LUI
Lundi 9 janvier.
Nous liquidons nos affaires et nos politesses.
Prise de congé chez le Pacha, en son palais dans l'enceinte de la Kasbah, le revers du redan à proue de cuirassé, où sont aussi la maison des sultanets et la prison, visitée ces jours-ci et presque vide, dont le gardien nous disait : " Ilya peu de monde, le Pacha est absent. „ Nous allons en corps, le Ministre à cheval, coiffé d'un helmet, précédé de son janissaire en turban, Ben-Kador, le sosie deRops; nous à pied, pour le décorum. Nous passons le haut porche en fer à cheval flanqué du corps de garde en logette où veillent indolents quelques Maures écrasés sur leurs talons. Et nous montons processionnellement au Palais.
Le Palais! L'habituelle mystification. Rien des
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splendeurs que le voyageur qui s'est monté le coup se croit contraint de voir et de décrire. Hauts murs blancs de banlieue. L'entrée d'une grande ferme. Une vingtaine de soldats et de serviteurs en peignoirs, rangés. Pour salle d'audience, le patio, étroit, parqueté de faïences vulgaires^ sans fontaine, dégingandant le pittoresque d'un bout d'escalier raide s'enfonçant dans le mur et d'un balcon en bois découpé érigeant trois colonnettes qui fenétrent un réduit en contre-haut (chaire, chœur, palier). Portes cloutées, closes, barrières du harem; meurtrières à moucharabis par lesquelles vraisemblablement les femmes et les enfants nous regardent; bancs fixes à traits carrés, faïences comme le sol. L'odieux badigeonnage déshonorant les décorations anciennes dont quelques lambeaux bornoient sous ce fard, lamentablement.
Dans le réduit en contre-haut (chaire, palier, chœur), tapis, coussins et nattes; dessus le Pacha, tassé, et un familier, devant qui la batterie à thé : plateau de cuivre, tasses anglaises, bouilloire tout autant anglaise. Pour nous une petite table chargée de bonbons locaux, éventaire de marchande en foire, et des chaises empaillées dépareillées. Le Pacha a le médium entortillé à la diable de litige douteux : un panari. Le thé vert à la menthe est cuisiné suivant le rite; trois fois on nous offre et on nous reprend les tasses sans aucun souci de rendre à chacun la sienne; trois fois notre hôte rote dans toutes les règles. J'essaie de lui rendre sa politesse, mais je reste inférieur, très.
Telle cette réception officielle. Luxe dont les habituels narrateurs eussent fait quelque chose de dignement pompeux. En vérité, une barbarie originale très charmante de drôlerie.
Mardi 10 janvier.
Dernier jour. Tournée d'adieu dans la vapeur mélancolieuse des prochains départs. Circonvolutions lentes par les sites préférés ; longues stations aux endroits chers, devant les aspects à emporter, à pendre dans la mémoire : Atlantique féroce et douce, barre qui ronronne ou gronde, Loukkos limoneux, Lixus noir, cité sauvage. Adieux cordiaux et tristes chez M. Clarembaux dont la table hospitalière nous a si souvent réunis. Mise en ordre de notre très petit bagage. Dans nos pensées, de nouveau, au loin, Méquinez qui nous sollicite.
Mercredi il janvier.
Bottés, éperonnés, helmet en tête, cravache en main, nous arrivons au camp. Il est déjà déblayé. Toutes les tentes sont pliées et leurs montants s'allongent en ép^aves sur le dos des mulets. Nos chevaux enharnachés et à chacun un palefrenier en djOlàb*, le bras passé dans la bride. Les cavaliers d'escorte en selle, le fusil long droit sur l'arçon, en lance. Tous avec un air d'attendre le commandement : En route!
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Le Kaïd Rha, solennel, devant son cheval. Et quand le Ministre arrive, de la foule emmuraillant la scène, des Maures se détachent brusquement et lui baisent la manche : " Il va voir le Sultan, pape et roi, qui parle au nom d'Allah puissant et miséricordieux, d'Allah qui a élevé les cieux sans colonnes visibles, a soumis le soleil et la lune et, au-dessus d'eux, s'est établi sur le trône. D'avance n'est-il pas sanctifié par cet honneur immense? „
Salam aleïk! Salam Aleïkouml De sa voix grêle le Kald Rha nous salue, serre nos mains de sa dextre basanée et la place sur son cœur. Le baron Whettnall se met en selle, et tous. De nouveau des Maures l'assaillent : ils appuyent leurs lèvres sur ses jambes^ sur ses bottes.
" Puissent ces Nazrani aller jusqu'à notre Seigneur et Maître, et qu'Allah lui donne de longs jours ! „ Un aveugle aussi, conduit par un garçonnet, un aveugle biblique, à visage extasié : C est le Mouezzin' I le Mouezzin' qui, cette nuit, a rempli l'atmosphère de chants liturgiques plus passionnés, plus prolongés, plus divinement sonores et pathétiques.
A-t-il appelé la grâce d'Allah, puissant et glorieux, sur le Bashadour qui l'a tant admiré et que peut-être il ne reverra plus.
De Larache à Méquinez.
Mercredi lljanvier 1888, de Larache à Oulad Boiishta.
Sous le grand Soleil, par la campagne heureuse!
En éclaireur,loin devant, mais visible, un soldat isolé, paquet blanc cahotant sur un chevalje long fusil gainé de rouge dressé en paratonnerre. Près de nous, en tête, le porteur de la bannière jaune fripée du Kaïd Rha,à cheval aussi (quelle rosse I), visage maigre, peau écaillée de lépreux mal guéri de la lèpre. Le Ministre, le Kaïd Rha, et le Pacha faisant la conduite. Proche d'eux le drogman, dictionnaire sous figure d'homme, possibilisant la causerie. Nous ensuite : quatre helmets. Puis les cavaliers d'escorte, grossis d'un piquet d'honneur fourni par la garnison de Larache, escadron en désordre qui grouille : eux, leurs chevaux, leurs selams, leurs selles, avec les allu-
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res et les lignes souples, confusionnées, flottantes, saisies adroitement par Fromentin; aussi avec des tons, des couleurs, des lumières dont sa terne palette a ignoré l'éblouissante matité. Derrière, masse protoplasmique, les porteurs de bagages^ ondulant en épaves, distendant peu à peu leur colonne, disloquant leurs distances, à pied, à bête, chacun pour soi, sur la route, sur les à-côté, foule débraillée, guenilleuse.
L'ensemble de la cavalcade : départ d'un cirque fermant baraque après faillite I Je le dis en vérité au grand dam des illusionnistes qui, dans leurs récits, mènent les Bashadours en d'imaginaires pompes royales. Oh I toujours la fausse turquerie et l'orientalisme de convention !
Qu'importe, puisque : Sous le grand Soleil, par la campagne heureuse!
Le Pacha ne dit rien au Ministre. Le Ministre rien au Pacha. Sinécure du drogman. Difficile la conversation, moins à cause de la langue que de l'abîme des idées et des sensations béant entre les races.
La caravane joint le bois où nous fîmes chasse derrière une mule. Des taillis d'abord, marge misérable, rongée et ravagée par les charbon» niers.Puis de-ci,de-là un chêne-liège, puis davantage, puis nombreux, étiquetant de petites feuilles luisantes vert-gris-noir sans entrain, les rameaux tortueusement allongés sous lesquels une apparence d'ombre. C'est le Raba de Si Bou-Selam, un des rares bois de ce Maroc, dévastateur d'arbres parce que sans houille, et aussi parce que jadis tout vainqueur tuait les hommes, brûlait les
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maisons, enlevait les femmes et coupait les arbres, en son universelle rage de destruction. Au bord de la route, affalant sur elle des branches contorsionnées qui remontent après avoir touché le gazon, trapu, gesticulant, formidable, un chêne séculaire, un burgrave de chêne, un chêne portesouvenirs, un chêne impérial, chérifîal : l'arbre de Mouley-Ismaêl^ bâtisseur épique des murailles de Méquinez, un victorieux et un saint.
Si nous faisions ici la halte méridienne? — "Non : pas de Nazrani sous son feuillage sacré. „ — Et on nous pousse plus loin, dévotement.
Soit Voici une clairière charmante, en la paix des solitudes. Dans Therbe, autour des troncs, palmiers nains, lys, rosaces jaunes de pissenlits, clochettes bleues des campanules, pompons des pâquerettes blanches et des pâquerettes soufre ; au-dessus, se pavanant splendides, mondaines, grandes iris de soie violettes ornées au cœur d'un nœud blanc. Reposons une heure dans cette mélancolie heureuse, centre de la dispersion de notre escorte parant magiquement le sous-bois des fleurs gigantesques de ses cavaliers.
Le Pacha prend congé : Salam aleïk ! Salam aleïkoum î II retourne élever ses sultanets, pourvoir sa prison et remplir ses coffres. Nous débouchons en plaine. Vue longue, longue. Ondulations molles sur lesquelles la route étale la trame des sentiers en lesquels elle s'effiloche et que garnit le convoi qui a passé devant durant notre sieste. Il tache au loin la campagne de sa flottille. Peu de culture, pas d'habitations. Surface verdoyante échancrée de crevés sablonneux.
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A gauche une levée montagneuse nettement coupée sur le ciel opalin. L'étendue ! L'étendue déserte, non le désert.
Durant l'étape de l'avant-midi le bois empêchait les fantasias. Sur la plaine large où nous cheminons, plus d'obstacle. Pour leur plaisir plus apparemment que pour le nôtre, les cavaliers d'escorte se lâchent en galopades effrénées, chargeant et invectivant un ennemi imaginaire, se désarticulant en gesticulations de bataille, faisant parler la poudre, lab el barôd, selams au vent en étendards. Et dès que le coup de fusil est parti, ou raté, ils tournent bride et reviennent au pas, apaisés par la décharge, soulagés de leur accès d'érotisme guerrier. D'autres les relaient et le jeu va, sans interruption, projetant ses escouades, partant, revenant, repartant. Nous marchons au milieu de ce mouvant et fumant tapage.
Sur un large gazon vert, en lieu élevé, tout à coup se démasque le camp planté en bel ordre par les gens du convoi. Rien que les cônes gris et bas de ses tentes sur l'horizon vide. Partout autour, dans une pureté idéale d'atmosphère, l'infini simple. A l^Occident, très loin, l'Atlantique nébuleuse. A l'Orient la montagne dans un poudroiement ardoisé. Tout près de nous les haies de cactus d'un douar alignant une maçonnerie végétale. L'immensité avec, dedans, ces très petites choses : Nous.
Toute la valetaille sur un rang attend le Ministre. Les cavaliers aussi. D'un seul pli, tous se courbent. Puis : rompez les rangs.
Nous sommes au douar des Oulad-Boushta, les
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fils d'un ancêtre Boushta, pasteurs et laboureurs. En voici, en djillàb's, qui nous regardent, tous une matraque crossée à la main, avec des chiens, aspect de chacals bâtards, qui grognonnent.
Leurs huttes là-bas, en lignes régulières, sur la pente. Descendons-y. De mêmes dimensions toutes, parois de joncs, couvertes en grossier tissu brun de laine, cabanes sordides, misérables taupinières, sales, chacune entourée d'une clôture hérissée de fagots secs. Poules, bourriques tristes, chèvres d'un noir à reflets rougeoyants, petites vaches. Pas d'arbres, sauf quelques figuiers effeuillés. Toute surface maintenant fraîche de vert, mais qutdpar les chauffes de juillet, d'août, rôtissantes? Des chiens partout, aboyant sur les seuils, pointant le museau par les trous des haies, enveloppant le village d'une houle de cris. Des femmes, des enfants s'agglutinant en groupes ébahis. La sauvagerie nègre. La plèbe de la glèbe, déprimée, désarmée, commode pour un gouvernement oppresseur et pillard, troupeau, bétail, se laissant faire, et transformable aussi en horde de bêtes féroces à lancer sur un ennemi. Nous remontons lentement au camp que submerge la marée silencieuse des ombres nocturnes. Mounal Mounal toujours le même mot tintant dans les colloques de nos Maures qu'excite une colère jacassante. Mouna! Qu'est-il advenu à propos de cette Mouna, quotidienne contribution de vivres que doit aux Bashadours qui passent la population sur le territoire de laquelle ils dressent leurs tentes pour la nuit, et qu'on nous a fidèlement servie depuis Tanger? Mouna!
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Mouna! N'est-ce pas la Minha, Toblation dont parle le Lévitique? — Eh! Gumper, dites-nous donc? — (C'est Francesco Gumper; le fils du vieux Gumper du Cap Spartel, que le Ministre a engagé comme sous-drogman et aide général; sec, long, jaune, à l'œil malin et doux^ actif, serviable, merveilleusement débrouillard, arabisant d'idées et de mœurs, et, partant, fraternellement traité par nos Marocains.) — C'est la Mouna! — Quoi la Mouna? — Pas de Mouna! — Pas de Mouna? — Non! — Alors rien à manger? — Rien!
Le Kaïd Rha est furieux. Il a fait amener deux fils de Boushta par ses cavaliers; ils les ont poussés ici, les bourrant et tapant dessus avec les canons de leurs fusils. Il est en train de les juger.
Sous la tente en bateau retourné, Yoblonga^ incurvis iateribus tecta, quasi naviutn cartna de Salluste, dans ses guerres de Numidie, largement ouverte, pans relevés^ le sol disparaît sous les accroupissements. Le Kaïd au centre. Devant lui, tout près, leurs nez à son nez, en un groupe serré de confesseur à confessés, les deux fils de Boushta, penauds, interrogés d'une voix grêle, irritée, s'expliquant avec humilité. Autour les officiers impassibles, écoutant. Dehors, nous et des curieux, debout. Une seule bougie, un négrillon pour chandelier, éclaire sépulcralement En versets, en répons procède un dialogue long, long, pour nous incompréhensible. — Thaleb! dit finalement le Kaïd. — Thaleb c'est l'écrivain arabe. Chaque légation en a un, et il'
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raccompagne en ambassade. Le nôtre est un grisonnant petit vieillard, en djillàb' grillée de raies noires, trottinant en route sur une mule» seul et silencieux, un parapluie sous le bras. Il s'agit de dresser procès-verbal. Il s'installe près du négrillon teneur de bougie, et, sur un carré de papier européen, avec la plume de roseau fendu, trace, sous la dictée du Kaïd, à rebours, les hiéroglyphes sémitiques qui vont fixer Tinfraction des malheureux Oulad-Boushta.
Nous étions peu après à table, mangeant un dîner de conserves, quand Tun de nos ingénieurs dit : — Ecoutez! Qu'est-ce que c'est que ça? — Des coups mats, rythmés, en trois temps, comme sur des sacs d'orge. — La bastonnade, dit en riant Gumper. — La bastonnade I Horreur! Et ce Gumper qui rit! Précipitamment nous vidons le Comédor, et courons guidés par le rythme mat en trois temps qui bat toujours, en métronome. Nous fendons un entassement; en dedans, par terre, comme saint André sur sa croix, un des fils de Boushta, étendu bras en croix, tête tenue par un Maure, jambes tenues par deux autres, et trois debout lui flagellant les reins avec des brides de mulets, régulièrement, comme forgerons battant l'enclume : Rie, tic, tac ! Rie, tic, tacl Pas un cri, pas de plainte. Simplement, correctement, officiellement, ceux-ci tapent, celui-là se laisse taper. Rie, tic, tac ! Rie, tic, tac ! Pour son camarade, c'est déjà fait ; il regarde, se frottant le bas du dos, fort calme. Rien d'horrible, rien d'émouvant. Plutôt comique.
Est-ce que " la Bastonnade „ aurait ici un sens
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autre que celui que nous pensons, de même que " le Harem „, de même que " le Fatalisme „ ? La différence des races ferait-elle le malentendu des idées? Le Fatalisme : non pas la résignation pessimiste et lugubre, mais l'obéissance sereine et passifiante à la volonté d'Allah ! Le Harem : non pas un lieu de débauche fainéante, mais la famille active et ordonnée dans les devoirs du ménage et les rapports conjugaux. La Flagellation serait-elle quelque chose comme les verges dont on fouettait autrefois nos écoliers? Sans infamie et presque sans douleur? Il n'y a guère de Marocains, n'importe le rang, qui, m'assuret-on, n'y ait passé. Certes, s'il s'agit d'un juif^ l'Arabe qui tape y va de bon cœur et de bon bras. Mais ce bras mollit s'il s'agit d'un musulman, à moins que ce ne soit un voleur; on le cingle alors^ à volées de nerf de bœuf, comme celui dont nous parlait M. Clarembaùx, promené sur un âne dans les ruelles de Larache et qui, à chaque coup, se retournait, hurlant et grinçant des dents, en bête fauve. Des coups? la belle affaire ! Il y a peu de temps encore, les janissaires des légations à Tanger bâtonnaient les passants en précédant leurs maîtres. Aucun sémite ne se plaignait. Ce sont les Aryens qui ont dû imposer la suppression de ce brutal cérémonial.
La bastonnade a eu la vertu de débloquer la Mouna. En voici le cortège qui monte du douar : Cinq moutons vivants, des pains de sucre de Marseille, des paquets de bougies belges, des galettes, des œufs, du thé, des poulets noués à la douzaine en bouquets par les pattes, de Torge,
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du beurre, du charbon de bois, rassortiment coutumier, que le Kaïd Rha distribue à ses hommes, après nos prélèvements de Bashadours. On va égorger, plumer, cuire, et ripailler jusqu'à Faube.
Car il est tard. Sur ce camp de barbares et ces querelles de mangeaille, les cieux ont libéralement dressé leur coupole magnifique, éblouissante de pierreries stellaires. Orion, en son impériale cour d'étoiles, pare le firmament d'un scintillement énorme. Sous ces splendeurs, obscurs et petits, en gibiers rentrant au gîte, nous nous glissons dans nos tentes sans fenêtres, tapissées de feutre sombre, où nos couchettes sont dressées sur l'épais gazon.
Jeudi 12 janvier, D'Oulad Boushta au Djouma de Lalla Alimouna.
Nuit bonne dans notre tente archi-close et noire comme un catafalque. J'ai eu le bercement du grondement de l'Atlantique, tel qu'une cataracte lointaine.
Je sors. Ciel pur, brume légère sur les prés, brise frisante. Le camp remue; on recharge les bêtes. Le Kaïd Rha, majestueux, va, vient. Les flagellés d'hier soir l'approchent et lui baisent la manche. Baiser la manche c'est dire : Je ne suis pas digne de te baiser la main.
Par des plateaux toisonnés de bruyères courtes et de petits buissons à feuillage triste. Eparpillement fleuri de la caravane dans la verdure.
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Sur nos flancs, la fantasia fonctionne sans interruption. Les sommets arrondis se garnissent d'habitants, groupes statuaires en pierre grise. Parfois, avec eux, le lévrier marocain, le sloughi, efflanqué, la robe flave comme les djillàb's, la queue pendante avec un retroussis en corne d'Ammon. A côté de mon cheval deux jeunes palefreniers nègres trottinant, se tenant par un doigt, têtes nues, pieds nus, allègres.
Maintenant nous serpentons dans une vallée à contours nonchalants, piétinant en terre grasse encore trempée des pluies qui nous ont assaillis à Larache. Pas d'arbres, comme toujours. Des cultures d*orge germante. Des friches aussi. A mi-côte, voici le Comédor dressé pour la collation de midi. Sur chaque versant un douar. Au fond du val, un cours d'eau, VOued Brader, Et sur la hauteur de l'autre rive, une centaine de cavaliers sur un rang, en muraille, immobiles, hérissant, en dents de peigne, leurs fusils droits. C'est le goum du gouverneur voisin, Remoushf célèbre pour son hospitalité fastueuse, qui va relever le détachement du Pacha de Larache. Déjà il adresse au Ministre, à titre de bienvenue, un gigantesque plaide Kous'- Kous*, en lequel, sur les grains blancs roulés en semoule, repose un demi-mouton bouilli dans du lait, avec sa peau dont on a brûlé la laine.
Nous laissons ce mets anormal à l'escorte, et, assis sur l'herbe, frugalement nous rompons le jeûne. Les gens de Larache nous quittent. Nous passons la rivière à gué. Le goum de Remoush s'ébranle et, solennel, vient saluer le Ministre :
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Marhababik, sois le bienvenu, fnarhababikom, soyez les bienvenus I Tout le cortège gagne le plateau. Oh ! la merveilleuse nappe de jacinthes naines violettes! Sur ce tapis, notre cavalerie nouvelle développe une fantasia mirifique. Ses pelotons partent coup sur coup dans un roulement de galop et un tressaillement de harnais. La poudre est bonne cette fois, plus de ratés, Lab el barôd I Ils tracent des sillons blancs de fantômes dans le paysage; les pieds des chevaux raclent avec un bruit de râpe les feuilles qu'ils fauchent et éparpillent.
Dans cette fête nous achevons Tétape. Le camp est établi contre un massif de cactus colossal, dont le quadrilatère tache lourdement un versant en pente molle. Etrange! il en sort un minaret. Ce massif est un village. Ce minaret est celui du sanctuaire d'une sainte : Lalla Mimouna TaganaouL La gentille grappe de noms, clochetante et tyrolianisante ! Lalla Mimouna Taganaout !
Un village, oui. Pas un douar. Un Tchar^ un établissement fixe, par opposition aux huttes des nomades, mi-tentes, mi-chaumières, qui sont le douar. Entrons dans cette cité de cactus.
L'épaisse muraille, maçonnée de raquettes charnues enchevêtrées, s'ouvre en poternes étroites, entrées de couloirs tortueux dans lesquels nous nous engageons. Un labyrinthe développant ses sinuosités flexueuses et voûtées, taillées en plein dans le bloc végétal. Des parois sortent, tendues et menaçantes, les paumes épineuses : sommes-nous dans l'allée des soufflets ? De-ci,
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de-là, en bubons rouges sur les palettes vertes, la saillie glandulaire des figues de Barbarie, rares maintenant, innombrables dans la saison, et dont les naturels s'empiffrent à crever. Cité de cactus! bien nommée. Partout le bizarre arbuste chenu, tourmenté, palissadant, bastionnant. Sur les sentiers principaux débouchent, en ce fantastique système vasculaire, à droite, à gauche, des diyerticules; leur cul-de-sac est en aire resserrée où se cache une cabane en briques cuites au soleil, hérissée d'un nid vide de cigognes, et, autour, la basse-cour. Femmes à visage découvert, tatoué d'arabesques bleues. Pour vêtements à tous, les inévitables djillàb's.
La Mouna copieuse de l'hospitalier Remoush arrive processionnellement : douze moutons, cinquante poules, cinq cents œufs, quatre chameaux chargés d'orge, trente pains de sucre, vingt paquets de bougies, dix jarres de lait, quarante plats de Kous'-Kous'! Ravitaillement imposant 1 Le camp est en délire!
Vendredi 13 janvier, El Djouma de Lalla Mimouna Taganaout.
La nuit dernière c'était l'Océan qui me berçait. Cette nuit ce fut le croassement des grenouilles d'un proche marécage, gonflant, dégonflant leur raclerie rauque. Beau temps par continuation. Mais frisquet à l'aube.
Djouma veut dire Vendredi. Un vendredi c'est un marché du vendredi. Il s'en tient un ici et
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nous sommes vendredi. Donc sur une aire battue, au pied de la colline de notre campement, déjà s'agglomèrent les campagnards, masse fourmillante en laquelle s'infiltrent de longs cordons d'arrivants dont les sinueux lacets serpentent dans la plaine. La foule est énorme, grise, comme chez nous elle serait noire. Nous y entrons ainsi que des nageurs prenant la vague, et elle nous ballotte en ses remous.
Variées sont les industries rustiques de ces barbares. Les marchands de semences, leurs balances suspendues aux doigts, avec un système de poids incompréhensible. Les bouchers œuvrant des moutons, des chèvres, pendus tête en bas aux fourches, la gorge tranchée jusqu'à l'os dorsal, éventrés. Des légumes en tas, carottes, piments, navets, oignons. Des œufs dans de longs fourreaux d'osier, coniques, à claire-voie. Les bouquets de poules, ficelées par les pattes, gloussant de gémissants caquetages. Savetiers rapetassant les babouches. Potiers étalant en batterie jarres, écuelles, marmites rouge cuit. Des cordes d'aloès tressé. Les petites meules à la main, peut-être taillées dans les parois de la grotte d'Hercule. Des nattes, des ajoncs. Bâts pour bêtes de somme. Charrues faites d'un gros rameau fourchu, courbé et durci au feu, telles que les Egyptiennes d'il y a six mille ans. Le charbon de bois. De petites vaches au poil feutré couleur de chameau. Des bijoux en verroterie. Les juifs, cauteleux, bavant les compliments faux, parlant l'espagnol et l'arabe, installés sous de petites tentes, marchands de cotonnades, et
usurant sur les flous'. Des chiens partout, flairant, happant, toujours en défiance. Des baudets énormes et d'autres minuscules, des géants et des nains, broyant un peu de paille. Des dromadaires couchés entravés d'un pied de devant.
Les aguadors, portant l'outre sur la hanche, et dont la clochette tinte, tinte, tinte. Une organisation sociale primitive révélant ses besoins sobres. Un arrangement méthodique dans le désordre, les métiers en groupes, avec des voies de circulation en damier sur le carreau. Peu de bruit : le silence arabe. Pas de femmes, ou guère. Comme couleur toujours le gris ilave de la djillàb'. On dirait un marché de moines mendiants venus de monastères perdus là-bas dans les monts.
Nous achetons des oranges. — Kaddach, combien? dit le marchand. — Pour une piécette (un franc). — Il nous en compte trois cents I
Et de l'horizon, en la masse fourmillante, s'infiltrent sans interruption les longs cordons d'arrivants dont les sinueux lacets serpentent dans la plaine.
Même date.
Du Djouma de Lalla Mimouna à Oulad Habassi.
Départ. Nous côtoyons le Soko qui bat son plein et contournons par en bas la cité des cactus. Voici la petite mosquée de Lalla Mimouna Taganaout. On y pèlerine : des femmes, des femmes stériles que la Sainte fertilise en ses
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jours bienveillants. Le sanctuaire est délabré à Tégal d'une pauvre église de nos villages. A proximité d'une piscine quadrangulaire où des paysans graves s'ablutionnent. La Sainte a vécu ici avec un ermite, qu'elle consolait; de là peutêtre son renom de fécondité.
Nous progressons dans le nuage d'une fantasia frénétique dont nous harcèle l'essaim des cavaliers de Remoush; galopades, clameurs, gesticulations, mousqueterie, fumée; un régiment d'artificiers montés. C'est au moment où les pelotons, intarissablement accourant et repartant pour prendre du champ, croisent le Ministre qu'ils déchargent leurs arquebuses, devant, derrière, en l'air, par terre, avec des hurlements et des grimaces féroces, effrayant nos montures et nous assourdissant d'honneurs.
Le Ministre est maintenant en litière. Il a trop demandé à son courage dç convalescent, et ces deux journées de cheval l'ont beaucoup fatigué. La litière est portée par deux mules en flèche Tune devant, l'autre derrière, entre les brancards. On y a préposé un Kaïd spécial : superbe type de sémite farouche, visage boucané, mangé par une barbe noire de Samson, grands yeux, puits de méchanceté sombre, la charpente carrée, la musculature lourde d'un bourreau. Il a nom Messmoudù Pieds et jambes nus, les orteils agrippant le sol avec des morsures brusques de griffes, il a d'abord marché, surveillant les mules et les valets, mécontent, mauvais, détachant des coups sournois de trique ou des malédictions sourdes. Mais voici que passe un paysan juché
O " le faux orientalisme et la turquerie de convention! „ Cette réflexion persistante qui retombe, retombe sur mon cerveau en batterie de timbre. Quels coups de pied brisants et dispersifs, la réalité^ épique en son brutal pittoresque, détache aux coutumières fantasmagories!
L'Orient! L'Orient! Les Mille et une nuits! Haroun-al-Raschid! Qu'êtes- vous devenus ? Rêves, imaginations, prestiges de fumeurs de kifT et de voyageurs complaisants.
Le soir. Des fumerolles élèvent leurs vapeurs lentes çà et là dans la plaine indéfinie, révélant les douars aux huttes au ras du sol, invisibles, comme des lièvres tapis au gîte émanant leur fumet. Paysage silencieux, gardeur de secrets, inéluctable en son mutisme, qu'on regarde immobile sentant la dérision d'un déplacement de promenade en cette immensité. Ainsi les Steppes, sans doute.
Quelle impression de longueur de temps en mon âme par l'accumulation des imprévus et des éloignements ! Vraiment quelques semaines sans plus, depuis la fuite? Je croirais des ans. Evaporation de mes sensationnelles habitudes d'antan, curage à vif du fond de mon être intime, lavage à grande eau de mes appartements intellectuels secrets déménagés de leur vieux mobilier de souvenirs. O fraîcheur de vie renaissante ! Convalescence en ma crise de maturité ! Rajeunissement? peut-être. — A coup sûr rénovation.
DE LARACHE A IdÉQUINEZ IJJ
Samedi 14 janvier.
D'Oulad Habassi au Sbou.
Nous nous étions couchés sans lumière.
Fatmi, THadji Fatmi, notre serviteur, au soleil levant, ouvre le pan d'étoffe qui fait porte à notre tente. Irruption du jour. Adorable surprise ! nos couchettes sont entourées de grands lys dressant au centre du plumet de leurs feuilles les girandoles de panicules ivoirins. Ils avaient poussé dans le gazon. Fatmi, idéalement artiste sans le savoir, n^en a pas nettoyé le parquet.
Dernier présent d*Habassi pour le repas du matin : un plat, grandiose, de croustaillons frits à rhuile. Nous goûtons. Nauséeux. Transmis par le Ministre au Kaïd Rha qui, digne, le reçoit disant : " Iketteur rirek! Dieu augmentera ton bien ! „ Et il appelle deux autres Kaïds, et il appelle Ben-Kador, et il appelle Fatmi, et il appelle le terrible Messmoudi, et tous, accroupis en rond comme chiens autour d'une gamelle, avec les doigts dépouillent, et déglutitionnent avidement. Tels les héros dans Tlliade. Quand c'est jSni, ils essuient leurs mains huileuses aux crinières des mules. Par surcroît, le Kaïd Rha, général de sa Majesté Chérifiale, se mouche de l'index et du pouce, et s^essuie à la queue de son cheval gris de fer.
Nous chevauchons en plat terrain d'alluvion.
Le Sbou doit couler là-bas devant nous. — Le voyez-vous, vous autres? — Non. — Personne ne le voit.
Pâtures superbes bouquetées des lys qui nous saluaient au réveil. Douars nombreux, bruns, pauvres horriblement, cabanes en parois de roseaux, toitures en poils de chameaux. Les naturels endjillàbés font haie. Les femmes vocalisent leurs iou! iou! iou! iou! Puis c'est une surface marécageuse, récemment encore noyée par les pluies, collante aux sabots, glissante, jaspée de longues flaques poilues de touffes d'herbes. Le steppage des chevaux fait jaillir en explosion des gerbes blanches et perlées.
Le Sbou doit couler là-bas devant nous. — Le voyez-vous, vous autres? — Non. — Personne ne le voit.
Même date, Passage de POued Sbou.
Enfin! Le voici le Flumen magnificum!
On ne peut le voir que si l'on est dessus, tant profondément il coule dans la caisse à bords perpendiculaires que son flot rapide a laminée, comme un large ruban, chaque an, durant des milliers, plus profonde d'un mince rabotage en cette table énorme, sans une ride, qui est la plaine du Sbou.
Le voici ! Magnifique, en effet, en sa simplicité rudimentàire. D'un coude qui le masque non loin, s'amène son large courant, imposant et lourd de limon, lessive jaune diluvienne. Roulant en hâte, taché de longs reflets aciéreux, ca-. méléonant, il lèche et ronge les falaises qui le
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contiennent, parois d'argile, droites comme des murs, sans une herbe, sans une brindille, nues. Une érosion géante dans le sol mou, un égout colossal livrant à l'Atlantique, sous Méhédia, sa cité d'embouchure, toutes les eaux coUigées depuis Fez. Il y a huit jours il coulait à plein fleuve. Aujourd'hui par places des atterrissements boueux émergent formant banquettes, et dessus^ échouées en épaves pourpres, des bêtes noyées, déshabillées de leur peau, sanglantes horriblement. Au haut, des rives plates joignant à angle droit leur plan horizontal à l'escarpement vertical des bords. En amont quelques mamelons chauves et fauves. Le vide, le sauvage, le grandiose d'un paysage africain.
Ici est un passage et Habassi l'exploite. Pour le service deux grandes barcasses se disloquant de vétusté avec des équipages loqueteux, mouillées, fangeuses comme si, coulées à fond, on venait de les remettre à flot. Tels chez nous les chalands à curer et draguer les vases. Elles vont et viennent, en navette, péniblement manœuvrées, emportant des fractions du tohu-bohu de la caravane entassée sur un quai bas de bourbe, pataugeante et bourdonnante. On a jeté par terre coffres, colis, paquetages. Les hommes s'agitent en vociférations et gesticulations. Bousculades comme si un vainqueuf arrivait et que le salut fût de l'autre côté du fleuve. Patiemment les bêtes attendent, mornes, désintéressées dans l'équivalence des fatigues et des souffrances que leur inflige le quotidien labeur. Quand une barcasse accoste, on les tire à la rive, on les range
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épaule contre épaule, les naseaux sur le plat bord ainsi qu'à la crèche, et on leur frappe la croupe à coups de matraque jusqu'à ce qu^elles sautent au-dessus de l'obstacle, se cognant, s'écorchant les genoux, les canons, les sabots. Entre les animaux, se faufilent les Maures, fardage humain bourrant les interstices, encombrant le bac à le faire sombrer. Et cet agglomérat est lâché dans le courant, travaillant des avirons comme une bête qui se noie. De la masse en dérive sort une psalmodie : " Allah isahal alima! Que Dieu facilite le passage I „ répétée en litanie traînarde, vidant sur le fleuve son incantation monotone, machinal patenôtre musulman.
Nous embarquons. Pour nous on a jeté une natte sur la crotte, mais la crotte suinte entre les pailles. Point de passerelle. Qu'on nous porte. Voici que ces vrais croyants en loques font des façons. " Se charger d'un Roumi I Ce serait s'attirer la colère d'Allah! „ Le Kaïd Rha se fâche. Deux ou trois se résignent avec des gestes furtifs contre le mauvais œil.
De l'autre côté, je me retourne et regarde.
Le fleuve, la rive. Sur cette rive opposée la mêlée de l'escorte encore presque entière, pêlemêle, fourmillante et bruissante sans qu'on puisse deviner pourquoi ces cris incessants se fusionnant en une clameur qui gonfle et dégonfle, traversée parfois d'un long et perçant : Aaaah Ben-Kador! Aaaah Mohachmed! „ Trois teintes prolongées en infinies nuances : bleus pâles, jaunes limoneux, blancs grisâtres,
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marges de bavures roses; quelques piqûres rouges de fez et de selles; quelques taches noires : des chevaux, des mules, des burnous. Les cavaliers d'Habassi, sont accroupis en ligne au bord de la falaise, la brodant de la dentelure blanche de leurs selams. En bas, des Arabes font leurs ablutions, puis boivent l'eau, soupe de boue. De grands oiseaux tirent des bordées aériennes, attendant les restes de cette horde passante.
Les barcasses vont, viennent, en navette, péniblement manœuvrées. A chaque traversée s'amoindrit le stock sur l'autre rive. Je demande à un Maure : Combien de voyages déjà? — Huit, répond-il. — Je demande à un autre : — Quarante ! — Ainsi se déforme la réalité en ces inconsistantes cervelles; nombre, durée, distance rapidement se dissolvent, et fluent de leur poreuse mémoire. Le soir du départ, après les bastonnades, j'interrogeai. — Quel nombre de coups? — Vingt-cinq^ me dit l^un. — Cinq cents, me dit un autre I — Et cela tout de suite après : j'avais encore au tympan la mate résonnance de la schlague.
Même date.
Du Sbou au Djouma d'Haouafa.
Il a fallu six heures pour transporter d'un bord à l'autre toute la caravane. Le tumulte a cessé et par la plaine qu'engrise la fin du jour nous marchons vers el Djouma d'Haouafa, Ce
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n'est plus Teffilochée de sentiers en lacis sillonnant la campagne. Nous suivons pour la première fois quelque chose qui ressemble à un chemin. Partout sur la terre noire frissonne au vent le vert duvet de la jeune orge. Il y a dix lieues de cette couverture fertile du Nord au Sud, dix-huit lieues de l'Ouest à TEst, sans un pli. C'est l'Atlantique qui, aux temps préhistoriques, a, de ses marées, calandre ce tapis immense. Le territoire que nous foulons est celui des Beni'Hassen, tribu guerrière. Son Kaïd, Kmida-Ben-el'Meky, nous joint avec le goum le plus imposant que nous ayons vu jusqu'ici. Les chevaux pompeusement harnachés au poitrail d'un large feston de velours cramoisi à broderies d'or, lourdes. Et les fantasias recommencent, abracadabrantes, battant de leurs galopades d'hippodrome les ailes de notre colonne. Cette nuit nous n'aurons pas de gazon sous la tente. Le camp couvre le sol battu du Soko d'Haouafa. Le Sbou le contourne, tragique et déjà pris par le noir du soir entre ses berges à pic, croulantes du rongement des dernières crues. Le courant épais, sans moirure, sinistre, désert, roule en coulée bitumineuse. Dans la lalaise en face, trouée, des chouettes hululent, tristement. Nos cavaliers, à la ffle, descendent par une ravme pour baigner leurs chevaux qui patinent sur la glaise humide. Un s'enfonce, sêmlrf^ P^^^Wement, s'enfonce, gémit un hennisla K ^T""'^^^^' s'enfonce, sucé, résorbé par
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^uve et 11 coule, presque submergé
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dans le limon, les naseaux tendus vers le ciel, dégagé enfin par les eaux.
A l'arête des escarpements du fleuve, des Arabes capuchonnés, en contemplation. Dans TEst, des monts bleuâtres. A l'opposite, un couchant orange. Toujours le paysage élémentaire, saisissant. Rien du petit pittoresque intime, varié, complexe et domestiqué de chez nous.
Rentrant, la nuit tombée, une charogne lamentable, une grande mule tombée là et laissée, dressait ses jambes inertes en gestes désespérés. Au ventre béait un trou et aux fesses un autre. Par chacun un chien de douar, chacal bâtard, avait rampé. Allant au devant Tun de l'autre dans l'horrible couloir où, en nœuds fétides, pourrissaient les boyaux, dévorants et sanglants, ils s'étaient rencontrés, et, acharnés, se livraient bataille, les pattes de derrière seules visibles, arcboutées au dehors, trépignantes.
Dimanche 15 janvier.
Du Djouma d'Haouafa à Schliat', près Sidi-Kassem.
Nous avions hier soir, Théo et moi, pour un douro, acheté un grand sloughî. Besoin de retrouver un chien familier. Couleur flave de djillàb' et une oreille coupée. — Pourquoi cette oreille coupée? — ai-je demandé au mauricaud qui le vendait. — Parce qu'il courait trop, — a-t-il répondu niaisement. Nous l'avons attaché, avec une corde d'aloès, au poteau central de la tente. Il a coupé la corde en quatre coups de dent.
Théo a tenté de le retenir quand il se glissait dehors. Il Ta mordu et a disparu.
Temps froid, soleil pâle^ ciel ouaté de nuages argentés. Montagnes au Sud presque indistinctes. Nous devons les rejoindre. Le Sbou, lugubre. Près du camp un cimetière négligé, inaperçu hier, où, entre des aloès souffrants, des tombes sans pierres bombent la terre. La charogne, cassolette infecte, envoie vers nous, sur le vent d*Est, une odeur nauséabonde.
Le terrible Messmoudi, à la tête de négrier, au torse de boucher, a fonctionné ce matin. Il lui fallait quatre hommes pour tenir des poignées aux angles de la litière qui vacillait. Où les prendre ? Des paysans nous regardaient partir. Tout à coup il s'est élancé et a saisi à la gorge un de ces innocents, abasourdi. Le frappant sur la tête à coups redoublés de babouche, furieux, cruel, féroce, il Ta traîné et collé à la litière. Puis il s'est précipité pour en chercher un deuxième. Les villageois, en effroi, se dispersaient comme les volatiles d'une basse-cour. Agile, grattant le sol de ses orteils recourbés, il a jeté en grappin sa main brutale sur un fuyard, tandis que les cavaliers mis en émulation, organisant une traque, en cernaient deux autres, dont un aguador qu'ils ont ramené pleurant. Le pauvre a dû laisser sur le carreau son outre, ses gobelets d'étain, sa sonnette de cuivre. Le Messmoudi s'est juché sur le cheval efflanqué requis de force hier, et, ainsi qu'on dirige et qu'on pique un attelage, maintenant il frappe, d'une longue gaule, maudit et ne décolère pas. Une âme de tortionnaire I
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Le temps se brouille. Nous allons vite, vers ces montagnes au Sud qui seules rompent la planitude : éclairées à revers, lointaines, découpages de tulle gris gommé. Touffes de lys par myriades, entre lesquelles est semée l'orge comme en nos Ardennes le seigle entre les souches de chênes. Des mares et de la boue noire demi-sèche. Douars nombreux. Parfois un tronçon de chemin; presque toujours des sentiers tels qu'en font chez nous les piétons dans les récents labours. L'orge verdoie à perte de vue, son herbe courte en des sillons si étroits qu'on dirait un hersage.
Nous allons vite. Que de temps pour arriver à ces montagnes, qui là-bas, tout là-bas restent vagues ! Va-t-il falloir traverser ces lagunes qui s'étendent devant elles, submergeant la campagne, mouchetées d'îlots empanachés d'arbres.
Et cette ville, cette grande ville dont elles inondent la banlieue, et baignent les remparts, quelle est-elle? Ohl l'énorme troupeau sur ces pâturages! Et la caravane interminable qui chemine à l'horizon, se dirigeant vers ces palmiers audessus desquels pointent des minarets. Est-ce déjàMéquinez?
C'est un mirage! Sous la cuisson solaire, un mirage dresse le fragile prestige de ses décors. Point de lagunes. Point de ville. Point de Méquinez.
Encore un goum, encore un Kaïd qui nous attendent en bel ordre et s^avancent quand les brillants Beni-Hassen nous quittent. C'est signe que nous passons en territoire nouveau : Chc'
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rarda! Fantasias, naturellement : c'est leur manière de faire la révérence. Nous en avons les yeux et les oreilles saturés de cette cérémonie nationale.
Halte brève à Berr-Kaïbay au bord de VOued Rdom, un affluent du Sbou, et de la famille par ses rives fortement entaillées et son cours limoneux. Il vient de la sainte Méquinez, lui, découlant du massif dont elle pare un plateau.
Nouvelle étape pour achever cette plaine du Sbou où nous marchons depuis Taube. Uniformité, uniformité plane. Les montagnes sont proches maintenant et leurs détails perceptibles. Un vaste demi-cirque. Au fond, en coup de hache, un défilé qui tourne en montant. A rentrée, masse grise, une petite ville faisant sentinelle. Des deux côtés de Téchancrure, la Hgne des crêtes longuement prolongée, avec des ressauts, noble de style. Les versants nus, et, à cette heure, sombres. Sur la droite, dans la plaine, aux premiers renflements, un douar encerclé d'oliviers, et, isolée sur un tertre, la Kouba d'un marabout avec des figuiers en collerette sans feuilles. Un ciel lourd et menaçant pèse sur les monts. Grands nuages fantasques; dans les trouées, en arrière-fond très haut, un lointain féminin charmant, de bleu pâle jaspé de lamelles blanches, doux et triste comme un adieu.
Notre camp est au centre de l'hémicycle.
L'endroit a nom : Schliaf, La petite ville en sentinelle à l'entrée de la gorge, d'ici si confidentiellement isolée, c'est Sidi-Kassem. Le soleil est
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descendu avec une face de colère, rougeoyante, apoplectique, projetant de longs feux horizontaux en écharpe sur la chaîne, et transforme la Kouba, vieille et patinée par les intempéries, en une châsse d'or, orfévrée de joailleries et d'émaux.
L'Oued Rdom tortueux pousse ici près une boucle. Etroite, étrange, terreuse, profondément encaissée, assombrie par le soir. Des Arabes passent à gué, la djillàb relevée jusqu'aux reins, pouilleux, les jambes maigres et- sales. En un tel gué, en Judée, Jean-Baptiste baptisait les Sémites.
Lundi 16 janvier.
De Schliat' à POued Yoman\
Des aboiements sans fin ont battu les airs cette nuit comme un passage d'innombrables oiseaux migrateurs. Notre voisinage inusité a inquiété les chiens de Schliat'. Dans les tentes, sur les couchettes si près du sol conducteur de sons, les bruits arrivent recueillis de toutes parts. Je suis sorti pour commander silence à des sentinelles bavardant et disputant que je croyais accroupies contre notre toile. Elles étaient à cinquante mètres.
La Mouna, hier soir, a été pitoyable. Le Kaïd Zirari chez qui nous sommes et qui nous a interviewés, je veux dire fantasiés, avec des cavaliers berbères à touffes diablotines ébouriffées de crins noirs sur les tempes, serait-il
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avare ? Bêtes et gens n'ont eu que demi-ration. On murmure. Il circule de mauvais propos sur le Kaïd Rha. L'Hadj Fatmi, indigné, insinue en charabias précautionneux que notre bel Othello se fait payer en douros la moitié des vivres. " Aïb! Aïbf „, dit-il : " C'est honteux „.
Notre pharmacien a été mandé au village par le Gouverneur pour ses femmes qui ont les fièvres. Nous l'accompagnons. Agglomération minable de masures bastionnées de fagots. Le château, une fermelette de chez nous qu'on n'entretiendrait plus. Un portique couturé d'éraflures s'ouvrant sur un réduit, en vide-bouteille, matelas par terre au fond : la salle de justice! Un juif patelinant rode autour de nous.—" Quelle usure te conduit ici? „ lui crie un Maure; " que Dieu brûle ton père, Al/ah iharraq bouk! „
Il faut s'engager dans la montagne. C'est là que Méquinez repose. Après-demain nous y serons. La colonne longe le massif sur les dernières alluvions du Sbou qui en chaussent la base. Nous n'y entrons point par le défilé de Sidi-Kassem; nous gagnons, à l'Est, la Porte de la Chouette, Baie! Youkay qui déchire le versant d'une faille d'ocre jaune, tant étroite qu'elle est lézarde plutôt que crevasse. Dangereuse pour le voyageur : en été le soleil y plombe jusqu'à l'insolation; en tout temps c'est un lieu d'embuscade. Nous avions pris les devants : le Kaïd Rha accourt, criant des rappels, inquiet pour les Bashadours dont il répond sur sa tête. En effet! quel étrange et suspect bivouac deBerâbres,à la sortie, derrière un monticule, à nous dévisager,
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défiants, interrogateurs, la main sur le fusil. Ascension par la rampe en pente douce d'une vallée à contours paresseux. Des croupes superposant leurs rondeurs. Pas un arbre! Pas un arbre! Pas un arbre! Le duvet léger de l'orge naissante, que frôle la brise, a sur la terre foncée le frétillement de la première barbe sur la joue de l'adolescent.
Une caravane de chameaux nous croise. Les bêtes nous regardent avec des airs de vieilles filles curieuses. Elles sont chargées de cornes. Le Kaïd Rha demande ce qu'on fait en Europe avec les cornes. Il interroge souvent, le Kaïd. Récemment, je consultais ma carte. Il s'est approché de son pas majestueusement cadencé, et souriant, doigtant au hasard de son index d'acajou : Quoi ça? — La mer. — Et ça? — L'Espagne. — Et ça? — L'Algérie. — Et ça? — Le Maroc. — Petite l'Algérie, — a-t-il dit après un moment. Ce n'était qu'un morceau de l'ennemie héréditaire, de la conquérante pressentie.
Messmoudi avait décampé ce matin avant les autres, mécontent je ne sais pourquoi. Le voici qui attend le convoi. Il reprend son poste à la litière du Ministre. Explosion de brutalités : larges soufflets, coups de babouches, arrachement de capuchons; tantôt sur son cheval décharné qu'il tambourine frénétiquement des talons, tantôt à pied trottant en chien de berger à la dent dure, ramassant des cailloux, des mottes de terre, dont il frappe traîtreusement quelque pauvre diable, marmottant, maudissant, bavant, l'œil terrible. De quelle fureur satanique
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est possédé ce démon ! Il n'a pas sa gaule, il n'a pas sa matraque. Passe un Arabe, bâton à la main, pipe de KifF à la bouche. Le Messmoudi saute bas de sa bête, se rue sur lui, arrache le bâton, remonte sur la bête. Ebahi, l'Arabe s'arrête. Voici le forcené qui, de nouveau, saute bas de sa bête, se rue sur lui, arrache la pipe, remonte sur la bête. Et la caravane indifférente, où nul n'a ralenti, va son train de caravane.
Pas de goum, pas de fantasia cet après-midi.
Quel motif? Il se raconte que nous sommes en territoire de rebelles, dédaigneux présentement de l'autorité du Sultan et des hommages à ses protégés. Deux cavaliers néanmoins descendent à l'improviste des hauteurs et nous joignent, deux Bérâbres boucanés, petits yeux vifs, larges ailerons frisés de cheveux noirs, piments écarlates sur l'occiput, qui, pour leur compte et leur plaisir, officieusement, comme deux chiens jouant, cabriolant, font la partie de fantasia sous forme de duel, l'un en fuite, l'autre à ses trousses, se lâchant des coups de fusil en arrière, en avant, en pleine figure, finalement remontant, sans autre cérémonie, à tire-galop sur les cimes, et disparaissant.
Halte à Bir-Azts, " puits désiré „, où il n'y a pas de puits. Et, de nouveau, cheminement en chenille, toujours plus haut dans le val désert à paresseux contours. Pas d'arbre! Pas d'arbre! Pas d^arbre! Nous débouchons au col. Vue soudain élargie sur une vallée profonde argentée d'une rivière. Le camp au bord.
Descente rapide. Site romantique enfermé en-
DE LARACHB A KÉQITINEZ ICI
tre des monts sévères. L'eau gloussante de V Oued'Yoman' y à ras du roc, rapide rabotte des cailloux blancs. Par touffes, en bocages, sur ses îlots et sur ses rives, des lauriers roses, à feuilles en lames vert-terne, aigrettes de gousses rùbescentes, témoignages des floraisons estivales. Le soleil qui tombe enfile la vallée d'une trombe de lumière et la met en fête au milieu des monts soucieux. Par pelotons fatigués lesbètes vont à la rivière, baignant leurs sabots échauffés et, l'encolure tendue, trempent leurs naseaux qui reniflent d'une succion rythmique et lente.
Je m'assieds près du courant clair qui bat les castagnettes sur les pierres, et je songe... je songe à cet étonnant voyage, si peuplé de visions défilantes que le soir j'ai peine à me souvenir de ce que fut le matin!
Mardi 17 janvier.
De rOued-Yoman' à la Kasbah Tsargan*.
La nuit a été froide dans ce val resserré, près de cette eau fuyante. J'ai rêvé d'hiver, de gel et de neige. L'uniformité d'un temps gris rapetisse le paysage.
Nous passons à gué et montons la côte. Pendant deux heures nous chevauchons par des friches qui seraient de notre Ardenne, si les bruyères remplaçaient les palmiers nains, et les genêts les lys. A droite, à gauche, des montagnes dénudées. Dans une gorge, à mi-côte, lointaine^ mystérieuse, une petite ville, accrochée aux rochers comme un champ de lichen.
Il est midi. Nous sommes aux confins du plateau. Le Kaïd Rha s'agite. Il ramasse en colonne serrée Téparpillement de la caravane, prend la tête et se haussant sur la selle regarde au loin. Tout à coup, étendant la main d'un geste impérial, tourné vers nous, avec un air de triomphe, il crie : Méknès!
Méknès ! Méquinez ! par delà une vallée énorme dont ici Ton domine le fastueux bassin! La route descend, déroulant son long ruban jaune qui remonte, se perd, reparaît et s'anéantit dans des déclivités qu'absorbe l'immensité du paysage. Par delà, loin, loin, la ville sainte. Dentelure, fumées, minarets vagues. Une cité de nuages, vaporeuse de fragilité changeante. Sur les pentes qui y mènent, en grands troupeaux, des arbres, enfin!
Méknès! Méquinez! Demain nous y entrerons.
Par une grande paix de la nature, nous arrivons à notre dernier campement, en lieu élevé, socle du quadrilatère de murailles fauves d'une Kasbah gigantesque, sanctifiée par une Kouba voisine, blanche gardienne d'un cimetière hérissé d'aloès d'où surgit en vol clapotant un couple de grosses perdrix rouges.
Vue magnifique s'étalant dans la magie de l'inconnu! Méquinez a grandi en son immobilité de pierre. Le soleil couchant la cuirasse brusquement de feux orange. Hiératiquement couchée " en son immobilité de pierre „, sphinx accroupi, elle ouvre vers nous la gueule d'une porte colossale.
DE LARACHE A MÉQUINEZ I93
Mercredi 18 janvier. — Entrée à Méquinez.
Aurore radieuse ! Sur la campagne, " en son unique coupole de turquoise tendre „, le ciel. La paix sereine d'un beau jour épandue jusqu'aux plus reculés décors de l'horizon immense. Méquinez rosit au ciel levant.
Sur la hauteur en cap, où cette dernière nuit s'est consommée, les rumeurs du prochain essaimage. Un rut d'astiquage échauffe la caravane. Toute cette barbarie s'efforce à la parure. Sur le cheval gris de fer du Kaïd Rha une housse de soie pâlie étend des douceurs de peau humaine. L'Hadj Fatmi rutile dans une veste écarlate.
L'habituel débraillé des soldats s'atténue par un désir de parade. Et pourtant quand le cortège s'ébranle, il n'a pas dépouillé son merveilleux aspect cabotino-héroïco-misérable.
Et nous? A quoi servirait-il de choisir parmi nos vêtements européens, tous, pour ces Africains, également ternes et incompréhensibles? Restons comme nous sommes. Depuis Larache, nous couchons habillés, en soldats. Faisons notre entrée sans rompre le charme. Chemise de flanelle, complet quadrillé, cravate lâche, grosses bottes jaunes dont le cirage fut l'eau des rivières, helmet de laine blanche, ne composent-ils pas un costume de cérémonie original, tel qu'on n'en vit oncques à Méquinez?
En procession joyeuse nous progressons à travers champs. Des vedettes nous guettent et
tournent Bride à fond de train. Un chambellan du Sultan vient au devant du Ministre, gros noir, portant en chapiteau un turban blanc grand comme une tourte, sur un cheval bridé et caparaçonné de soie citron : Marhababik! Marhababikom ! Poignées de mains à tous les Bashadours, Et en avant !
Devant nous une multitude, et à gauche, jusqu'aux remparts^ sur deux ou trois kilomètres, un long câble de fantassins rouges, rattachant cette masse à la ville. Parallèles, de l'autre côté de la route, en haie, des djillàb's, couleur de moellons, par milliers. Méquinez s'est vidée à notre rencontre.
A notre approche, une musique part, mélodie lente et grave, air arabe que module en fanfare cahotante, sur des cuivres européens, une bande de musiciens, coiffés du fez, en longs vêtements versicolores, de tons clairs délicatement adoucis par la déteinte, ainsi qu'en un parterre d'oeillets.
Là, un groupe de dignitaires cerné de cavaliers en centaines. Et eux vers nous, nous vers eux, pour un échange de salutations et de compliments, nous allons, ils viennent, dignement cérémonieux. Marhababik! Marhababikom!
Maintenant en rangs pour la marche vers la ville.
Un quadrilatère de fantassins rouges nous emmuraille. Devant, un peloton de tambours et de clairons. Clairons, tambours, jaquettes rouges : l'écossais Maclean a sévi ici. Ah! sur ce puissant tableau de maugrabinisme combien discordantes
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et profanatrices ces touches d'une autre racel Roulement. En avant I Roulement court, puis quelques coups en saccade, traversés d'éclats de trompettes. Roulement. Elle est barbare cette batterie de tambours. Quelques coups de baguettes. Elle est barbare cette sonnerie de clairons. Quelques coups de trompettes. En avant ! Roulement.
Sur la voie large, disloquée par les hauts et les bas, qui s'allonge vers la ville, entre la haie criarde des askars rouges et la haie morose des djillab's, notre cortège pousse, en plein tintamarre, en plein soleil, au pas accéléré, sa cohue. Derrière nous le troupeau des cavaliers maures, houle tumultueuse de poivrons pourpre, coquelicots ondulant sur le champ neigeux des selams. En triomphe I Les femmes ioulent leurs trilles de cigales. Les askars présentent les armes, vieux fusils de tous modèles, complément baroque de leur baroque attitude de singes dressés au service militaire, mal debout sur leurs jarrets nus décharnés, affublés de pantalons bleus à fond étoffé pendant en poche vide, de vareuses rouge anglais, souillées, fagotant la poitrine écrasée et les épaules osseuses. Grands, petits, vieux, jeunes, garde civique de village requise à l'improviste étalant son grotesque désarroi. Visages basanés, souffreteux. Sur les monticules, sur les murs ruinés, des entassements immobiles dans la curiosité. En triomphe! Notre flot roule. Soleil dardant, tambours battant, clairons sonnant. Nous longeons des remparts lézardés, cuits, recuits, patines, dentelés
de créneaux pyramidaux. Par dessus les murailles les hautes cheminées de minarets, miroitant d*écailles vertes, surmontés de pommes d'or, sortant de mosquées invisibles. Une porte en fer à cheval trapue, colossale, hiéroglyphée d'écritures arabes, dessinant leurs lacs sur un fond de cobalt. Aux terrasses du Mellah, pullulent les robes rouges ramagées, les diadèmes verts ou jaunes des juives. Un palmier penche sa gloire éplorée sur le bruyant désordre du défilé qui maintenant côtoie une file d'échoppes vides, détraquées, les toitures envahies par les herbes. Notre flot roule. L'ivresse de cette pompe barbare nous gagne. Au pas accéléré, en horde, poussés, bousculés, nous montons. Voici l'enceinte : tout s'engouffre sous une porte qui étrangle le cortège. Des corniches croulantes pendent des négrillons. Au-dessus du porche, seule, accroupie dans un vide de pierres jaunes, une femme faisant cariatide. Est-ce Carthage ? Vais-je voir Salambo? Hautes murailles, superpositions d'édifices, cité grisâtre, poudreuse, croulante. Et le tapage sauvage du pêle-mêle à remous et à grondements qui nous porte comme, sur son dos écailleux, nous porterait un dragon. En avant toujours du même pas rapide, avec l'entrain de ces incessants tambours, à roulements courts, traversés d'éclats déchirants de trompettes. Tout à coup on nous détourne en des ruelles, les ruelles maures, fendues entre de hauts murs aveugles. L'escorte brusquement nous a laissés, nous dépouillant de sa pompe comme d'un manteau de cérémonie repris pour
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le vestiaire. En tête de notre colonne tronçonnée, par les détours et les carrefours, plane, en guide, le turban blanc, grand comme une tourte, du chambellan. Des rues plafonnées de roseaux sur lesquels rampe la serpentaison des sarments de vignes. Par les portes largement ouvertes, des perspectives sur les quinconces ombreux de piliers courts qui boisent les mosquées. Dans les boutiques en armoires, nichés, accroupis, des marchands auréolés de marchandises, tels que des saints encombrés d'ex-voto.
Enfin, un coude à gauche, puis encore un coude à gauche, en des défilés urbains plus étroits et plus sombres, et Ton s'arrête. Dans une muraille lépreuse s'ouvre un couloir obscur. Une fanfare! Le Ministre met piefl à terre. Des askars présentent les armes. C'est le palais des Bashadours, le Dar-Ben-el-Aouad, " la Maison du Fils du Musican. „
Méknès» Méknâs
Mercredi i8 janvier 1888, Dar-Ben-el-Aouad à Méquinez.
Dar-Ben-el-Aouad, la Maison du Fils du Musican, notre maison, notre palais pour le séjour à Méquinez. Nous voici tous échoués dans son patio, étourdis du tumulte qui nous y a portés, regardant vaguement, et peu à peu nous rendant compte.
Une masure pauvre, vermoulue, négligée, ébréchée, développant en belles proportions les facteurs classiques de la demeure arabe. Cubique et au centre percée de la grande écoutille carrée vers le ciel, sous laquelle, en ses profondeurs de citerne, la cale claire du patio avec sa fontaine en ombilic où sourde une eau vaseuse que nos Maures tourmentent déjà de leurs ablutions. Au rez-de-chaussée, tout autour, une galerie en cloître, — à Tétage, tout autour, encore
une galerie, soutenues à chaque coin par un faisceau de trois piliers quadrangulaires reliant leurs chapiteaux, creusés d'arabesques, par des arcs en fer k cheval. Sur ces galeries, s'ouvrant, en bas trois pièces, en haut autant^ une sur chaque face, la quatrième vierge. Une cuisine caverneuse, sans autre jour que des meurtrières noircies de fumées. Et par-dessus l'ensemble, la terrasse, pont de navire avec sa dunette abritant le débouché de l'escalier. C'est tout le palais, le palais des ambassadeurs ! L'escalier étroit, raide, sans rampe, grimpant dans les murs, analogue à ceux qui descendent aux caves dans nos maisons anciennes. Les six chambres, égales, oblongues, plafonds à solives saillantes, sans fenêtres, hautes portes à deux vanteaux lourds se fermant en volets découpés de poternes ogivales. Pas d'autre lumière que celle versée par Técoutille supérieure. Partout un affreux badigeon dont on nous a fait honneur, profanant de son plâtras blanc les gracieux découpages de stuc au sommet des colonnes et dans les arcatures des portes, entamant les revêtements de faïence qui irradient des rosaces kaléidoscopiques, tachant les boiseries ouvragées des battants et des balcons. La brosse s'est promenée stupidement en limace ignoble, suintant ses bavochures, contaminant, maculant, sous prétexte de propreté. Et malgré ces sacrilèges, les lignes et les dimensions restent charmantes.
Appuyé sur la balustrade à l'étage, mes yeux plongeant dans le patio clair, dans la galerie empénombrée, dans les pièces obscures, éche-
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lonnant leur perspective et leur gamme fondante de lumière, je sens la caresse harmonieuse de cette architecture à l'élégance fragile, dessinant des décorations légères comme les cristallisations capricieuses des gelées sur les rameaux.
L'ameublement? Sur les parquets, uniformément dallés de carreaux vernissés, des tapis, marocains et usés pour nous, anglais et neufs pour le Ministre, oui, anglais, horribles, à ramages londoniens, pour lui faire hommage I Aux murs, pendus en tapisseries, des soies fanées ou des draps soutachés d'arcades mauresques, côte à côte, en série. Pour chacun un grand lit de fer, un matelas. Pas de couvertures, pas de linge. Pas de chaises, pas de tables. O la joie de ne pas retomber dans la banalité des mobiliers d'hôtel! Braves Maugrabins qui nous promenez orgueilleusement parmi ces splendeurs, vous avez raison de nous croire satisfaits. Nous ne redoutions qu'une chose : Que vous fussiez civilisés à notre façon.
La nuit monte comme une fumée sortant des dessous de notre logis et s'échappant par la grande lucarne qui troue la terrasse. En bas un Maure allume des lustres bizarres, quatre, un à chaque côté du patio quadrangulaire, pendant, en grandes araignées, au bout d'une ficelle, grossières couronnes de fer battu, supportant une douzaine de petits pots en lesquels sur rhuile flottent les flammes minuscules de veilleuses. Une clarté mince glisse, doucement funéraire, chuchotant à demi- voix; une clarté mala-
dive piquant l'ombre de mouches luisantes qui planent sans bruit d'ailes.
Jeudi 19 janvier.
Il est d'étiquette, sinon obligatoire au moins convenante, de ne pas circuler en ville jusqu'à la réception officielle par le Sultan. L'insigne honneur prochain d'être admis en sa présence doit faire tenir pour indifférent tout le reste. Il importe de se recueillir pour cet événement, de faire la veillée des armes, de se préparer par une neuvaine. Le Bashadour de bonne tenue ne sortira donc pas.
Je monte sur la terrasse. Voyons par les dessus cette Méquinez encore fermée, Méknès, MéknâSf qu'en sait-on, puisque les confus borborygmes de cette prononciation de ventriloques maintient un mystère sur toutes les voyelles et sur toutes les consonnes de cette langue aux étranges fantaisies.
Elle a partout des bastingages, cette terrasse, de hauts murs qui emprisonnent le Bashadour curieux et l'empêchent de donner en spectacle aux femmes des vrais croyants, en promenade sur les toits, et sa personne et ses allures. Dans ces remparts pourtant les boutonnières d'étroites meurtrières par lesquelles l'œil feuillette la ville page par page.
Un chaos de constructions gris-jaune, cuisson du soleil, souillure des pluies, moucheté çà et là de la tache laiteuse d'une crépissure récente.
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Une mer à vagues plates soudainement gelée dans le désordre de son agitation, en laquelle une population hardie aurait excavé des demeures et sur laquelle, au grand air, elle vaquerait à la vie quotidienne. De ce grand iceberg miraculeusement réfractaire à la chaleur solaire, flottant sur le vert d'une banlieue lointaine, surgissent en aiguilles inégales, les minarets, blessés des lucarnes dont s'éclaire la montée intérieure, phares coiffés des logettes où nichent les Mouezzin's, mâts aigrettes de pommes dorées, sur lesquels claquent au vent, aux heures de prière, des drapeaux blancs ou bleus, efïiloqués. Carrés tous, inspirateurs peut-être, par leur art précurseur datant de si loin, de nos beffrois et de nos clochers, quadrillés sur leurs faces d'un appareil visible de longues briques superposant en appliques au dehors le sobre relief d'arcatures étagées, quelques-uns merveilleusement cuirassés d'écaillés vertes luisantes, répercutant en éblouissements les passes de lumière envoyées par le soleil magnétiseur. Il en est qui penchent, ajoutant cette grâce à la fierté de leur fût élancé. En haut, autour du gland de leur lanterne, le tour-de-garde à créneaux entre lesquels le chanteur, cloche humaine, lâche les oiseaux de ses paroles se mêlant aux faucons jaunes et aux palombes mauves attachés aux saillies ou voletant autour de ces colombiers superbes.
Sur les terrasses juxtaposant en une surface énorme l'inégalité de leurs dalles sursautantes, les courreries des femmes, agiles, familières aux
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passages, aux isthmes, aux points de communication, pieds nus poiu* mieux se tenir sur les crêtes, pour mieux s'accrocher aux anfractuosités, non voilées en ces régions privées qui sont leur domaine de récréation, s'appelant en battant les mains, penchées aux parapets des patios, serrées aux hanches dans des vêtements longs et souples qui accusent les formes charnues, le blanc dominant avec des bariolures orange, vert, rouge. Elles causent, elles cousent, elles lavent, eUes balaient. Des penderies d'étoffes. Du blé qu'on sèche. Aspect général de misère et de négligence. Des conciliabules. Des jeux de mains, suspects parfois en leur caressante hardiesse. Les enfants autour, en petits chiens. Des rentrées et des sorties par des trous invisibles. Des galopées d'ensemble vers une ruelle en laquelle, tout au fond, s'entend une musique criarde ou des coups de fusil, et alors un penchement général des têtes soudain enveloppées des voiles.
Pas de fumées, pas de cheminées crêtant de leur hérissonnement pittoresque nos villes froides du Nord. On dirait une cité dont on aurait rasé les toits pignonnants et où l'on vivrait sur les planchers des greniers mis à découvert. Deux palmiers, quelques têtes d'oranger, des circonvolutions de vignes sans feuilles, sur des murs plus ruinés une végétation parasite courte, dans la campagne des vergers d'oliviers. A l'horizon, les montagnes. Une, surtout, singulière, large, lourdement assise, et sur ses flancs, en taches grises calcareuses, cinq petites villes prodi-
gieusement dormantes et mystérieuses, que longtemps, longtemps je regarde, et qui m'attirent, et qui m'absorbent.
Vendredi 20 janvier.
L'Hadj Fatmi, au jour prenant, rabat contre le mur les vanteaux de notre porte et relève, le drapant, un grand rideau rouge qui la matelasse. L'air frais coulant par la baie du patio, imprègne, vivifiant, la touffeur de la chambre.
De mon lit où je paresse, si perdu en ma lointaine navigation de rêves, si neuf en mes pensées voyageuses, j'entends jacasser des merles qui logent dans les boiseries dont les larges caissons s'entablent sur les piliers de la galerie supérieure, les ornant et les achevant d'une ébénisterie jadis opulente, ores dévernie, négligée, chancelante. Par les fissures, le soir, rentrent furtivement les noirs sifïleurs revenus d'un vagabondage dans les figuiers et les cactus, et le matin, se préparant au départ, ils bavardent une conversation énigmatique faite de gazouillis, de chuchotements, de cris légers, de coups de sifflets discrets demi-retenus dans le gosier craintif. Sous ces mêmes bois vermoulus, bruisse une ruche : autour de son orifice, en grappe fluctuante or roux, voltige le bouquet bourdonnant des abeilles.
On procède dans le patio au déballage et à la vérification des menus présents destinés au Sultan, garniture de notre plat principal : le chemin
de fer. Un lustre en verre de Venise moderne, rose et jaune, une glace ovale gravée, une autre à cadre doré, une pendule en cuivre, un coffret à bijoux, le tout facturé à notre Gouvernement par un magasin du Boulevard central à Bruxelles.
Item un sabre de colonel. Item une cage avec un oiseau chanteur mécanique. Ceci sera vraisemblablement le cadeau préféré. Je ne sais quel ambassadeur avait donné des poupées nageuses : le succès fut étourdissant. Aux envoyés futurs, embarrassés de trouver du neuf, on pourrait recommander : un carrousel à chevaux de bois avec orgue de barbarie, un tram sur montagnes russes, un tir au pistolet-à-vent avec cibles rigolantes telles que Togre ouvrant sa gueule quand on le touche au ventre, ou la paysanne montrant son derrière. Les bons Bashadours qui apportent ingénument des objets de science sont accueillis froidement. De beaux jouets, des automates, ou des engins de destruction, mitrailleuses, revolvers, fusils à répétion, voilà ce qu'il faut à ces enfants cruels. Le Sultan joue au canon avec des pièces que lui ont offertes les Français, comme il jouerait à la paume, pointant et tirant lui-même, et ravi quand, par chance, son boulet bouscule le but.
Notre Comédor est au rez-de-chaussée, une des pièces oblongues, sans rien aux murs blanchis, éraillés. Deux placards humides où nos Abselams serrent une partie de la vaisselle, accumulant le reste dans les coins, sur le carreau, en un désordre malpropre. Chez nous ce serait un lavoir de cuisine, une remise, un refuge. Nos
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hôtes y ont étendu un tapis de Rabbat'^ joli parterre de couleurs en dessins géométriques, moyennant quoi c'est une salle à manger. Les sièges, les tables sont ceux du camp : comment en trouverait-on d'autres à Méknâs ?
Notre suite s'est fourrée où elle a pu, beaucoup en plein air, dans le patio, sous la galerie, parmi les bagages, d'autres avec les askars dans le couloir d'entrée, d'autres dans la caverne fuligineuse où un cuisinier nègre élabore notre pâture. Ils continuent ici la vie de campement. Il n'y a que les tentes qui manquent. Ce soir chambrée complète de toute cette maroquinaille sous la présidence du Kaïd Rha. Il donne un thé égalitaire auquel prennent part nos trois Abselams. Accroupissement général et fraternisation à la lumière stellaire des lustres arachnéens qui gravitent paresseusement au bout de leurs ficelles. S'il y a entre ces Sémites une hiérarchie de fonctions, il n'y a pas de degrés entre les hommes. Ils se tiennent pour fongibles. On monte, on descend, sans préoccupation de rang ou de caste, à la volonté d'Allah. Chacun porte en soi toutes les ascensions et toutes les chutes. Tous Sidis! Aujourd'hui Pacha, demain valet, aujourd'hui valet, demain Vizir. Pourquoi dès lors ne prendrait-on pas le thé en camarades sur la même natte?
Samedi 21 janvier, Taudience officielle du Sultan.
Le Ministre a reçu hier soir information que
la réception de l'ambassade par le Sultan aurait lieu ce matin à neuf heures. Il avait même été dit huit, car le monde officiel est matineux en ce pays où Ton se couche tôt par imperfection du luminaire et où, dès cinq heures, les mouezzin's déclament en haut des minarets. Notre noctambulisme européen est inconnu.
Nous voici tous, Bashadours, occupés à revêtir le costume de cérémonie. Le Ministre son frac, son pantalon, son claque brodés d'or terni par le voyage. Siczù les mêmes, brodés d'argent, frais ainsi qu'au sortir du passementier. Théo et nos ingénieurs, le frac de soirée, la cravate blanche, le gibus, affreuse cacophonie de couleurs et de lignes en cette Maugrabie aux vêtements bibliques. Moi, la robe d'avocat, le rabat, la toque, emportés à cette fin, à l'heure du départ, par caprice brusque et envie de mener loin, en des lieux et des solennités imprévus, cette vieille compagne fidèle, emblème d'indépendance, d'opiniâtreté et de justice.
Nos gens s'attifent. Tous veulent en être, non pour nous, que leur importons-nous? mais pour leurSow/ZawV le dominateur souverain,pape et roi.
Un chambellan vient nous quérir. Sur une mule : la mule est, ailleurs qu'à la guerre, la monture aristocratique. Turban blanc de petit format, enroulé au tour, costume blanc; bedonnant, visage noir, rond, sans barbe : un eunuque peut-être, jovial quoique. Le poste d'askars présente les armes, le clairon fanfare, nos chevaux sellés encombrent le cul-de-sac, et nous voici en selle. Certes pour la première fois vit-on avocat.
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enrobé et toqué, à cheval ; ample le mérinos couvre la croupe. J'ai sous le bras le portefeuille de velours vert qui contient la lettre de créance du baron Whettnall.
A la file indienne, parmi nos gens à pied faisant foule, nous circulons par les ruelles. S'aplatissant contre les murs, des Maures gravement curieux, sans étonnement, nous regardent. Tours, détours, passage tête baissée sous des surplombs d'un mur à l'autre, débouché sur une place rocailleuse, où monumentale, accostée de remparts crénelés farouches, se carre en sa majesté trapue, alourdie de colonnes faisant béquilles à son entablement, une porte énorme, une Bab^ développant son ample cintre arabe orné de l'arc-enciel violet et jaune d'une inscription mahométane, vieille, ébréchée, mais superbe. Sur la place, entre des murs de place forte, innombrables, moutonnantes, les djillàb's.
C'est l'entrée du Palais. Nous passons entre les gardiens berbères, aux longs fusils de montagnes, à bassinets, garnis de cuivre. Une première cour, vaste; sur la terre durcie des tentes coniques de soldats, champignon nant au hasard. Encore des murs, hauts, massifs, couleur de boue. Une seconde cour, vaste, quadrangulaire, chargée de soldats, cavaliers sans chevaux et fantassins, en lignes, formant le carré, tous accroupis, ce qui est leur : en place repos. Pas de public. Encore des murs, hauts, massifs, couleur de boue. Et par-dessus, en reculs successifs, s'entassant, des constructions. Des souvenirs me montent, échos de Carthage.
Le soleil est bénin, pâlot. Nous mettons pied à terre. Le chambellan noir nous poste au milieu, le Ministre et son porte-parole Sicsù en avant, nous derrière, et plus derrière, notre suite. Des chevaux de bât et des mulets arrivent chargés des caisses où sont nos menus présents, congrûment enveloppés de coton gris. On a dressé, en trophée grossier, des rails de notre chemin de fer. Non loin la bande des musiciens, " coiffés du fez, en longs vêtements versicolores, de tons clairs, délicatement adoucis par la déteinte, ainsi qu'en un parterre d'oeillets. „
Le sol est de la terre dure, caillouteuse. Un Kaïd crie quelque chose : des askars se dressent et en vol d'oiseaux s'abattent sur l'emplacement où le Sultan va stationner, devant le Ministre, picorant les pierres et nettoyant.
En lointaine aurore une sonnerie de clairons, venant, venant, réglant le pas d'un cortège invisible, approchant, approchant, et qui débouchera, on le sent, par cette grande porte charretière, cette Bab, ouverte, là au fond, issue d'une voie en pente entrevue dans son large cadre crépi à la chaux, rustique, vraiment pas du tout royale, ni impériale, ni chérifiale.
Voici que cette grande porte charretière, cette Bab éjacule d'abord, en trombe, des Marocains sans ordre, serviteurs, valets, palefreniers, s'épandant par course et par bonds, régurgitation préliminaire et prémonitoire. Suivent, tenus en brides, six palefrois cavalcadant, de robes diverses, harnachés, sellés, pompeux, qui passent le porche un à un et sont mis en front de parade.
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magnificents. Puis, étrange fantôme, un coupé! Oui, j'en atteste le ciel et les astres, un coupé ! un coupé bleu avec dorures ! un coupé avec des roues, quatre roues, les premières que je vois en Maugrabie ! un coupé attelé d'un cheval conduit à la main! un coupé tombé de la lune! ô vision ! ô chimère ! un coupé ! ! !
Tout ce qui gisait s'est déboîté de son accroupissement et debout regarde cette grande porte charretière d'où sort, sans s'interrompre, évoluant, la coulée du cortège. Un officier, crâne, petit, râblé, botté, éperonné, en jaquette rouge et or, turban blanc en toque, sabre au clair, en tête d'une compagnie nègre vêtue d'écarlate, marchant en alignement, — gauche, droite, — bonne tenue, — gauche, droite, — et disciplinée, — gauche, droite. C'est le Kaïd Maclean, l'Ecossais au service du Maroc, commandant de l'infanterie.
Voici enfin Sa Majesté Chérifienne Mouley- Hassan', Empereur du Moghreb, Roi du Sous, de Fez et de Tafileth. Il s'avance. La musique part " en mélodie lente et grave, fanfare cahotante modulée sur des instruments européens. „ Des coups de canon la ponctuent, coups lourds. Il s'avance, — sur un cheval puissant harnaché de jaune comme d'une cuirasse d'or. Il s'avance, — vêtu de blanc, rien que de blanc, tout en blanc, séparé du soleil bénin, du soleil pâlot par un vaste parasol losange de vert et de rouge tendu au-dessus de lui par un nègre athlétique. Et deux autres nègres, le masque givré de barbes neigeuses, vêtus de blanc, rien que de blanc,
tout en blanc, attentifs et menaçants gardiens, détachent en rythme alternatif, d'un claquement sec, de grands coups de mouchoir dispersifs des mouches.
Toute la garnison s'est courbée, courbée jusqu'à terre, les fez rouges des fantassins, les turbans blancs des cavaliers, en une seule ligne déferlante, et toutes les bouches ont crié trois fois : Allahibarca amerSidna! Que Dieu bénisse notre Maître !
Il est devant nous, le Sultan, arrêté, ayant en queue un paquet de dignitaires et de courtisans à pied. Je le vois. Mains nues, pieds nus dans des babouches. Taille haute, teint basané, barbe et cheveux noirs, barbe peu fournie. Le visage nimbé dans la mousseline d'un haïck et, pardessus, un capuchon. Physionomie fatiguée, triste, très mélancolique, grave. Front ridé. L'œil extrêmement rêveur et bienveillant. La lèvre pendante. Vite notons en mon souvenir ces traits de signalement
Le chambellan chef, le Moul-Méchouar, colérique nous a crié : " Marhababikom ! „ Nous nous découvrons. Le Sultan lève la main en un geste de bénédiction papale. Le Ministre fait son discours. Sicsù traduit. Je passe le portefeuille. Le Moul-Méchouar le prend. Maintenant le Sultan parle. A voix très douce, murmurante, sur laquelle voltige, dirait-on, une timidité. Sicsù traduit. On nous présente un à un. Le Sultan questionne. Sicsù traduit. Est-ce qu'en Belgique les hommes de loi, les Kadis, forment un ordre religieux? Sont-ils des saints? Pourquoi ont-ils
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une robe noire? Théo est-il un peintre à la brosse ou un peintre à la machine (un photographe) ? — Des naïvetés de sauvage. Et toujours ce ton très doux, murmurant Puis des assurances bienveillantes, des compliments, durant lesquels les deux vieux noirs, givrés de barbes neigeuses, attentifs et menaçants gardiens, ne s'interrompent pas de détacher en rythme alternatif le claquement sec de leur coup dejnouchoir.
Cela dure un gros quart d'heure, beaucoup, paraît-il. Le Sultan lève la main en son geste de bénédiction papale et tourne bride. Les troupes se courbent. Encore une acclamation poussant sa rafale. Musique et canons tonnant des coups sourds. Une porte, une Bab s'ouvre dans un coin de la place, rustique et délabrée comme l'autre, Un morceau de jardin apparaît. Le cortège va là. entre, et l'on referme. — C'est fini.
Même date.
Revenus à la Maison du Fils du Musican nous dialoguons sur l'épique et baroque cérémonie, quand reparaît le Méchouar bedonnant, essoufflé. Le Sultan souhaite le déballage immédiat de nos présents et convie le Ministre à y faire procéder. Désir de souverain est un ordre, même en pays barbare, surtout en pays barbare. De nouveau en selle, tous, et à la file indienne par les venelles. La porte trapue à l'arc-en-ciel griffonné d'écriture arabe, la première cour avec les tentes, la deuxième cour où tantôt station-
nait TEmpereur, sommeillante maintenant, salle de spectacle vidée de spectateurs. Nous passons la porte charretière par laquelle il est apparu : troisième cour, comme les autres entre hautes murailles. Ascension par un passage en rampe, porche en tunnel appuyé sur des piliers crus, courts, massifs et ronds, aux entre-colonnements peuplés d'une nichée de gardes. Quatrième cour ! longue, large rue longue, bordée de murs babyloniens, encaissée comme un long sas d'écluse ; des colonnes romaines brisées dont les tronçons de marbre font banc au pied des énormes bajoyers latéraux; amas de décombres; dans des substructions, le retentissement d'une eau qui roule abondante avec des sonorités profohdes, heurtant les conduits souterrains croulants, en coups de tam-tam auxquels Téloignement mettrait la pédale. Cinquième cour!
bordée de portiques, hangars badigeonnés, négligés, rongés, abrités de tuiles vertes. Arrêt de notre peleton devant une porte de magasin plaquée de feuilles de fer-blanc ainsi qu'une caisse de biscuits anglais. C'est l'entrée du Palais proprement dit, de l'asile intérieur, du Harem, centre des enfilades labyrinthiques enfermées dans l'enceinte royale. Pied à terre. Le Méchouar nous guide. Vestibule à colonnes basses, sur le sol des gravois, l'air d'une bâtisse livrée aux maçons, pas une apparence de décoration ou de peinture, la pauvreté nue d'un bétonnage récent. Sixième cour! dallage fendu, défoncé; bâtiments à portes d'étables, verrouillées; auvent en mauvaises planches; fontaine à
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vasque banale; une vérandah mosaïque en faïence de cuisine devant trois petites portes en bois peinturluré. Vraiment le préau d'un établissement vétérinaire de province.
Nos cadeaux sont là, colis entassés. Près, quelques chaises empaillées dépareillées. Des soldats à poivron accroupis dans un coin ; dans un autre, en nœud, un entortillement d'affreux nègres.
On déballe. Apparaît la glace à cadre doré.
Apparaît le sabre de colonel. Apparaît le lustre de Venise, fleurons, rinceaux, bobèches désarticulés comme les os d'un squelette démonté.
Apparaît la pendule de cuivre. Puis le coffret à bijoux. Puis l'oiseau chanteur emplumé de pennes de rubis faux, de lapis, d'émeraude, sur son arbuste et sous sa cloche de verre.
La porte du milieu sous la vérandah s'ouvre discrètement. Sort un eunuque noir ; il fait signe aux affreux nègres, qui dénouent leur nœud de torses, bras, jambes et déguerpissent. Sur le seuil un grand fantôme en djillàb'. Les soldats à poivron se dressent. Le Méchouar bedonnant brusquement s'exalte. C'est le Sultan! C'est le Sultan qui vient à nous en robe de chambre, pieds nus dans ses pantoufles, en voisin, qui nous salue en souriant et se met à faire la causette, ainsi qu'il convient avec cette bonne petite Belgique tranquille, loyale, sans prétention, qui ne convoite rien chez lui.
De nouveau je l'étudié. Une cinquantaine d'années. Sur les tempes, les mèches noires en ailerons tirebouchonnés des Berbères, grandes
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frisures de papillottes. Il examine, observe, interroge de sa voix murmurante, avec son air triste, d'une tristesse d'ennui doucement supporté. Maigre. Sur les traits la nonchalance de sa maladie récente. La fatigue des convalescences apâlit son teint basané de sémite africain. Caressant et très digne. Familier, mais à distance. Quel symbole inconsciemment résigné de son empire qui croule, de son pays des mystères!
Il flâne, s'attarde, " tue le temps „. Et s'en va comme il est venu, sans faste, sans suite, sans bruit, rentrant chez lui en bourgeois qui a pris l'air sur le pas de sa porte et va retrouver son ménage.
Dimanche 22 janvier.
Libres désormais d'aller où tend la fantaisie ! Divagateurs, nous allons par la ville, musant.
Notre maison, notre Dar, au centre, dans le quartier marchand aux ruelles poussant leurs tentacules serpentantes au hasard, en diverticules, jusqu'aux remparts, jusqu'aux portes, avec des baies terminales béantes sur la campagne imprévue d'étendue. Dans le conglomérat énorme des constructions bétonnées, elles sont comme les crevasses profondes dans une surface limoneuse, séchée, ridée par le soleil ardent, rétrécie et craquelée en irradiations immotivées. Coudes, ressauts, impasses, prolongements, détours, soudures, courbes, lignes droites, revirades. Obombrées par leur étroitesse de défilés.
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la lumière descendant par les fentes qu'elles sont et parfois filtrée à travers le tamis d'un treillage de roseaux, très près des têtes des cavaliers, toiturant la voie en long berceau sur lequel paressent nonchalants les rameaux ophidiens des vignes, en cette saison déplumés de leurs feuilles déchiquetées, pareils à des reptiles engourdis par l'hiver. Au-dessous, la douceur d'un demi-jour de chambre maculé de larges taches solaires frappant le sol par les interstices, et le décorant de carreaux lumineux.
Au rez-de-chaussée l'indéfinie série des échoppes s'accôtant, bahuts ouverts, enfoncés, tapissés de menues marchandises, à deux vanteaux, l'un relevé faisant auvent, l'autre s'abattant contre le comptoir sur lequel accroupis, demicouchés, jambes croisées, en des attitudes d'idoles, silencieux et scrutateurs, une corde à portée, pendant du plafond, pour se lever, siègent les mercantis. Parfois une entrée sur un marché, barrée d'une barre pour arrêter les montures : marché, bazar, grand magasin garni d'un rang, de deux rangs de ces échoppes, toujours identiques à elles-mêmes, telles que des boîtes, des armoires rangées, des rayons, des caveaux symétriquement établis. A certaines heures, en ces retraites, des ventes à l'encan : un crieur va, vient dans la foule, portant le selam, la djillàb', les anneaux d'argent, le Kandjary les babouches présentées aux amateurs, faisant tâter, examiner, recueillant et proclamant les enchères montantes, lâchant enfin au plus haut. Si l'objet est précieux ce manège peut durer
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plusieurs jours : le crieur parcourt toute la ville, entre dans les maisons, retient les offres, en marque Tétiage et adjuge quand la hausse ne rend plus.
Même date.
Et notre chemin de fer ? On le monte. Dès le matin nos deux ingénieurs et Pierre Helderwerdt, un monteur amené de Belgique, sont allés à la besogne, quelque part, là-bas, dans un parc, VAkdalf un des parcs enfermés dans l'enceinte du Palais. Théo et moi, cette après-midi, nous nous y faisons conduire.
A cheval, avec une escorte d'askars. Les Bashadours, hôtes du Sultan, ont droit au respect. Mais qui sait? En ce cœur du Maroc, si près et si loin de Tanger, si près et si loin de notre époque, isolé dans un pays sans routes, sans auberges, sans poste, sans roue (ce nombril du Maroc, reposant dans une immobilité moyenâgeuse), un outrage, un traître coup peuvent partir. Il y a ici des sauvages et des fanatiques dont les instincts et les haines ont la détente facile, leurs yeux le disent quand ils s'arrêtent au passage, soudain menaçants, retenant sur leurs lèvres qui tremblottent le flot des imprécations qui leur monte aux dents. Puis les fous ! Ces inconscients que mène l'esprit d'Allah et qu'il faut laisser faire. N'en avons-nous pas vu un ce matin, tout nu, agenouillé contre une porte, la tête cachée entre les bras, gémissant en fauve
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blessé, sale et basané, regardé respectueusement? Et un autre, habillé en roi de carreau, diadème de papier doré, longs cheveux, physionomie cruelle de tyran, une lance empapillotée à la main, orné d'un chapelet de verroteries, de débris de faïences formant le cliquetant collier d'une toison d'or imaginaire?
Ruelles, carrefours, la grande porte trapue, les cours du Palais, d'autres cours. Le parc est loin. Des murs. Toujours des ruines, des remparts, des brèches, des effondrements, des crénelures allongeant en tous sens leurs peignes jaunes. Les parois de ces falaises architecturales réverbèrent, intense, la chaleur solaire.
Une tour basse, carrée, abandonnée, percée de part en part d'un court tunnel. Au-delà, un champ énorme, plat, emmuraillé, sans un arbre ; une centaine d'hectares de jachères d'un seul tenant. Pâture maigre de mauvaises herbes.
Dessus, par groupes, lointains, comme mouches sur une galette, des chevaux, des moutons, des chèvres. Et des autruches ! Au-dessus des clôtures, à droite quelques toits en tuiles vertes vernies, un minaret délabré; à gauche des feuillages lustrés d'orangers ponctués d'oranges, mélangés d'oliviers, aiguillés de quelques cyprès en fuseaux. A l'entrée un kiosque qu'on achève, construction de guinguette à couleur d'enseigne.
Ça le parc? Où sont les bosquets, les bocages, les jets d'eau, les splendeurs et tout le romantisme des descripteurs patentés? Ah! les menteurs, les effrontés menteurs !
Ici sont les pièces du chemin de fer, déchargées. Autour, une équipe d'Askars. Sur un petit tapis, par terre, un gros homme inoccupé : le Grand Maître de l'Artillerie ! Pierre, le monteur, en casquette et sans veste, travaille, se démène, jure tous les jurons du Hainaut, essayant d'utiliser quelques Marocains, qui furent à Seraing chez Cockerill, in illo tempore, mais qui n'ont plus ni outils, ni adresse, ni souvenirs. Pour un qui besogne gauchement, vingt qui regardent.
Un ingénieur du crû, aussi, qui fut à Paris et fait l'important, baragouinant le français : un gandin marocain. Il proclame que le Sultan veut que tout soit prêt pour mercredi soir parce que le lendemain est jour de récréation hebdomadaire pour le Harem. — C'est impossible, lui dit-on. — Il offre cinq cents askars,... mille askars,... toute l'armée! On tente de lui faire comprendre que le nombre n'est rien, mais l'aptitude. Nos ingénieurs demandent des piquets pour jalonner la voie. Il fait apporter un fagot. Il faut de vrais piquets, lui dit-on, des piquets droits. — Alors il réquisitionne les hampes des drapeaux militaires!
Ah ! ce sera difficultueux, ce montage, et nous sommes à Méquinez pour longtemps.
Lundi 23 janvier.
Nous avons fait le tour des murs, pour voir les murs.
C'est énorme! Et merveilleux! A n'en pas
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finir ! Il faut des heures ! car cette enceinte non seulement ceinture la ville^ de son rosaire de bastionS; jalonné des blocs carrés des tours s'ouvrant dessous en portes égueulées, mais développe au Sud en appendice une boucle gigantesque qui clôture, sur le plateau, des terrains immenses, jadis, il y a deux siècles, jardins de Mouley-Ismaël, maintenant lieux vagues sur lesquels dans la stérilité et l'abandon gagnant, gagnant, restent en îlot le Palais et ses entours de ruines.
Mouley-Ismaël ! Ce nom revient sans cesse dans les explications qu'au long du parcours un Askar parle et mime, et qui pour nous demeurent indécises comme l'histoire du Sultan, saint et terrible, ogre et demi-dieu, bâtisseur acharné de ces remparts interminables, jaunes comme le gravier des ravins proches dont ils furent bétonnés; par les temps gris, couleur d'érable, roses à l'aurore, citron-clair au soleil de midi, bloqués de grands pans d'ombre indigo, verts par les couchants rouges. Mouley-Ismaél ! et chaque fois l' Askar se rengorge, et son orifice buccal devient rond, et sa bouche s'emplit de la grosseur du nom, craintivement admiré. A des hauteurs dans les parapets, aux lèvres de plaies cancéreuses, il signale des protubérances blanchâtres prises dans la gangue; des os, des os humains, squelettes de captifs chrétiens, chiourme asservie à ces constructions assyriennes, morts à la peine et ainsi ensevelis ; ou, parfois, maçonnés vivants sur l'ordre féroce du Maître. Inquiet, devant ces vestiges de cruautés atroces, l'Askar
réprime son geste et baisse la voix : Mouley- Ismaël !
La ligne héroïque des fronts à pic développe le bandeau denticulé de ses créneaux, tantôt en digue, retenant à mi-versant le troupeau des maisons descendant la colline en un pêle-mêle visible, tantôt en hautes parois massives sur le sol plat, cachant, en murs de prison obstinés, le mystère de l'autre côté invisible, sans rien qui dépasse la crête, avec des cactus, dans les entailles, gesticulant des menaces au passant. Par intervalles, proéminentes, imposantes en leur lourdeur, les bâtisses quadrangulaires des tours, ouvrant sur la banlieue Tceil cyclopéen des embrasures bridées d'un circuit de rides en patte d'oie que font les longues briques plates dont on a froncé leurs paupières. Et par intervalles aussi les portes majestueuses, les Bab, se carrant sur leurs pieds-droits obliques en contre-forts, soutenant les extrémités de l'arc rentrant arabe qu'allègent de leur décor les entrelacs d'un verset du Coran. Leurs baies larges, entourées en coiffure, de ce feston coloré, de cette cornette tuyautée sur les bords, suscitent en rapprochement vague les têtes mouflardes des divinités égyptiennes encastrées dans les murs des temples au bord du Nil.
Et vraiment cette accumulation despotique de constructions géantes évoque Thèbes et Memphis, évoque aussi cette Carthage, toujours ici réapparaissante, intellectuellement réédifiée par Flaubert, plus puissante sans doute, plus fascinatrice que la vraie. C'est en elle, autour d'elle
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qu'ici, dans Méknâs, autour de Méknâs, on vague, rêvassant. Et des armées se lèvent, investissant ces murs et sur ces murs des armées s'agitent pour la défense. Des machines de guerre battent en brèche, des échelles sont dressées. Les flèches marquent l'air de leurs stries sifflantes, les volées de pierres des catapultes passent ronflantes. Et au-dessus de la ville assiégée plane en vapeur sans cesse montante la clameur des batailles.
Notre Askar indéfiniment nous mène. Mouley- Ismaël! Mouley-Ismaél! Il en parle comme de César ou de Napoléon. Sur les chemins de ronde des créneaux, dans les ruines, des voyageurs ont installé leurs campements au milieu de la végétation des ruines. Car d'un bout à l'autre de cette enceinte autour de laquelle on se fatigue à joindre le point de départ au point d'arrivée, le temps et la négligence maures, complices, rongent, ramenant en bas en débris tout ce que le travail humain avait porté en haut en matériaux. Point de sentinelles sur ces remparts, point de garnison dans ces tours, point de canons pointant leur prunelle du fond de l'œil des embrasures. Le vide, l'abandon : un délaissement immense et qu'on sent irrémédiable. Un " plus rien „ sublime de grandeur orgueilleuse déchue et de glissement lent vers l'anéantissement. La démonstration épique de ce décret du poète : " La vieillesse couronne et la ruine achève „. Au pied des pans de murailles, des Arabes en djillàb's accroupis en séries longues, longues, dans l'inactivité des végétaux. L'oreille
contre la paroi, écoutent-ils le travail mystique de décomposition qui, avec la patience du temps infatigable, débite en atomes le mur qui les surplombe ?
Encore un rempart. Tronçonné. D'une porte vient, ainsi qu'une poutre qu'on sortirait de la ville, sa colossale projection rectangulaire. Sur son sommet plat, large comme une chaussée, des tentes, des chevaux au piquet, des soldats ; des décombres aussi et des plantes rudérales. Épave, bélier, quille énorme d'un navire chaviré, épine dorsale d'un mastodonte englouti. Qu'estce? Parle, Askar. — Mouley-Ismaël ! Mouley- Ismaël! — C'est la muraille fameuse, avortée, que le tyran voulait construire de Méquinez à Maroc, de Méknâs à Marakèsh, voie titanique de trois cents kilomètres, si sûre, si nette, si droite " qu'un aveugle de naissance la pourra suivre „, avait-il dit.
Même date.
Mohammed Amar est un chef du Riff, montagneuse contrée bordant la Syrte méditerranéenne à l'Est de Tanger, mare sœvum ac importuosum, en laquelle de courtes rivières, à peine descendues des hauteurs proches, nombreuses et faufilantes s'embouchent; sauvage contrée, retraite inviolée de Berbères pilleurs d'épaves, hostiles aux étrangers, prompts au meurtre. Mohammed Amar a joint notre caravane, en route; un matin je l'ai vu au Djouma
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d'Haouafa, près notre tente; un long pistolet bardé d'argent à ramages ciselés qu'il avait à la ceinture m'attira. Et depuis je troque avec lui des renseignements. Mohammed Amar a la voix barytonnante-ténorisante et de l'intelligence; il habite Tanger, mais aime le Riff et ses indomptés congénères, dont les ancêtres les premiers, en 711, douze mille, sous Tarik, lieutenant de Mouza, allié à l'évêque de Séville, franchirent le détroit au mont Calpé, depuis Djebel Tarik corrompu en Gibraltar.
Je converse avec lui aujourd'hui, dans le patio frais, et Francesco Gumper traduit.
11 a été en Europe avec le drogman de la Légation de France, Benchimol, un juif. Je lui demande : — Que pensez-vous de tout ce que vous avez vu là? — C'est curieux. — N'en voudriez-vous pas au Maroc? — Non, c'est inutile. — Mais au contraire, cela nous sert. — Pour votre vie compliquée, pas pour notre vie simple. — Notre manière de vivre ne vous paraîtelle pas meilleure? — Non, on n'y a pas de repos. — Pourtant quand on est pressé un chemin de fer est bon. — On est rarement pressé quand on vit comme nous. — Ainsi vous ne voudriez pas aller de Méquinez à Tanger par chemin de fer? — Non, ce ne serait plus le cheval et la tente, nos jouissances. — Ne voudriezvous pas au moins notre bien-être, nos maisons, nos vêtements, notre nourriture? — Penser à cela causerait trop de soucis; nous en avons peu, ce qui donne le bonheur sur la terre, et diminue les occasions de pécher, ce qui promet
le paradis. - Mais nos connaissances, la médecine par exemple? - Elle ne sert qu'à guenr les maux que vous prenez par vos façons de vivre et que nous ignorons. - N'y a-t-il rien à changer ici? - Si, moins d'exactions des gouverneurs et moins d'impôts; mais on en paie plus chez vous pour vos armées, vos flottes, vos fonctionnaires. Moins de prison aussi, parce qu'on n'y est pas nourri ; mais chez vous des ouvriers par milliers souffrent la faim et travaillent comme ne le font pas nos esclaves. — Votre civilisation vous semble donc supérieure à la nôtre! - Oui, pour notre race;, vos habitudes et vos besoins sont misérables parce qu'ils nous paraissent indignes d'un homme; il vous faut mille choses dont nous nous passons; vous ne savez pas dormir en plein air, pas supporter la faim, pas endurer les fatigues, ce que tous nous faisons aisément et gaîment; nous vous croyons amollis ; quand vous pensez nous étonner par vos inventions, sous notre politesse qui vous complimente il y a beaucoup de dédain. — Mais quelles grandes idées avez-vous? — Notre religion, qui intervient dans toutes les actions de notre existence. — En définitive comment expliquez-vous que des millions d'Européens font pourtant ce que vous méprisez? — Mash Allah!
Pourquoi le Datura porte-t-il des fruits vénéneux, tandis que Therbe n'a que son herbe?
Socratique personnage. Enigmatique aussi dans l'instinct net de sa race, voyant court, mais fort, pensant juste en somme pour ce qu'est le Sémite et ce qu'il lui faut. Exemple sans tare de
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ces cerveaux étroits, arrêtés depuis des siècles dans leur civilisation limitée, s'y complaisant avec la sérénité et l'obstination des choses atteintes et la conscience ferme de ne pouvoir aller au-delà; transformant ce " ne pouvoir „ fatal en un " ne pas vouloir „. Fier, comme tous les siens, de ce contentement de peu, viril et sobre, regardant avec nargue nos raffinements, dégradés pour eux en Sybaritisme. Réfractaires à toutes les transfonnations rêvées par les humanitaires, devant rester Arabes sans passage possible, si ce n'est apparent, dans les mœurs d'une autre race.
Quelques-uns, séduits par des récits d'Algérie, y vont goûter l'adultère mélange. Ils reviennent bientôt, dit Mohammed Amar, et quand ils ont passé VOued Moulouya, frontière naturelle des deux régions, ils se retournent vers l'Orient, et, remerciant Allah, font la prière du retour d'exil : " O Infidèles, je n'adore point ce que vous adorez, vous n'adorez point ce que j'adore; vous avez votre religion, et moi j'ai la mienne. Allah commande de vous combattre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'autre culte que le sien. Allah voit tout! „
Même date.
C'est jour d'interview. Voici le Kaïd Maclean maintenant qui fait visite au Ministre. Il est au service du Sultan depuis bientôt douze ans. Il était officier anglais à Gibraltar. Il a épousé
une Irlandaise, aimable et belle, grande taille d'amazone. Il lui reste trois enfants : les autres ont été frappés par les flèches du soleil africain. Depuis trois ans un de ses frères Ta rejoint, soldat aussi. Ce petit groupe, isolé dans l'existence marocaine comme des pionniers de Fenimore Cooper dans les prairies du Far West, vit chez soi, autant qu'il peut à l'Européenne, ayant ses réserves de conserves, des bibelots souvenirs du home lointain, quelques livres, une cornemuse qui évoque la patrie par les airs de la patrie. La Kaïdesse, sa fille adolescente, une dame de compagnie, sortent voilées pour ne pas exposer les dignes musulmans au scandale de visages de femmes affichés en public. A cheval, elles n'ont pu se résoudre au califourchon garçonnier. Avec quelques dames maures elles ont un commerce de visites : bavardages vains de recluses et grignotages de bonbons à la graisse.
Le Kaïd porte un costume mi-partie : le turban blanc, le selam blanc flottant en manteau, mais des bottes, de vraies bottes de chez nous, à talons, en vachette noire. Pas de cheveux, mais non parce qu'il les rase à la maure : parce qu'il est chauve. Un air de spahi, de zouave, déliberé : non la gravité lente du Musulman.
C est lui qui a tenté de réglementer les fantassms marocains à la mode européenne. Le résultat révèle jusqu'où peut atteindre pareille adaptation. L'uniforme porté en traîne-misère, i^es lusils à piston de nos réformes, détraqués Su.Sf ^^ ^^ négligences, rouilles, bossues, rajustes avec des bouts de ficelle, les fourreaux
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des baïonnettes fourrés dans le dos entre tunique et chair, dépassant à la nuque. Des alignements disloqués. Dans les rangs, les tailles, par leurs disproportions, faisant peignes à dents cassées. Et dominant tout, l'aspect mal bâti, les jarrets démusclés, les longs bras maigres, le cou portant en avant de cette race inférieure, aux imperfections d'ordinaire cachées par les vêtements à plis amples faisant illusion. Deux ou trois compagnies au plus d'élite, se tenant mieux, à grande peine.
Ces guerriers n'ont pas de caserne. Ils campent sur les murs, sur les places, sur les terrains vagues, dans l'enceinte compliquée du Palais ou aux environs, sous des cabanes de roseaux, de feuilles d'aloès improvisées, ou sous des tentes. Ils cuisinent eux-mêmes. Ils ont une solde de quelques flous* pour se pourvoir. Parmi leurs huttes de Bohémiens, quelques huttes de prostituées. En somme de très pauvres diables, marchant en tourbe avec le Sultan, partout où il va. Dociles et tranquilles en général, dit le Kaïd, se battant bien, en sauvages, cruels à la guerre pour les vaincus.
Tous les ans, avec la fatalité du retour des saisons, le Sultan fait campagne. Est-ce plaisir analogue à la chasse, est-ce nécessité? On choisit parmi les Bérabres des montagnes, toujours en rébellion comme si eux aussi ne demandaient pas mieux que de faire une partie, la tribu à traquer, et on se met en route pour un déplacement lent de petites étapes, réalisant cet éternel rêve sémitique : l'existence nomade.
C'est une joie et une renaissance. Toute la cohue des bagages, des troupes, des femmes, des fonctionnaires s'engage dans la montagne, campant à midi, campant le soir, vivant de Mouna. Par-ci, par-là des escarmouches, des coups de fusil, des embuscades sans conséquence, des simulacres de batailles, des fantasias forcenées, des troupeaux capturés, quelques villages de roseaux bousculés. Finalement la soumission des Berabres, en grande pompe, et les têtes des rares tués, camphrées et salées par des juifs, envoyées aux villes de l'intérieur, en lots gradués selon l'importance, pour y être pendues, en leurs laides grimaces, aux portes, en témoignage de la puissance et du triomphe du Sultan. Cela dure quelques mois et est toujours à recommencer. Il semble qu'on entretient ces , tirés pour Mouley-Hassan' comme on entretenait les tirés de Compiègne pour Napoléon III.
Ces grands enfants barbares prennent néanmoins leurs forces militaires au sérieux. Ils se croient en état de résister en bataille rangée. Ils sont persuadés que depuis Tétouan, où ils furent vaincus par O'Donnel en 1860, les progrès de leur organisation ont été immenses parce qu'ils ont quelques Comblain et quelques Winchester. En vérité ils ne sauraient faire que la guerrilla d'Abd-el-Kader et elle ne servirait qu'à retarder, peu, l'inévitable défaite. Leur sécurité n'est pas dans leur fragile armée mais dans les compétitions des Puissances se faisant équilibre.
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Même date, le soir.
La face douce, muette, brillante d'une grande lune planait haut, haut, si loin, si loin vue d*en bas, au-dessus de la lucarne du patio braquée sur elle comme Toculaire d'un gigantesque télescope. En tapinois, seul,... par besoin d'être seul,... je suis monté sur la terrasse.
J'ai vu la ville sous la neige .. La blancheur des terrasses en donnait l'illusion... Des fées descendues de l'île ronde pansélénique ont essoré leurs tuniques et leurs voiles de lin lavés dans une lessive céleste. Ils sèchent éblouissants " à la chaleur mystique du soleil des loups, dans la protection d'un silence polaire „. Leurs diaphanes gardiennes sont-elles cachées dans les blocs massifs d'ombre qui dressent sur cette blanchisserie séraphique des carrés de basalte noir?
Une ville d'Afrique sous la neige, ô fantaisie d'une glace fritte! Si intense l'impression, que je sens le froid d'une nuit de gel et que mon âme, à tire d'ailes, est partie pour le Nord. Battant aux vitres, elle se fait ouvrir la maison, et la voici, parmi les miens, dans l'intimité d'une soirée d'hiver, telle " qu'un enfant craintif qui s'approche du feu „.
Rêve court. Bientôt surgit oppresseur le sentiment des misères et des ennuis quoditiens de la vie compliquée de là-bas, avec le remplissage vulgaire des êtres et des choses. Elle repart.
mon âme, à tire d'ailes et revient se poser ici sur cette terrasse argentée " à la chaleur mystique du soleil des loups, dans la protection d'un silence polaire „. Et je jouis pleinement du détachement de la vie bête. Je frissonne de la vraie liberté, non pas seulement celle du corps, mais cette autre, vraiment divine en son raffinement, la liberté de Tâme délivrée des préoccupations de l'existence contemporaine, si grande dans l'ensemble de son prodigieux en-avant d'irrésistible armée, si mesquine dans la fonction infinitésimale qu'elle impose à chacun de ses soldats.
Mardi 24 janvier.
Le montage du chemin de fer est devenu notre préoccupation principale. Le Sultan s'impatiente à le désirer. Du moins ils le disent, les fonctionnaires divers qui arrivent, à la Maison du Fils du Musican, entretenir le Ministre de choses vagues, perfluant de paroles tâtonnantes^ dans la nuit de leur ignorance, s'efforçant à découvrir, retenus par la peur de dire trop, et disant pourtant par l'envie d'apprendre quelque chose sur ces ennemies abhorrées, les nations européennes, tourmentants cauchemars de leurs étroites cervelles.
Est entré en scène un équivoque et bizarre personnage, à visage glabre et ridé, parcheminé, fripé, de vieille femme, hérissé de quelques poils durs de brosse, s'enveloppant tête et corps de longs voiles blancs qui enforcissent l'illusion.
Chaque jour il survient sans bruit à la nuit prenante, glisse, traînant des babouches silencieuses, et disparaît au rez-de-chaussée dans la chambre de Siscù où il cause avec le Ministre aussi longtemps que dure une bouteille de vin de Champagne qu'il boit à grands gobelets.
C'est Si'Bou-Bèkref un demi renégat comme le chérif d'Ouazan', protégé anglais richissime, nommé par les siens ici, avec haine et dédain, " l'Agent anglais „, tenu pour espion, tripoteur d'affaires redouté à la Cour chérifiale, sans poste officiel du Sultan, mais posant pour le familier de l'Angleterre, plaçant son argent à Londres, intermédiaire obséquieux, jouant l'important, donneur de conseils, faiseur de promesses, à l'égoïsme horriblement visible, à la politesse cadavérique. A-t-il de l'influence, n'en a-t-il pas? nul ne le saurait discerner. Il dit qu'il en a et Sicsù le croit, voilà qui est certain.
Même date.
Nous allons à l'Akdal où nos ingénieurs travaillent à force. On pose les rails, à partir du kiosque de guinguette, en diagonale vers le mur de droite derrière lequel le minaret délabré et les toits en tuiles vertes vernies, qui sont le DaV' Beïdttf la Maison-blanche, résidence impériale qui tombe en cannelle. Les askars s'éreintent à quelques petits nivellements. Pierre Helderwerdt, le monteur, cintre des rails pour dessiner une boucle de retour à chaque extrémité. Sous
une tente large, étalée en ses cuivres or et rouge, en ses aciers argent, la chaudronnerie de la locomotive mignonne, baptisée Maugrabte. Sur son petit tapis, par terre, le Grand Maître de TArtillerie siège en son inoccupation sereine.
Je baguenaude sur le champ à verdure maigre parasitaire. Il y a là-bas des chevaux entravés en carré, une centaine. Je m'en approche. Les askars me disent que ce sont les juments du Sultan. Tristes bêtes! A quelques exceptions près pas vraiment belles. Et négligées ! Crottées, prises aux paturons dans les noeuds coulants usuels, elles mangent l'orge jetée sur le sol devant elles. Une a avorté et le fœtus, lamentablement inachevé, difforme et infect, pourrit aux talons de sa mère, qui, inconsciente, lui a fracassé le chanfrein à coups de sabot.
Même date.
Nous sommes revenus à la nuit. Foule grouillante dans les ruelles à boutiques proches de chez nous, étouffant les rumeurs de son agitation, nouant, dénouant ses groupes de fantômes aux devantures dans le nimbe pâle des bougies plantées, piquées en l'amas des marchandises, leur petite flamme poussant sa langue malade avec la clarté craintive et limitée * des versluisants sous les feuillures. Par terre, en des coins, de plus minces, de très minces, filiformes bougies, mettant sur un étalage de pauvre la lueur d'une allumette, dessinant à peine l'être
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accroupi qui garde, le capuchon pointant, comme un éteignoir qui hors du noir va s'abattre et éteindre ce mince, très mince, filiforme luminaire immobile là et doux, minuscule papillon de nuit se fatiguant à éventer d'un vol mou l'obscurité. Balek! balek! des bêtes passent clapotant des pieds, conduites, avec cet unique cri de gare à vous! proféré sans tapage : Balek! balek! scindant la presse de leur sillon discret et, résorbées par les ombres, allant on ne sait où, confusément, en un évanouissement de lignes et un épuisement de bruits : Balek! balek!... Une vie qui rampe et glisse, muette, somnambulique, somniale, demi-morte.
Nous rentrons mélancoliques. Le froid d'un isolement à profondeur de vide nous a saisis. Où le fil reliant nos âmes à ces âmes, rompant l'enchantement du réciproque et hostile incompréhensible?
La table est mise dans le Comédor " aux murs éraillés, qui chez nous serait un lavoir de cuisine „. Dans des chandeliers d'autel les bougies de la Mouna débitent leur clarté glaciale. Nos trois Abselams servent, la bouche cousue, en ennemis, croirait-on. Nul bon vouloir pour nous ni des hommes, ni des choses. Au dehors les quatre lustres bizarres pendent " en grosses araignées au bout de leurs ficelles „, émanant leur lueur de veilleuses. Des askars rouges debout contre les piliers du patio dardent des regards énigmatiques. Sous la galerie d'en face, le Kaïd Rha accroupi, majestueux dans l'écroulement de ses selams et de ses burnous, flanqué
du Thaleb et de Ben-Kador notre janissaire, noyé d'ombre, fixe vers nous ses yeux doux à arrière-goût cruel de félin au repos. Non, nul bon vouloir ni des hommes, ni des choses. Un invisible effort, senti quoique invisible, de répulsion. L'ardent désir secret de tenir close la Maugrabie sainte, d'en maintenir le mystère, de la refuser à l'étranger, de la voiler, de la cloîtrer ainsi qu'une musulmane. L'instinct du péril à admettre l'Européen. La justification dans le for de ces consciences obscures de la politique qui ferme l'Empire, comme autrefois la Chine, et fait le blocus autour de Méknès, de Fàz, de Marakèsh, comme jadis autour de Pékin et de Nankin.
L'universel complot d'inertie opposé aux tentatives des Puissances pour gagner sur cette barbarie consentie, et chérie avec l'intense opiniâtreté de la bête pour ses habitudes de race. Le Sémitisme séculaire se butant pour n'être pas destitué de ses mœurs, ayant le frisson, l'effarement des assujettissements par lesquels on le dénature en Algérie, en Tunisie, en Egypte. Ne voulant pas, ne voulant pas ! Ah! ces invectives de Bou-Maza, émule d'Abd-el-Kader, à ses juges français : "Les Arabes vous haïssent pour votre religion, pour votre race, pour vos conquêtes. Il en est qui vous disent : je t'aime et suis ton fidèle. Ils mentent par peur ou intérêt. Tous, avec joie, se nourriraient de brochettes faites de hachis grillé de votre chair. Toutes les fois que viendra un Chérif capable de vous vaincre, ils le suivront La victoire vient d Allah! Tôt au tard il vous fera tomber -.
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Mercredi 25 janvier.
Haine de TEuropéen, dans les contacts immédiats souriante, mais lourde, chargée des inoubliables souvenirs de tant de luttes impitoyables, des appréhensions de la conquête possible, et surtout, de l'incurable hostilité des races, grevant le passé, grevant l'avenir, que rien n'abolira si ce n'est l'extermination. J'ai vagué longuement en ces pensées, cette nuit, louvoyant, par des heures lucides d'insomnie, par des heures divinatoires de rêve, obstination de cervelle à ne jamais chômer. Oh! la folie de croire au passage d'une race dans une autre par la civilisation I Oh I la folie de croire que la civilisation de l'une pourra jamais être la civilisation de l'autre! Oh ! surtout la folie de croire à l'équivalence du développemant possible, à la fusion dans les conquêtes d'un développement commun!
Il y a ici une mission militaire française, vésicatoire cuisant attaché au Sultan. Quelques officiers inférieurs, jadis introduits et niaisement admis comme instructeurs pour l'artillerie, congédiés plus tard, mais insolemment maintenus par leur Gouvernement, avec cet agrément ironique : c'est le Sultan qui paie. Le Maghzen' a protesté, mais on l'a convaincu de ses torts par l'envoi d'un cuirassé. Officiers et ordonnances suivent le Sultan partout, même en ses guerres de montagnes. Espionnage
diplomatique, officiel, avoué. La population leur montre complaisant visage, et donne ces illusions de sympathie qui font écrire au voyageur naïf " le Maure est bon „.
Pour les siens, oui; la bonté ordinaire. Mais pour les Roumi, les Nazrani, foin! Il les croyait certes et bons et sympathiques le commandant Smith qui, attaché à cette mission française, vécut longtemps parmi eux. Rappelé Tan dernier et prêt au départ, il alla une dernière fois pêcher aux environs de Méquinez, confiant. Son ordonnance partit faire pâturer les chevaux dans Talentour. Des Berbères étranglèrent le maître et le laissèrent nu sur place. Les bons Maures! Son cadavre, depuis ramené à Tanger, fut enterré ici près. Nous avons été ce matin voir la place. Un enclos emmuraillé de murs croulant en brèches, lugubrement vide. Le coin où fut la sépulture désigné à notre curiosité insistante par un askar hésitant : ignoblement souillé d'excréments innombrables, déposés, accumulés avec une méthode opiniâtre dans la profanation, dans la volonté sacrilège d'insulter vilement le mort " ce fils, ce petit-fils de chienne, qu'Allah maudisse, tourmente et brûle ! „ Tout passant est entré, homme, enfant, accomplissant selon ses moyens la contamination immonde, rectifiant en paix, derrière ce mur, par une exhibition cynique, le mensonge de ces bons visages qui attendrissent le voyageur naïf. Débauche d ordures révélatrice de la psychologie secrète ae ces sauvages, offrandes barbares sur l'autel ^^ ^^"^^^ P^^ssées dans la jouissance farouche
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d'abominer par un rite abject l'ennemi exécrable. Révélatrice aussi du vice héréditaire, en rien déshonorant pour ces Sémites dont quelques-uns, ingénument, se rattachent aux échappés de Gomorrhe. Observateur imprévu, notre pharmacien désignant, dans cette corderie qui eût émerveillé Aristophane, des échantillons d'étonnant calibre, exclame avec son accent complexe de Gilbraltaro-Tangérite, ce significatif et énorme néologisme : Défondés! Tous défondés!!
Même date. — Le Mellah de Méknâs.
Il y a à Méquinez un quartier Juif, un Mellah^ comme dans toutes les villes de l'intérieur. Sur les côtes la philanthropie aryenne a libéré les Beni'lsraël de ce parcage.
Sicsù est chez lui dans le Mellah et nous y conduit. C'est à l'Ouest, une sorte de dépendance de la cité, de construction subalterne, les communs d'une grande maison, écuries, remises, étables, chenil. Tous Jes soirs il faut que le troupeau, la meute rentre et on met les verrous. Une unique grande porte avec gardiens maures rompt l'enceinte emprisonnante des hautes murailles. Là dedans ils foulent par fiction la terre de Judée, jouissent d'une vague exterritorialité. Au dehors ils touchent le sol sacré du Moghreb al Aksa : quils se déchaussent et marchent pieds nus, hommes, femmes, grands, petits, qu'ils coiffent la calotte noire, couleur de malédiction
et de honte. Seuls les loudi protégés des Pmssances échappent à ces humihations. Qui les transgresse est poursuivi en bête enragée et périra sous les coups si le trajet de sa tuite effarée jusqu'au Mellah, espoir de refuge, est assez long pour l'assommer.
Et pourtant ils sont de la race : Sémites comme les autres, eux des plus purs, gardés des mélanges par l'horreur héréditaire qui les isole et avilit en souillure le contact sexuel avec eux. De même race, oui, on le voit par la trahison des traits, des allures, des mœurs, malgré le déguisement des longs cheveux en crinière pendante, donnant la fausse respectabilité rabbinique, les grimant si différents des Maures à crâne rasé; malgré le costume : ni le turban, ni la flave djillàb' ; la calotte noire, la simarre indigo, la souquenille, la djillàb' foncées rayées. Leurs femmes, couronnées d'un diadème en bandeau, vert, rouge, jaune^ d'une crudité prismatique, petites têtes pâles de lymphe, plaquées de cheveux d'encre, à physionomie placide de génisses douces, le corps enflé, flasque, aux mamelles en calebasses ballottantes sous un corsage vert de salade, énormes au circuit de la taille par le ventre proéminent et les fesses plates élargies en table d'arbre scié à la souche, les cuisses enveloppées d'un jupon rouge à ramages, si copieusement boudinées qu'elles marchent les jambes écartées, en bêtes grasses. "Chair morte „, dit le Maure méprisant Oui, chair devenue morte par la vie sédentaire, la cervelle sans pensée, la soumission vide au mâle.
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De la même race. Pourquoi alors ces avanies?
Mystère historique mal éclairci. Ils vinrent ici, par flots, quand l'Espagne, tourmentée du besoin de se débarrasser des Sémites qui, par les croisements, avilissaient son sang, après avoir expulsé les Maures, expulsa les Juifs, arrière-faix des envahisseurs africains et asiatiques. Grande mesure politique, tardive comme le prouve l'impuissance espagnole actuelle à sortir des trébuchements de sa bâtardise, mesure de salut, alors acte fanatique parce que l'homme, obéissant au clairvoyant instinct, rarement en discerne la cause première et le badigeonne de prétextes secondaires. Ils vinrent ici, chez leurs congénères, mais grevés du renom infâme que parmi les nations aryennes leur avaient infligé la légende du Christ supplicié, l'antipathie incompressible du sang, et la transmutation en usure odieuse de leur inaptitude aux industries créatrices. Le Mahométan répugna à accueiUir sans hostilité ces êtres chargés des exécrations chrétiennes. Il ne les repoussa point, peut-être par secrète affinité consanguine, peut-être par désir d'un bétail à exploiter. Il les mit hors la loi commune et les enclava dans les Mellah.
Ils vivent là entassés, à Méquinez cinq mille, dix mille (en ce pays on ne sait jamais)^ libres des prescriptions du Coran sur la propreté, débridés en une saleté épique. L'égout c'est la ruelle, s'exhaussant lentement des stratifications immondes que secrète la vie ménagère. Partout les couleurs suspectes, les odeurs violentes, les jus écœurants des putréfactions. Nous chemi-
IG
nons, les pieds précautionneux, sur ces platesbandes de fumier, fleuries de poules mortes, d'oranges pourries, de vaisselle cassée, de charognes purulentes, d*exitures, de vidanges, soigneusement cultivées, croirait-on, par des jardiniers coprophiles. Pour voir ces Roumi venus de si loin, si rares en ce Maroc fermé, aux baies des portes demi-ouvertes, dans les couloirs assombris, aux lucarnes qui trouent les maisons basses, sur les terrasses, une floraison humaine, une floraison de juives, serrant en bouquets leurs visages diadèmes, anémones versicolores à calices blafards, leurs corps enveloppés de rouge et de vert en longs cornets de lobélies.
Les maisons? La maison mauresque modifiée par ce facteur : la femme visible. Donc l'architecture s'est risquée en fenêtre, petites, timides, à fermettes de bois. Donc les terrasses moins fréquentées, voirie aérienne destituée par la rue* Les patios sans galerie extérieure à l'étage, le besoin d'être dehors se satisfaisant par la sortie. Au surplus, des masures tassée*s, condensées sur l'étroite surface du Mellah, n'ayant jamais pu faire éclater les murs qui le closent, des murs de Mouley-Ismaël ! ni sauter par dessus comme firent les faubourgs de nos villes européennes. Dans la même enceinte de bagne, le cimetière, à profondeur de puits, contre la margelle écrasante que lui font les remparts, les tombes blanches rangées en ordre de magasin, noircies d'hiéroglyphes hébreux. Pas une herbe.
On entre chez le Juif. On n'entre pas chez le Maure. On entre chez le Juif et nous avons visité
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quelques demeures renommées montrées de de haut en bas complaisamment, orgueilleusement. Car la richesse ici comme ailleurs a établi sa hiérarchie. Il y a des Shylock, il y a des Lazare. S'il y a des chiffonniers, il y a des Rothschild en germe. Les maisons des riches haut au-dessus des autres érigent un belvédère à arcades et dans l'intérieur une débauche de décoration : parquets et lambris de mosaïques en faïences, portes, volets, boiseries, poutres gravés, sculptés, peints; chapiteaux, tympans dentelés et repercés dans le stuc ; grilles et balustrades en fer forgé. Le goût, le dessin, le coloris arabes alourdis en une matérialité criarde. Des sentences bibliques remplaçant les versets du Coran. L'éternel arc en fer à cheval, conçu à l'origine par un accident heureux de l'imagination sémite,... ou peut-être par l'Aryen conquis ou capturé enfantant déjà l'art gothique ... et depuis, pendant douze siècles, imperturbablement maintenu, symbole architectural de cette civilisation stagnante, ignorante de l'effort vers autre chose qui caractérise l'Aryanisme.
Les maîtres de ces orgies de bariolage sont des Juifs crasseux, barbus, chevelus et crépus, élargissant aux tempes les ailerons de la noire ébouriffure berbère, mais fléchissante et pleurarde, non menaçante; humbles devant les Bashadours, et complimenteurs avec l'air de méditer toujours la facture de leurs compliments; entourés d'une tribu d'enfants, de gendres, de petits-enfants, de serviteurs et de servantes, d'un démêlement impossible, rendus fongibles
par l'identité du costume, des allures et de la malpropreté. Est-ce la fille du Gobsek ou sa laveuse de vaisselle, qui là, curieuse, au premier rang, machinalement travaille d'une fouille suspecte sa tignasse sombre? Est-ce son gendre ou son valet ce maigre gaillard à peau graisseuse, à lèvres charnues, à massif buse nasal qui, avec une inconscience cynique, nous regardant manipule le corsage d'une fillette à peine pubère? Et cette matrone aux rotondités de barrique, est-ce sa femme, est-ce sa cuisinière ? Promiscuité de nomades mal déshabitués de la vie de campement. Tous logent dans cette étroite demeure ornée en châsse, encombrant les petites chambres oblongues, sur des matelas, par terre ainsi qu'aux corps de garde. Tous mangent accroupis autour de tables basses jusqu'à ras du sol. Tous mal lavés, à odeur de fauves : il n'y a pas ici, au centre du patio, la fontaine musulmane, grelottante, sollicitant aux ablutions.
Et quelle fonction a ce monde? Difficultueux à savoir. Sicsù lui-même tergiverse. Certes les infimes servent les autres. Certes il y a à l'entrée du IVIellah un tronçon marchand, des échoppes alimentaires en lesquelles le Juif est, pour les siens, épicier, verdurier, boulanger, boucher. Et dehors, dans Méknès, il est une rue d'orfèvres où on les voit, accroupis sur les comptoirs des boutiques en armoire, fondre et forger des broches en argent, des bracelets de poignet et de cheville, audacieux en leurs alliages; où aussi ils brocantent des tabatières piriformes émaillees, des armes ciselées, de vieiUes monnaies à
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tenir en méfiance. Mais les grosses fortunes ? D'où?
Si le Juif se tait là-dessus, le Maure parle. L'usure! L'usure phénoménale! A vingt, à
trente, à soixante pour cent par mois. Avec
accumulation des intérêts mois par mois. Pour la cervelle étroite du paysan maugrabin, qui ne sait guère compter au delà des cinq doigts, dont l'aptitude à se souvenir et à prévoir dépasse péniblement la semaine, ces chiffres monstrueux taisent leur formidable iniquité. Le Juif prête pour lui, prête pour le riche arabe à qui l'intérêt est défendu par le Coran, prête pour l'étranger honteux d'usurer lui-même. Dans ce métier d'intermédiaire, il trouve sa sécurité : comment se passer de lui, toujours prêt à cette besogne, habile toujours; obséquieux pour obtenir, adroit pour stipuler, rigoureux pour exiger, impitoyable pour contraindre? Où le cœur aryen, incorrigible en sa chevalerie, répugnerait, hésiterait, céderait, allant au fil de ses pitiés et de ses générosités bêtes, son cœur de Juif reste impassible. Libéral, il l'est à propos pourvu que cela serve. Il graisse les paumes avides des fonctionnaires, il est commode à subir les impôts, il sait, à propos, fondre et émailler un bijou pour le harem des Pachas. Il faut maintenir et soutenir ce bon contribuable qui, sans rechigner, fait large la part du feu... et du Maghzen'.
Et ainsi, sans s'émouvoir des plaintes, rassuré par la complicité vénale des fonctionnaires, sangsue il suce et se gorge. Avec un idéal pourtant : aller à la côte, passer en Europe. Il a
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merveilleux de Toutre-mer des ombres. Les faïences émeraude des minarets ruissellent, leurs pyramides de boules dorées dardent des feux de fanal. A l'Occident le revers empénombré des monts est sablé de poudre d'or. A l'Orient les pentes s'enveloppent de gaz rosissante. Les arêtes des tours servent de perchoirs aux palombes mauves, aux faucons fauves baignant dans la tiédeur des derniers rayons. Sur les terrasses des Arabes gesticulent lentement la prière du soir. Des femmes regardent au Septentrion vers le Djebel Zerhount, cette montagne large, lourdement assise, où sont les cinq petites villes mystérieuses qui attirent et qui absorbent L'astre impérial les plaque de clarté : sur le versant qu'elles tachent, on dirait des morceaux de planète tombés là une nuit de cataclysme, des pierres de kine, hier étoiles filantes brûlées au frottement du passage dans l'atmosphère, maintenant aplaties par la chute claquante et refroidies. Djebel Zerhouml montagne de Pharaon!
Mystère du nom étrange s'ajoutant au mystère du lointain, de Tinapprochable, du silence, de l'immobilité morte en lesquels elles m'apparaissent, elles apparaissent à ces femmes qui les regardent au Septentrion.
Soir arabe ! Quelle paix sur cette ville, sans la rumeur des roues, indéfiniment roulantes et se relayant dans leur roulement, qui monte et plane sur nos cités ! Avec l'affaissement des toits plats. Avec la gravité des lignes droites. Sans autre relèvement que le jet passionné des minarets religieux. O le pacifique et noblement mélanco-
lique déclin où le jour s'éloigne à reculons, pareil à un chevalier triste dans une cuirasse d'or! La fin d'un beau jour, la fin d'une vie blessée du coup de flèche des illusions perdues.
Le visage à l'une des meurtrières, je rêve, je rêve ainsi. Sur une terrasse, tout près, une Mauresse a vu mon visage qu'encadre l'échancrure. Ah! quel geste! Quel geste escarbotant mes rêveries! Le coude droit sur la main gauche, elle baisse et relève l'avant-bras, le poing fermé, noueux et glandé, en un simulacre obscène, et achève sa mimique en redressant l'index qu'elle remue en titillant. Le tout à mon adresse avec une figure de colère injurieuse. Et un petit garçon, à côté d'elle, relevant sa djillàb' et tendant le ventre, dans ma direction, en un jet raide et insolent, pisse.
Jeudi 26 janvier.
Chômage aujourd'hui au chemin de fer; L'Akdal, le chantier, est fermé. Le Sultan y passe la journée avec sa Famille. Kassem, l'ingénieur gandin, nous en a • informés hier. En effet, hier on a dressé quelques grandes tentes sur le vaste terrain vague, en plein sur la végétation de mauvaises herbes qui y verdoie maigrement. Ce matin,^ dès quatre heures, Mouley-Hassan' a occupé l'endroit avec sa Famille. L'entrée, percée en court tunnel dans la tour, est fermée, et des factionnaires nègres vont et viennent au pied clés hauts murs jaunes pour tenir à distance les indiscrets.
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" Sa Famille „, a dit Kassem. Idest son harem. Et en vérité il faut, à rencontre de nos préjugés bêtes et erotiques, comprendre que le harem ce n'est pas un lupanar, mais la famille, dans le sens intime et tendre d'intérieur, de foyer, avec la réserve, le respect spécial qui protègent la femme et l'enfant. L'auteur du Rouk-el-Kartas'f racontant les guerres avec les Espagnols, après chaque victoire dit que les Maures " enlevèrent les harems des chrétiens „. Pas le personnel des maisons publiques assurément. Non. Dans chaque maison l'épouse, les filles, les sœurs, les servantes, les enfants. La famille donc, très simple, très réglée, avec des habitudes casanières et des plaisirs naïvement tranquilles. Jugeurs de cette civilisation, enfonçons-nous ce clou de justice dans la dure-mère.
Et cette famille ici, pour le rêveur et murmurateur Mouley-Hassan' a-t-elle les proportions lues dans des récits anglais et autres qui parlent de mille, deux mille, six mille femmes, enrégimentées par compagnies, sous des trenteniers et des centurions femelles quadragénaires? Non, non, non! Racontages et fables. " Faux orientalisme et turquerie de convention. „ Des femmes légitimes en petit nombre. Quelques concubines de choix, goût de sportsman aimant de belles bêtes en ses écuries. En outre la cohue des servantes, chacune selon son emploi dans ce compliqué ménage. Voilà le Harem. Et c'est ce harem qui est en récréation aujourd'hui, jeudi, dans l'Akdal avec la troupe écolière des enfants, le Sultan présidant, nullement lubrique mais pa-
triarcal, abrité dans son kiosque à ornementation de vitrier.
Que font-ils sous ces tentes, sur ce terrain vague? Les femmes leurs chamaillis, les petits leurs jeux. Les hommes accroupis regardent et gravement échangent leurs courtes pensées de Sémites n'ayant lu qu'un livre : le Coran. Il y a là des chapiteaux arabes en marbre blanc, vieux débris, dressés et rangés en sièges, comme chez nous en un pré la paysandaille ferait de grosses pierres pour des assemblées de kermesses. Puis tous mangent le Kous-Kous' et les bonbons à la graisse et boivent le thé vert à la menthe. Voilà pour le Marocain faire la noce. Des interruptions courtes pour la prière quand le Mouezzin' chante l'Angclus.
Et derrière la longue muraille qui clôture l'Akdal à l'Ouest, derrière une porte à petit auvent arcaturé, le Dar-bedia, la maison blanche, que je me figurais palais, jardins, eaux vives, continue la mystification. Nous l'avons vue à revers au cours d'une promenade. Une baraque compliquée de corps de logis, d'ailes, une bastille gercée de lézardes, s'en allant en écailles. Un enclos enfermant une garigue dévorée par les broussailles, minable morceau découpé dans le parc fortifié, colossal de Mouley-Ismaël dont les interminables remparts d'érable gouache de traînées blanches, aux portes démantelées, n'enferment, inutiles dans leur gigantesque circuit crénelé, que des champs mal cultivés par des pauvres aux entours de chaumières sordides, aux bords de sablons brûlés serpentant en che-
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mins, avec le simulacre d'ombre d'oliviers mal soignés, les rameaux en guenilles^ les troncs ficelés par Tenroulement de sarments longs comme des tuyaux d'arrosage.
Même date.
Nous sommes aux rôderies. Le baron Wliettnall est aux affaires. Journellement des conférences dans la Maison du Fils du Musican. Il vient là un Vizir remplaçant le Grand-Vizir bloqué dans une hémiplégie. Ce vizir, c'est Garnif : petite taille, barbe blanche fine comme son halck blanc enmousselinant une longue face pâle de confesseur, lent à la parole, chuchoteur. Si-Bou- Bèkre assiste aux réunions et persuade de son importance.
En aurore des perspectives séduisantes se lèvent pour la Belgique. Le Grand-Vizir bloqué est un fanatique du Maroc fermé. Garnit* non. Le Sultan non plus. Ceux-ci voudraient le progrès commercial et industriel par les Maures. Le Maroc aux Marocains. Le M[aroc fermé a du bon, mais on Ta déjà trop ouvert. Si on persistait, les Puissances le forceraient à coups de canon. Il faut se soumettre à l'inévitable. Mais les grandes Puissances, avec leur goût de conquêtes, sont peu " sûres. Il faut une nation honnête, sans visées ambitieuses. La Belgique neutre s'indique. Elle aussi est entourée de gros voisins dont les rivalités la garantissent. L'analogie est frappante. Elle s'est développée merveilleuse-
ment en cherchant en tout le P^^S^^.^-.^^^ P^^' rait-elle envoyer ici une mission cmle d ingénieurs à l'instar de la mission militaire française? Ils seraient les éducateurs des Marocains et es contrôleurs des envois belges pour déjouer les livraisons discréditantes des spéculateurs trompeurs. La Belgique est pacifique. Elle est arrivée avec des présents pacifiques, et non, comme d'autres, avec des fusils, des canons, des mitrailleuses; elle est venue sans cuirassés et sans cuirassiers, sans ces gros cuirassiers français et allemands, triés parmi les athlétiques, qu exhibaient avec un faste menaçant les missions ante. Heures. Elle n'a pas eu l'arrogance habituelle. Mouley-Hassan' pourrait être l'initiateur de cette évolution. Pourquoi ne serait-il pas dans la paix grand comme Mouley-Ismaël dans la guerre?
Ainsi ratiocine habilement notre Ministre. Et Garnit' chuchote des approbations. Il parle d'un chemin de fer de Méknès à Fâs, voire de Rabbat à Méknès, de l'amélioration des ports, d'un télégraphe... Sicsù traduit avec componction ces vagues promesses, dessinant, lointaines, vaporeuses, des entreprises industrielles en lesquelles sera remué de l'argent, beaucoup d'argent.
Le soir, quand Si-Bou-Bèkre revient seul boire en catimini sa bouteille de Champagne, il persuade qu'on lui doit beaucoup.
Vendredi 27 janvier.
Notre noir Kaïd Rha a pris hier une troisième
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épouse légitime, blanche. Des fantasias monstres ont tintamarre sur la grande place longitudinale à aire de grange, devant la Bab, porte trapue du Palais, " la porte de l'étranger „, bâtie par un Espagnol, un Portugais, esclave, pris par les pirates. — Elle est belle ta porte, dit Mouley- Ismaël. — J'en pourrais faire une plus belle, dit l'artiste orgueilleux. — Qu'on lui crève les yeux, dit le tyran.
Un étranger, un Aryen. A-t-on recherché pour quelle part ces Grecs,ces Romains, ces Espagnols que les Sémites trouvèrent sur les terres conquises ou qu'ils firent captifs, furent dans l'art arabe? Pourquoi cet art fut à son apogée dans cette terre de mélange, l'Espagne ?
Des fantasias monstres pour notre général.
Tous les cavaliers de la garnison, et les amis, et les amateurs, des centaines, chargeant par pelotons de vingt, rompant le rang pour s'engouffrer en paquet sous la voûte de la Bab, et y lâchant leurs coups de fusil avec une joie de gamins pour la résonnance tonitruante. Un galopait debout, voltigeant en clown. Et aux deux bords, en haies, des endjillàbés, d'un côté, debout sous le soleil, à l'ombre des capuchons, les bras retirés des manches, invisibles ; de l'autre, accroupis en bornes au pied d'un mur babylonien, symétriquement ponctué des trous de boulins en lesquels, moins réfractaires au temps que le béton, ont pourri les perches d'échafaudage laissées lors de la construction, colombier gigantesque où nichent et les palombes, et les merles, et les faucons, nombreux ici comme les mouches. De
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dessous ces capuchons innombrables, moutonnant, pas un cri.
Il est revenu ce matin prendre son poste à la Maison du Fils du Musican, notre bel Othello, les yeux demi-clos, tendres encore et caressants, assurément satisfait de sa Desdémone. L'un de nous se risque à demander : " Combien de fois „? Il rit et levant la main montre quatre doigts. Ces jours derniers il tourmentait notre pharmacien pour un aphrodisiaque.
A l'aurore il a tiré trois coups de fusil pour signifier qu'il a trouvé l'épouse vierge. A moins qu'elle n'ait usé de la petite vessie, populaire ici, pleine du sang d'un innocent pigeon égorgé ad hoc. Car elle est très relative,la chasteté féminine au Maroc^ et la fidélité. Les occasions sont rares mais empoignées d'enthousiasme. Dangereuses, car la jalousie de l'homme est implacable. La femme, dressée à la polygamie, ne s'en soucie.
Même date.
Ici jamais on ne sait l'heure avec sa mathématique exactitude de chez nous. Pas d'horloges montrant leur gros rond visage de faïence au coin des rues, griffées de la balafre des aiguilles. Pas de cadrans filigranant la série circulaire des chiffres dorés aux parois des tours. ** Voilà le Maure qui chante! „ seul propos pour dire l'heure, l'heure lente de ce pays inhabile à mesurer le temps, et qui n'en a cure. Peu à peu on se résorbe en cette insouciance placide, on se
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résigne à cette approximation, on vogue, non sans une vague jouissance, en cette incertitude qui abolit la tranchante précision horaire de notre vie d'affaires et de soucis, et berce, berce nonchalamment.
Visite au chemin de fer. La petite locomotive se déchrysalide lentement, se parant d'acier poli, de cuivre, de tuyauterie brillante, sous les doigts de Pierre aux mains adroites comme des mains de chirurgien. Elle porte sur ses deux flancs en virgulants caractères arabes : la Marocaine, Les femmes et les enfants du Harem sont entrés dans le wagonnet : on le voit au tapis.