Gf. Labarte, Hist. des arts industriels, I
LA PIERRE DE CANA
x° siècle quelques-unes d’entre elles étaient conservées à Byzance, et tenues en assez haute estime pour qu’on y vît des cadeaux dignes d’une impératrice. Ne peut-on croire que le lit du Christ accompagna les hydries à Constantinople, et fut, peut-être par Héraclius, placé en quelque oratoire de la capitale ? Quand la tempête de 1 204 s’abattit sur Byzance, l’un des vainqueurs, peut-être Othon de la Roche, premier duc d’Athènes, ou Guy Palaviccini, premier marquis de Bodonitza, à coup sûr quelque grand seigneur s’adjugea la relique et l’emporta dans ses nouveaux domaines. Assurément ce n’est là qu’une hypothèse dont la preuve fera toujours défaut : mais elle crée, à ce qu’il semble, un lien plus vraisemblable que tout autre entre les faits certains que nous avons établis.
De quelque manière au reste qu’elle soit venue à Ëlatée, qu’elle ait passé par Byzance ou qu’elle ait été directement transportée de Palestine en Grèce, la pierre de Gana garde par elle-même une valeur singulière. Son antiquité attestée par le témoignage d’Antonin de Plaisance, les curieuses légendes dont elle était l’objet, ses voyages enfin à travers l’Orient chrétien, lui assurent une place éminente parmi les monuments pieux du moyen-âge b3rzantin.
Nous espérons que le gouvernement hellénique tiendra à sauver de la destruction un monument aussi respectable et voudra recueillir en un lieu digne d’elle la relique découverte par M. Paris.
Chaules Diehl.
Depuis que cet article a été écrit, la pierre de Gana a quelque peu fait parler d’elle. Le gouvernement grec a chargé une commission d’aller examiner à Élatée le monument découvert, et cette commission a cherché en vain, paraît-il, à retrouver le proscynème. Toutefois il faut croire que le doute demeurait permis, même après le savant rapport des commissaires, car le gouvernement hellénique a fait transporter la pierre d’Élatée à Athènes et l’a fait placer dans le narthex de l’église de la petite Métropole où elle se trouve aujourd’hui.
Je dois avouer que dans ce vestibule obscur il est à peu près impossible de découvrir un graffitto gravé peu profondément, et dont les caractères, même en lumière, ne se distinguaient qu’à l’aide d’une loupe. Ceci explique sans doute la polémique assez vive qui s’est engagée au sujet de cette inscription et les dénégations parfois passionnées qui ont accueilli cette découverte. C’est en prévision de ces observations que j’avais cru devoir, dans mon article, indiquer l’emplacement précis, la disposition caractéristique et la
hauteur des lettres du graffitto. Il se peut que dans le transport les caractères de l’inscription soient devenus moins aisément déchiffrables encore et que la preuve formelle ait été rendue ainsi difficile, sinon impossible à apporter.
Pour moi, comme il ne me convient point de paraître inventer des reliques, et encore moins des inscriptions, je demande qu’on tienne pour non avenu tout ce que j’ai dit du graffitto d’Antonin. En examinant soigneusement la pierre d’Êlatée, j’ai cru y voir nettement les lettres de l’inscription, et j’ai rapporté sincèrement ce que j’ai cru voir ; si je me suis trompé — si étrange que soit une hallucination de cette sorte — je tiens tout au moins à n’induire personne en erreur, et ne pouvant fournir une preuve formelle, j’aime mieux jusqu’à plus ample informé, admettre que j’ai mal vu.
Aussi bien, avec ou sans graffitto, le monument demeure intéressant. L’autre inscription, que nul ne contestera, j’imagine, atteste que la légende rattachait cette pierre au miracle de Gana, et que cette attribution a dû être faite d’assez bonne heure, la paléographie de l’inscription se rapportant environ au vue siècle. Les considérations que m’a inspirées la place de cette inscription n’en demeurent pas moins valables ; et si, il faut l’avouer, avec le graffitto disparaît la certitude absolue au sujet de l’origine du monument, la pierre n’en demeure pas moins attachée par une tradition ancienne à un des plus respectables souvenirs du Christianisme, et rien n’autorise à contester qu’elle ne soit venue réellement, par la voie que j’ai indiquée ou par une autre, de Palestine à Élatée. J’imagine que dans le texte d’Antonin de Plaisance nul n’a jamais cherché un monument authentique et certainement contemporain delà vie du Christ; entre la légende contée au pieux pèlerin et celle qui vers le vu0 siècle fut inscrite sur la pierre, il n’y a donc point, je crois, fort grande différence à établir; l’une vaut l’autre, et dans les deux cas la pierre de Cana demeure une curiosité dans l’histoire des monuments pieux du moyen-âge byzantin.
Décembre 1889.
Ch. D.