XI. Passage de l’Oued-Sbou
rive, on les range épaule contre épaule, les naseaux sur le plat bord ainsi qu a la crèche, et on leur frappe la croupe à coups de matraque jusqua ce qu’elles sautent au-dessus de l’obstacle, se cognant, s’écorchant les genoux, les canons, les sabots. Entre les animaux, se faufilent les maures, fardage humain bourrant les interstices, encombrant le bac à le faire sombrer. Et cet agglomérat est lâché dans le courant, travaillant des avirons comme une bête qui se noie. De la masse en dérive sort une psalmodie : « Allah isahal alima! Que Dieu facilite le passage! > répétée en litanie traînarde, vidant sur le fleuve son incantation monotone, machinal patenôtre musulman.
Nous embarquons. Pour nous on a jeté une natte sur la crotte, mais la crotte suinte entre les pailles. Point de passerelle. Qu’on nous porte. Voici que ces vrais croyants en loques font des façons. « Se charger d’un roumi! Ce serait s’attirer la colère d’Allah ! > Le Kaïd Rha se fâche. Deux ou trois se résignent avec des gestes furtifs contre le mauvais œil.
De l’autre côté. Je me retourne et regarde. Le fleuve, la rive. Sur cette rive opposée la mêlée de l’escorte encore presque entière, pêle-mêle, fourmillante et bruissante sans qu’on puisse deviner pourquoi ces cris incessants se fusionnant en une clameur qui gonfle et dégonfle, traversée parfois d’un long et perçant : « Aaaah Ben-Kador ! Aaaah Mohachmed ! > Trois teintes prolongées en infinies nuances : bleus pâles, jaunes limoneux, blancs grisâtres, margés de bavures roses; quelques piqûres rouges de fez et de selles ; quelques taches noires : des chevaux, des mules, des burnous. Les cavaliers
d’Habassi, sont accroupis en ligne au bord de la falaise, la brodant de la dentelure blanche de leurs selams. En bas, des arabes font leurs ablutions, puis boivent l’eau, soupe de boue. De grands oiseaux tirent des bordées aériennes, attendant les restes de cette horde passante.
Les barcasses vont, viennent, en navette, péniblement manœuvrées. A chaque traversée s’amoindrit le stock sur l’autre rive. Je demande à un maure : Combien de voyages déjà? — Huit, répond-il. — Je demande à un autre : — Quarante! — Ainsi se déforme la réalité en ces inconsistantes cervelles; nombre, durée, distance rapidement se dissolvent, et huent de leur poreuse mémoire. Le soir du départ, après les bastonnades, j’interrogeai. — Quel nombre de coups? — Vingt-cinq, me dit l’un. — Cinq cents, me dit un autre! — Et cela tout de suite après : j’avais encore au tympan la mate résonnance de la schlague.
Même date.
Du Sbou au Djouma d’Haouafa.
Il a fallu six heures pour transporter d’un bord à l’autre toute la caravane. Le tumulte a cessé et par la plaine qu’engrise la fin du jour nous marchons vers el Djouma d' Haouafa. Ce n’est plus l’effilochée de sentiers en lacis sillonnant la campagne. Nous suivons pour la première fois quelque chose qui ressemble à un chemin. Partout sur la terre
noire frissonne au vent le vert duvet de la jeune orge. Il y a dix lieues de cette couverture fertile du Nord au Sud, dixhuit lieues de l’Ouest à l’Est, sans un pli. C’est l’Atlantique qui, aux temps préhistoriques, a, de ses marées, calandré ce tapis immense. Le territoire que nous foulons est celui des Bessi-Hassen , tribu guerrière. Son Kaïd, Kmida-Ben-el- Meky , nous joint avec le goum le plus imposant que nous ayions vu jusqu’ici. Les chevaux pompeusement harnachés au poitrail d’un large feston de velours cramoisi à broderies d’or, lourdes. Et les fantasias recommencent, abracadabrantes, battant de leurs galopades d’hippodrome les ailes de notre colonne.
Cette nuit nous n’aurons pas de gazon sous la tente. Le camp couvre le sol battu du Soko d’Haouafa. Le Sbou le contourne, tragique et déjà pris par le noir du soir entre ses berges à pic, croulantes du rongement des dernières crues. Le courant épais, sans moirure, sinistre, désert, roule en coulée bitumineuse. Dans la falaise en face, trouée, des chouettes hululent, tristement. Nos cavaliers, à la file, descendent par une ravine pour baigner leurs chevaux qui patinent sur la glaise humide. Un s’enfonce, piétine péniblement, s’enfonce, gémit un hennissement lamentable, s’enfonce, sucé, résorbé par la boue. Avec des cris, on le tire par la bride vers le fleuve et il coule, presque submergé dans le limon, les naseaux tendus vers le ciel, dégagé enfin par les eaux.
A l’arête des escarpements du fleuve, des arabes capuchonnés, en contemplation. Dans l’Est, des monts bleuâtres. A
l’opposite, un couchant orange. Toujours le paysage élémentaire, saisissant. Rien du petit pittoresque intime, varié, complexe et domestiqué de chez nous.
Rentrant, la nuit tombée, une charogne lamentable, une grande mule tombée là et laissée, dressait ses jambes inertes en gestes désespérés. Au ventre béait un trou et aux fesses un autre. Par chacun un chien de douar, chacal bâtard, avait rampé. Allant au devant l’un de l’autre dans l’horrible couloir où, en nœuds fétides, pourrissaient les boyaux, dévorants et sanglants, ils s’étaient rencontrés, et, acharnés, se livraient bataille, les pattes de derrière seules visibles, arcboutées au dehors, trépignantes.
Dimanche i5 janvier,
Du Djouma d’Haouafa à Schliat’, près Sidi-Kassem.
Nous avions hier soir, Théo et moi, pour un douro, acheté un grand sloughi. Besoin de retrouver un chien familier. Couleur flave de djillàb’ et une oreille coupée. — Pourquoi cette oreille coupée? — ai-je demandé au mauricaud qui le vendait. — Parce qu’il courait trop, — a-t-il répondu niaisement. Nous l’avons attaché, avec une corde d’aloès, au poteau central de la tente. Il a coupé la corde en quatre coups de dent. Théo a tenté de le retenir quand il se glissait dehors. Il l’a mordu et a disparu.
Temps froid, soleil pâle, ciel ouaté de nuages argentés. Montagnes au Sud presque indistinctes. Nous devons les
rejoindre. Le Sbou, lugubre. Près du camp un cimetière négligé, inaperçu hier, où, entre des aloès souffrants, des tombes sans pierres bombent la terre. La charogne, cassolette infecte, envoie vers nous, sur le vent d’Est, une odeur nauséabonde.
Le terrible Messmoudi, à la tête de négrier, au torse de boucher, a fonctionné ce matin. Il lui fallait quatre hommes pour tenir des poignées aux angles de la litière qui vacillait. Où les prendre? Des paysans nous regardaient partir. Tout à coup il s est élancé et a saisi à la gorge un de ces innocents, abasourdi. Le frappant sur la tête à coups redoublés de babouche, furieux, cruel, féroce, il l’a traîné et collé à la litière. Puis il s’est précipité pour en chercher un deuxième. Les villageois, en effroi, se dispersaient comme les volatilles d’une basse-cour. Agile, grattant le sol de ses orteils recourbés, il a jeté en grappin sa main brutale sur un fuyard, tandis que les cavaliers mis en émulation, organisant une traque, en cernaient deux autres, dont un aguador qu’ils ont ramené pleurant. Le pauvre a dû laisser sur le carreau son outre, ses gobelets d’étain, sa sonnette de cuivre. Le Messmoudi s’est juché sur le cheval efflanqué requis de force hier, et, ainsi qu’on dirige et qu’on pique un attelage, maintenant il frappe, d’une longue gaule, maudit et ne décolère pas. Une âme de tortionnaire !
Le temps se brouille. Nous allons vite, vers ces montagnes au Sud qui seules rompent la planitude : éclairées à revers, lointaines, découpages de tulle gris gommé. Touffes de lys par myriades, entre lesquelles est semée l’orge comme en nos
Ardennes le seigle entre les souches de chênes. Des mares et de la boue noire demi-sèche. Douars nombreux. Parfois un tronçon de chemin; presque toujours des sentiers tels qu’en font chez nous les piétons dans les récents labours. L’orge verdoie à perte de vue, son herbe courte en des sillons si étroits qu’on dirait un hersage.
Nous allons vite. Que de temps pour arriver à ces montagnes, qui là-bas, tout là-bas restent vagues! Va-t-il falloir traverser ces lagunes qui s’étendent devant elles, submergeant la campagne, mouchetées d’ilots empanachés d’arbres. Et cette ville, cette grande ville dont elles inondent la banlieue, et baignent les remparts, quelle est-elle? Oh! l’énorme troupeau sur ces pâturages ! Et la caravane interminable qui chemine à l’horizon, se dirigeant vers ces palmiers au-dessus desquels pointent des minarets. Est-ce déjà Méquinez?
C’est un mirage! Sous la cuisson solaire, un mirage dresse le fragile prestige de ses décors. Point de lagunes. Point de ville. Point de Méquinez.
Encore un goum, encore un Kaïd qui nous attendent en bel ordre et s’avancent quand les brillants Beni-Hassen nous quittent. C’est signe que nous passons en territoire nouveau : Chevarda! Fantasias, naturellement : c’est leur manière de faire la révérence. Nous en avons les yeux et les oreilles saturés de cette cérémonie nationale.
Halte brève à Berr-Kaiba , au bord de l 'Oued Rdom, un affluent du Sbou, et de da famille par ses rives fortement entaillées et son cours limoneux. Il vient de la sainte Méquinez, lui, découlant du massif dont elle pare un plateau.
Nouvelle étape pour achever cette plaine du Sbou où nous marchons depuis l’aube. Uniformité, uniformité plane. Les montagnes sont proches maintenant et leurs détails perceptibles. Un vaste demi-cirque. Au fond, en coup de hache, un défilé qui tourne en montant. A l’entrée, masse grise, une petite ville faisant sentinelle. Des deux côtés de l’échancrure, la ligne des crêtes longuement prolongée, avec des ressauts, noble de style. Les versants nus, et, à cette heure, sombres. Sur la droite, dans la plaine, aux premiers renflements, un douar encerclé d’oliviers, et, isolée sur un tertre, la Kouba d’un marabout avec des figuiers en collerette sans feuilles. Un ciel lourd et menaçant pèse sur les monts. Grands nuages fantasques; dans les trouées, en arrière-fond très haut, un lointain féminin charmant, de bleu pâle jaspé de lamelles blanches, doux et triste comme un adieu.
Notre camp est au centre de l’hémicycle. L’endroit a nom : Schliaf . La petite ville en sentinelle à l’entrée de la gorge, d’ici si confidentiellement isolée, c’est Sidi-Kcissem. Le soleil est descendu avec une face de colère, rougeoyante, apoplectique, projetant de longs feux horizontaux en écharpe sur la chaîne, et transforme la Kouba, vieille et patinée par les intempéries, en une châsse d’or, orfévrée de joailleries et d’émaux.
L’Oued Rdom tortueux pousse ici près une boucle. Étroite, étrange, terreuse, profondément encaissée, assombrie par le soir. Des arabes passent à gué, la djillàb relevée jusqu’aux reins, pouilleux, les jambes maigres et sâles. En un tel gué, en Judée, Jean-Baptiste baptisait les Sémites.
Lundi 16 Janvier,
De Schliat’ à l’Oued Yoman’.
Des aboiements sans fin ont battu les airs cette nuit comme un passage d’innombrables oiseaux migrateurs. Notre voisinage inusité a inquiété les chiens de Schliat’. Dans les tentes, sur les couchettes si près du sol conducteur de sons, les bruits arrivent recueillis de toutes parts. Je suis sorti pour commander silence à des sentinelles bavardant et disputant que je croyais accroupies contre notre toile. Elles étaient à cinquante mètres.
La mouna, hier soir, a été pitoyable. Le Kaïd Zirari chez qui nous sommes et qui nous a interviewés, je veux dire fantasiés, avec des cavaliers berbères à touffes diablotines ébouriffées de crins noirs sur les tempes, serait-il avare? Bêtes et gens n’ont eu que demi-ration. On murmure. Il circule de mauvais propos sur le Kaïd Rha. L’Hadj Fatmi, indigné, insinue en charabias précautionneux que notre bel Othello se fait payer en douros la moitié des vivres. « Aïb! Aïb! », dit-il : « C’est honteux. »
Notre pharmacien a été mandé au village par le Gouverneur pour ses femmes qui ont les fièvres. Nous l’accompagnons. Agglomération minable de masures bastionnées de fagots. Le château, une fermelette de chez nous qu’on n’entretiendrait plus. Un portique couturé d’éraflures s’ouvrant sur un réduit, en vide-bouteille, matelas par terre au fond : la salle de
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