois debout lui flagellant les reins avec des brides de mulets, régulièrement, comme forgerons battant l’enclume : Rie, tic, tac! Rie, tic, tac! Pas un cri, pas de plainte. Simplement, correctement, officiellement, ceux-ci tapent, celui-là se laisse taper. Rie, tic, tac! Rie, tic, tac! Pour son camarade, c’est déjà fait; il regarde, se frottant le bas du dos, fort calme. Rien d’horrible, rien d’émouvant. Plutôt comique.

Est-ce que « la Bastonnade » aurait ici un sens autre que celui que nous pensons, de même que « le Harem », de même que « le Fatalisme »? La différence des races ferait-elle le malentendu des idées? Le Fatalisme : non pas la résignation pessimiste et lugubre, mais l’obéissance sereine et pacifiante à la volonté d’Allah ! Le Harem : non pas un lieu de débauche fainéante, mais la famille active et ordonnée dans les devoirs du ménage et les rapports conjugaux. La Flagellation seraitelle quelque chose comme les verges dont on fouettait autrefois nos écoliers? Sans infamie et presque sans douleur? Il n’y a guère de Marocains, n’importe le rang, qui, m’assure- t-on,

n’y ait passé. Certes, s’il s’agit d’un juif, l’arabe qui tape y va de bon cœur et de bon bras. Mais ce bras mollit s’il s’agit d’un musulman, à moins que ce ne soit un voleur; on le cingle alors, à volées de nerf de bœuf, comme celui dont nous parlait M. Clarembaux, promené sur un âne dans les ruelles de Larache et qui, à chaque coup, se retournait, hurlant et grinçant des dents, en bête fauve. Des coups? la belle affaire! Il y a peu de temps encore, les janissaires des légations à Tanger bâtonnaient les passants en précédant leurs maîtres. Aucun sémite ne se plaignait. Ce sont les aryens qui ont dû imposer la suppression de ce brutal cérémonial.

La bastonnade a eu la vertu de débloquer la Mouna. En voici le cortège qui monte du douar : Cinq moutons vivants, des pains de sucre de Marseille, des paquets de bougies belges, des galettes, des œufs, du thé, des poulets noués à la douzaine en bouquets par les pattes, de l’orge, du beurre, du charbon de bois, l’assortiment coutumier, que le Kaïd Rha distribue à ses hommes, après nos prélèvements de Bashadours. On va égorger, plumer, cuire, et ripailler jusqu’à l’aube.

Car il est tard. Sur ce camp de barbares et ces querelles de mangeaille, les deux ont libéralement dressé leur coupole magnifique, éblouissante de pierreries stellaires. Orion, en son impériale cour d’étoiles, pare le firmament d’un scintillement énorme. Sous ces splendeurs, obscurs et petits, en gibiers rentrant au gîte, nous nous glissons dans nos tentes sans fenêtres, tapissées de feutre sombre, où nos couchettes sont dressées sur l’épais gazon.

Jeudi 12 janvier,

D’Oulad Boushta au Djouma de Lalla Mimouna.

Nuit bonne dans notre tente archi-close et noire comme un catafalque. J’ai eu le bercement du grondement de l’Atlantique, tel qu’une cataracte lointaine.

Je sors. Ciel pur, brume légère sur les prés, brise frisante. Le camp remue; on recharge les bêtes. Le Kaïd Rha, majestueux, va, vient. Les flagellés d’hier soir l’approchent et lui baisent la manche. Baiser la manche c’est dire : Je ne suis pas digne de te baiser la main.

Par des plateaux toisonnés de bruyères courtes et de petits buissons à feuillage triste. Éparpillement fleuri de la caravane dans la verdure. Sur nos flancs, la fantasia fonctionne sans interruption. Les sommets arrondis se garnissent d’habitants, groupes statuaires en pierre grise. Parfois, avec eux, le lévrier marocain, le sloughi, efflanqué, la robe flave comme les djillàb’s, la queue pendante avec un retroussis en corne d’Ammon. A côté de mon cheval deux jeunes palefreniers nègres trottinent, se tenant par un doigt, têtes nues, pieds nus, allègres.

Maintenant nous serpentons dans une vallée à contours nonchalants, piétinant en terre grasse encore trempée des pluies qui nous ont assaillis à Larache. Pas d’arbres, comme toujours. Des cultures d’orge germante. Des friches aussi. A mi-côte, voici le Comédor dressé pour la collation de midi.

Sur chaque versant un douar. Au fond du val, un cours d’eau, Y Oued Dvadev. Et sur la hauteur de l’autre rive, une centaine de cavaliers sur un rang, en muraille, immobiles, hérissant, en dents de peigne, leurs fusils droits. C’est le goum du gouverneur voisin, Remoush , célèbre pour son hospitalité fastueuse, qui va relever le détachement du Pacha de Larache. Déjà il adresse au Ministre, à titre de bienvenue, un gigantesque plat de Kous’-Kous’, en lequel, sur les grains blancs roulés en semoule, repose un demi-mouton bouilli dans du lait, avec sa peau dont on a brûlé la laine.

Nous laissons ce mets anormal à l’escorte, et, assis sur l’herbe, frugalement nous rompons le jeûne. Les gens de Larache nous quittent. Nous passons la rivière à gué. Le goum de Remoush s’ébranle et, solennel, vient saluer le Ministre : Marhababik, sois le bienvenu, marliababikom , soyez les bienvenus! Tout le cortège gagne le plateau. Oh! la merveilleuse nappe de jacinthes naines violettes! Sur ce tapis, notre cavalerie nouvelle développe une fantasia mirifique. Ses pelotons partent coup sur coup dans un roulement de galop et un tressaillement de harnais. La poudre est bonne cette fois, plus de ratés. Lab el barôd ! Ils tracent des sillons blancs de fantômes dans le paysage ; les pieds des chevaux raclent avec un bruit de râpe les feuilles qu’ils fauchent et éparpillent.

Dans cette fête nous achevons l’étape. Le camp est établi contre un massif de cactus colossal, dont le quadrilatère tache lourdement un versant en pente molle. Étrange! il en sort un minaret. Ce massif est un village. Ce minaret est celui du sanctuaire d’une sainte : Lalla Mimouna Taganaout. La

gentille grappe de noms, clochetante et tyrolianisante! Lalla Mimouna Taganaout!

Un village, oui. Pas un douar. Un Tchar, un établissement fixe, par opposition aux huttes des nomades, mi-tentes, mi-chaumières, qui sont le douar. Entrons dans cette cité de cactus. L’épaisse muraille, maçonnée de raquettes charnues enchevêtrées, s’ouvre en poternes étroites, entrées de couloirs tortueux dans lesquels nous nous engageons. Un labyrinthe développant ses sinuosités flexueuses et voûtées, taillées en plein dans le bloc végétal. Des parois sortent, tendues et menaçantes, les paumes épineuses : sommes-nous dans l’allée des soufflets? De-ci, de-là, en bubons rouges sur les palettes vertes, la saillie glandulaire des figues de Barbarie, rares maintenant, innombrables dans la saison, et dont les naturels s’empiffrent à crever. Cité de cactus! bien nommée. Partout le bizarre arbuste chenu, tourmenté, palissadant, bastionnant. Sur les sentiers principaux débouchent, en ce fantastique système vasculaire, à droite, à gauche, des diverticules; leur cul-de-sac est en aire resserrée où se cache une cabane en briques cuites au soleil, hérissée d’un nid vide de cigognes, et, autour, la basse-cour. Femmes à visage découvert, tatoué d’arabesques bleues. Pour vêtements, à tous, les inévitables djillàb’s.

La Mouna copieuse de l’hospitalier Remoush arrive processionnellement : douze moutons, cinquante poules, cinq cents œufs, quatre chameaux chargés d’orge, trente pains de sucre, vingt paquets de bougies, dix jarres de lait, quarante plats de Kous’-Kous’ ! Ravitaillement imposant ! Le camp est en délire !

Vendredi i3 janvier,

El Djouma de Lalla Mimouna Taganaout.

La nuit dernière c’était l’Océan qui me berçait. Cette nuit ce fut le coassement des grenouilles d’un proche marécage, gonflant, dégonflant leur raclerie rauque. Beau temps par continuation. Mais frisquet à l’aube.

Djouma veut dire Vendredi. Un vendredi c’est un marché du vendredi. Il s’en tient un ici et nous sommes vendredi. Donc sur une aire battue, au pied de la colline de notre campement, déjà s’agglomèrent les campagnards, masse fourmillante en laquelle s’infiltrent de longs cordons d’arrivants dont les sinueux lacets serpentent dans la plaine. La foule est énorme, grise comme chez nous elle serait noire. Nous y entrons ainsi que des nageurs prenant la vague, et elle nous ballotte en ses remous. Variées sont les industries rustiques de ces barbares. Les marchands de semences, leurs balances suspendues aux doigts, avec un système de poids incompréhensible. Les bouchers, oeuvrant des moutons, des chèvres, pendus tête en bas aux fourches, la gorge tranchée jusqu’à l’os dorsal, éventrés. Des légumes en tas, carottes, piments, navets, oignons. Des œufs dans de longs fourreaux d’osier, coniques, à claire-voie. Les bouquets de poules, ficelées par les pattes, gloussant de gémissants caquetages. Savetiers rapetassant les babouches. Potiers étalant en batterie jarres,

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couleur de chameau. Des bijoux en v.-nc

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et l’arabe, installés sous de petites tentes.

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