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Le Soko au Djouma de Lalla Mimouna Taganaout’
écuelles, marmites rouge cuit. Des cordes d’aloès tressé. Les petites meules à la main, peut-être taillées dans les parois de la grotte d’Hercule. Des nattes, des ajoncs. Bâts pour bêtes de somme. Charrues faites d’un gros rameau fourchu, courbé et durci au feu, telles que les égyptiennes d’il y a six mille ans. Le charbon de bois. De petites vaches au poil feutré couleur de chameau. Des bijoux en verroterie. Les juifs, cauteleux, bavant les compliments faux, parlant l’espagnol et l’arabe, installés sous de petites tentes, marchands de cotonnades, et usurant sur les flous’. Des chiens partout, flairant, happant, toujours en défiance. Des baudets énormes et d’autres minuscules, des géants et des nains, broyant un peu de paille. Des dromadaires couchés entravés d’un pied de devant. Les aguadors, portant l’outre sur la hanche, et dont la clochette tinte, tinte, tinte. Une organisation sociale primitive révélant ses besoins sobres. Un arrangement méthodique dans le désordre, les métiers en groupes avec des voies de circulation en damier sur le carreau. Peu de bruit : le silence arabe. Pas de femmes, ou guère. Comme couleur toujours le gris flave de la Djillàb’. On dirait un marché de moines mendiants venus de monastères perdus là-bas dans les monts.
Nous achetons des oranges. — Kaddach , combien, dit le marchand. — Pour une piécette (un franc). — Il nous en compte trois cents !
Et de l’horizon, en la masse fourmillante, s’infiltrent sans interruption les longs cordons d’arrivants dont les sinueux lacets serpentent dans la plaine.
Même date,
Du Djouma de Lalla Mimouna à Oulad Habassi.
Départ. Nous côtoyons le Soko qui bat son plein et contournons par en bas la cité des cactus. Voici la petite mosquée de Lalla Mimouna Taganaout. On y pèlerine : des femmes, des femmes stériles que la Sainte fertilise en ses jours bienveillants. Le sanctuaire est délabré à l’égal d’une pauvre église de nos villages. A proximité une piscine quadrangulaire où des paysans graves s’ablutionnent. La Sainte a vécu ici avec un ermite, qu’elle consolait; de là peut-être son renom de fécondité.
Nous progressons dans le nuage d’une fantasia frénétique dont nous harcèle l’essaim des cavaliers de Remoush; galopades, clameurs, gesticulations, mousqueterie, fumée ; un régiment d’artificiers montés. C’est au moment où les pelotons, intarissablement accourant et repartant pour prendre du champ, croisent le Ministre qu’ils déchargent leurs arquebuses, devant, derrière, en l’air, par terre, avec des hurlements et des grimaces féroces, effrayant nos montures et nous assourdissant d’honneurs.
Le Ministre est maintenant en litière. Il a trop demandé à son courage de convalescent, et ces deux journées de cheval l’ont beaucoup fatigué. La litière est portée par deux mules en flèche l’une devant, l’autre derrière, entre les brancards.
On y a préposé un Kaïd spécial : superbe type de sémite farouche, visage boucané, mangé par une barbe noire de Samson, grands yeux, puits de méchanceté sombre, la charpente carrée, la musculature lourde d’un bourreau. Il a nom Messmoudi. Pieds et jambes nus, les orteils agrippant le sol avec des morsures brusques de griffes, il a d’abord marché, surveillant les mules et les valets, mécontent, mauvais, détachant des coups sournois de trique ou des malédictions sourdes. Mais voici que passe un paysan juché sur un cheval misérable. Curieux, le rustique s’arrête. Le Messmoudi l’a vu. C’est une proie. Il bondit, jette bas l’homme, saute sur la bête, la talonne furieusement, lui torture la bouche à coups de sonnette sur le mord, et revient prendre son poste à la litière en grognonnant de menaçants marmottages. Le maure dépouillé se relève, regarde, ne dit mot. Et personne ne dit mot.
Des ondulations vert-suisse. Plus de buissons. Lys, skylles, iris naines recroquevillant en accroche-cœur leurs pétales pensée, coquettes, charmantes. Des terrains sablonneux, puis, dans des sites de monts et de vaux, des terres noires, les terres noires du Gharb fertile. La route va à travers champs et collines, sans autre marque que les piétinements des passants, gens ou bêtes qui, par milliers, ont tâtonné leur chemin dans la boue. Encore une rivière. Ici Remoush, vieillard en turban, auréolé de poil blanc, paterne, — • et son goum — , nous quittent. Voilà sur l’autre rive le seigneur Habassi et le sien.
La Kouba blanche d’un marabout. Une grande surface pelée : l’emplacement d’un Soko, celui de Sidi-Ais sa-ben-
Lehssen , qui a lieu les mercredis. Paysage élémentaire; plaine gazonnée immense, avec quelques dépressions : le bassin plat du Sbou, F lumen magnificum a dit Salluste, que nous passerons demain; ça et là, au loin, un morceau de cours d’eau, tronçonné, en éclat de miroir; sur une chaîne de hauteurs basses, deux arbres à tête ronde, silhouettés net sur le ciel, à la crête d’un mont; que deux! étonnés! Près de la Kouba, un douar couleur de terre et des haies de cactus. C’est tout.
En ce lieu, sieste calme, contemplative vers les horizons.
Courte étape achevant la journée et nous menant chez les Oulad Habassi. On nous établit pour la nuit sur un plateau herbeux qui coule ses pentes jusqu’à leur petite ville. Ville, puisqu’on y voit quelques constructions en pisé. Des murailles ! Les premières depuis Larache; et pourtant soixantequinze kilomètres en pays fertile; cela fait sensation! Lamentables ces bâtisses, se déchiquetant en ruines. Le castel maure, la Karia, du Gouverneur Habassi en est l’élément principal : grande masure impudente de misère; une usine abandonnée où camperaient des bohémiens, et la malpropreté d’une étable. Nous faisons visite en ce manoir au seigneur féodal. M. Gabriel Charmes a complaisamment décrit une réception analogue. N’a-t-il rien vu, rien voulu voir de ce guenilleux délabrement si peu ostentateur pour les prétentions diplomatiques? Nous sommes reçus sous la même vérandah : un kiosque de guinguette borgne. Le Ministre occupe le siège, unique dans le château, célébré par le voyageur français, un pliant de canne lèpreusement déverni. Habassi a les traits gros, matériels; une physionomie où l’intelligence coudoie la
sournoiserie. Devant nous le jardin d’orangers : un quinconce étroit, sans fleurs, ravagé par les poules. A côté des cours infectes, écuries en plein vent, en pleine pluie, pour les chevaux et le bétail, purulentes de fumier piétiné dans le pissat.
O « le faux Orientalisme et la Turquerie de convention ! » Cette réflexion persistante qui retombe, retombe sur mon cerveau en batterie de timbre. Quels coups de pied brisants et dispersifs, la réalité, épique en son brutal pittoresque, détache aux coutumières fantasmagories! L’Orient! l’Orient! Les Mille et une nuits! Haroun-al-Raschid ! Qu’ètes-vous devenus? Rêves, imaginations, prestiges de fumeurs de kiff et de voyageurs complaisants.
Le soir. Des fumerolles élèvent leurs vapeurs lentes çà et là dans la plaine indéfinie, révélant les douars aux huttes au ras du sol, invisibles, comme des lièvres tapis au gîte émanant leur fumet. Paysage silencieux, gardeur de secrets, inéluctable en son mutisme, qu’on regarde immobile sentant la dérision d’un déplacement de promenade en cette immensité. Ainsi les Steppes, sans doute.
Quelle impression de longueur de temps en mon âme par l’accumulation des imprévus et des éloignements ! Vraiment quelques semaines, sans plus, depuis la fuite? Je croirais des ans. Évaporation de mes sensationnelles habitudes d’antan, curage à vif du fond de mon être intime, lavage à grande eau de mes appartements intellectuels secrets déménagés de leur vieux mobilier de souvenirs. O fraîcheur de vie renaissante ! Convalescence en ma crise de maturité ! Rajeunissement? peut-être. — A coup sûr rénovation.
Samedi 14 janvier, D’Oulad Habassi au Sbou.
Nous nous étions couchés sans lumière. Fatmi, l’Hadj Fatmi notre serviteur, au soleil levant, ouvre le pan d’étoffe qui fait porte à notre tente. Irruption du jour. Adorable surprise ! nos couchettes sont entourées de grands lys dressant au centre du plumet de leurs feuilles les girandoles de panicules ivoirins. Ils avaient poussé dans le gazon. Fatmi, idéalement artiste sans le savoir, n’en a pas nettoyé le parquet.
Dernier présent d’Habassi pour le repas du matin : un plat, grandiose, de croustaillons frits à l’huile. Nous goûtons. Nauséeux. Transmis par le Ministre au Kaïd Rha qui, digne, le reçoit disant : « Ikettenr rirek! Dieu augmentera ton bien ! » Et il appelle deux autres Kaïds, et il appelle Ben- Kador, et il appelle Fatmi, et il appelle le terrible Messmoudi, et tous, accroupis en rond comme chiens autour d’une
gamelle, avec les doigts dépouillent, et déglutitionnent avidement. Tels les héros dans l’Iliade. Quand c’est fini, ils essuient leurs mains huileuses aux crinières des mules. Par surcroît, le Kaïd Rha, général de sa Majesté Chérifiale, se mouche de l’index et du pouce, et s’essuie à la queue de son cheval gris de fer.
Nous chevauchons en plat terrain d’alluvion.
Le Sbou doit couler là-bas devant nous. — Le voyez- vous, vous autres? — Non. — Personne ne le voit.
Pâtures superbes bouquetées des lys qui nous saluaient au réveil. Douars nombreux, bruns, pauvres horriblement, cabanes en parois de roseaux, toitures en poils de chameaux. Les naturels endjillabés font haie. Les femmes vocalisent leurs Iou ! iou ! iou ! iou ! Puis c’est une surface marécageuse, récemment encore noyée par les pluies, collante aux sabots, glissante, jaspée de longues flaques poilues de touffes d’herbes. Le steppage des chevaux fait jaillir en explosion des gerbes blanches et perlées.
Le Sbou doit couler là-bas devant nous. — Le voyez- vous, vous autres? — Non. — Personne ne le voit.
Même date,
Passage de l’Oued Sbou.
Enfin! Le voici le F lumen magnificmn!
On ne peut le voir que si l’on est dessus, tant profondément il coule dans la caisse à bords perpendiculaires que son flot rapide a laminée, comme un large ruban, chaque an, durant des milliers, plus profonde d’un mince rabotage en cette table énorme, sans une ride, qui est la plaine du Sbou.
Le voici! Magnifique, en effet, en sa simplicité rudimentaire. D’un coude qui le masque non loin, s’amène son large courant, imposant et lourd de limon, lessive jaune diluvienne.
Roulant en hâte, taché de longs reflets aciéreux, caméléonant, il lèche et ronge les falaises qui le contiennent, parois d’argile, droites comme des murs, sans une herbe, sans une brindille, nues. Une érosion géante dans le sol mou, un égout colossal livrant à l’Atlantique, sous Méhédia, sa cité d’embouchure, toutes les eaux colligées depuis Fez. Il y a huit jours il coulait à plein fleuve. Aujourd’hui par places des atterrissements boueux émergent formant banquettes, et dessus, échouées en épaves pourpres, des bêtes noyées, déshabillées de leur peau, sanglantes horriblement. Au haut, des rives plates joignant à angle droit leur plan horizontal à l’escarpement vertical des bords. En amont quelques mamelons chauves et fauves. Le vide, le sauvage, le grandiose d’un paysage africain.
Ici est un passage et Habassi l’exploite. Pour le service deux grandes barcasses se disloquant de vétusté avec des équipages loqueteux, mouillées, fangeuses comme si, coulées à fond, on venait de les remettre à flot. Tels chez nous les chalands à curer et draguer les vases. Elles vont et viennent, en navette, péniblement manœuvrées, emportant des fractions du tohu-bohu de la caravane entassée sur un quai bas de bourbe, pataugeante et bourdonnante. On a jeté par terre coffres, colis, paquetages. Les hommes s’agitent en vociférations et gesticulations. Bousculades comme si un vainqueur arrivait et que le salut fût de l’autre côté du fleuve. Patiemment les bêtes attendent, mornes, désintéressées dans l’équivalence des fatigues et des souffrances que leur inflige le quotidien labeur. Quand une barcasse accoste, on les tire à la
rive, or* ; plat h v coin 1 <.*1
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rive. Sur cette rive opposée la mêlée de l’esci ;
entière, pêle-mêle, fourmillante et hruo ■». puisse deviner pourquoi ces cris in , ) a
une clameur qui gonfle et dégo ri c do d'un
long et perçant : < Aaaah Ben- * . d^chined ! >
Trois teintes prolongées en ’ aices : bleus pâles,
jaunes limoneux, blancs ; . Liés de bavures roses,
quelques piqûre^ rouu * • do fez et de selles; quelques ri a. mues: des ch ■ . les mules, des burnous. Les . *