DESCRIPTION DES RUINES
terrasse puisse un moment faire illusion. Les architectes admettent aujourd’hui que le système polygonal a été employé très tard en Grèce concurremment avec d’autres “systèmes, comme c’est ici le cas. Nous avons toute raison de croire que l’enceinte et le temple lui-même ont été édifiés à la même époque, car sans cela il faudrait admettre que le plateau était une primitive acropole, une forteresse militaire, ou une ville de l’époque dite pélasgique, et rien ne donne à le penser; nous n’avons rien découvert au cours de nos fouilles, ni membre d’architecture, ni inscription, ni poterie, — sauf des ex-voto de terre cuite ou de bronze qui ne peuvent ici servir d’arguments — qui rappelle l’âge archaïque. Si l’architecte qui a nivelé le sol du plateau a construitdans le système polygonal la muraille qui soutenait les décombres rapportés, c’est tout simplement que la poussée de cette masse incohérente devait être très forte, et qu’il fallait lui opposer un obstacle très résistant.
L’aspect du plateau, avant les fouilles, était peu intéressant. M. Lolling avait déjà remarqué que les quatre bases de colonnes encore en place lors du voyage de Dodwell avaient disparu ; rien ne signalait donc plus la position exacte du temple; d’ailleurs aucun autre fragment d’édifice, antique ou non, n’émergeait plus du sol, où seulement des irrégularités de niveau, ici des enfoncements et là des ressauts brusques du gazon, et quelques amas confus de pierres grises au milieu des maigres chênes-nains, marquaient l’emplacement de constructions enfouies ou écroulées. Les ruines semblaient surtout importantes dans les régions les plus hautes du plateau. M. Lolling a bien décrit ces compartiments attenants les uns aux autres et appuyés au mur du péribole, qui faisaient l’effet d’un vieux cloître ruiné. La comparaison est assez juste, mais M. Lolling a cru reconnaître là les restes des portiques et des habitations de prêtres qui, au dire de Pausanias, avoisinaient autrefois le temple ; cette hypothèse ne s’est pas justifiée. Un examen attentif, avant même que les fouilles eussent éclairci ce point, nous a fait comprendre que tous ces murs enchevêtrés sans ordre étaient construits en partie avec des pierres antiques, mais dataient d’une époque bien postérieure au mur d’enceinte. Plusieurs détails — comme la découverte de monnaies byzantines — ont prouvé au cours des fouilles que les chrétiens avaient à leur tour occupé le plateau; à l’angle Sud-Est de la terrasse on pouvait même deviner, sous le gazon déprimé en forme d’abside arrondie, la
place d’une petite chapelle depuis longtemps démolie et envahie par la lente montée de la terre.
Cette acropole, telle que nous l’avons décrite, portait un nom que nous a révélé une inscription ( Append . I, n° 57) où le temple d’Athéna est ainsi désigné :
t'o Espov Ta; 'A9ava; êv Kpàvai; h
Ai Kpavxt était donc l’appellation officielle de la montagne, et ainsi se trouve tout simplement expliqué le surnom de la déesse, Athéna Cranaia.
Ce détail a un intérêt plus vif qu’on ne pourrait croire. Les mythologues modernes se sont efforcés de déterminer la valeur exacte de l’épithète Kpxvxia, et ce n’est que justice, car c’est souvent par l’étude des mots de ce genre qu’on peut arriver à découvrir l’origine et à démêler le sens caché d’un mythe, qu’on peut pénétrer plus avant dans la conception première d’une divinité antique. Mais ici, ils ont fait fausse route. Comme l’on s’accorde à reconnaître qu’ Athéna, à l’origine, était la déesse des sommets, du pur éther, il était naturel de lui élever des sanctuaires en des lieux escarpés, au milieu même de son élément. Mais les hauteurs sont des forteresses naturelles ; il était juste qu’Athéna, divinité guerrière par excellence, devînt bientôt la protectrice de ces sommets qui étaient son domaine. Athéna Promachos, dressée sur l’acropole d’Athènes, semblait défendre l’Attique de toutes les attaques; de même, du haut des Cranæ, dominant la vaste plaine de Phocide et les défilés qui conduisent en Locride, faisant tête au Parnasse, Athéna semblait protéger Élatée et la Phocide contre les invasions étrangères1 2. Ces idées ont conduit comme nécessairement Welcker et Gerhard avoir dans le mot Kpxvxîx un dérivé du mot xpxvo;, casque, et dans Athéna Cranaia la déesse casquée, le casque étant ainsi l’emblème des batailles; on sait d’ailleurs par Pausanias que la statue principale du temple, était une Athéna en armes et marchant au combat, œuvre des fils de Polyclès. Gerhard est même allé plus loin ; il a rapproché l’Athéna Cranaia d’Élatée de l’Athéna capta, c’està-dire capita, qui avait été transportée de Faleries à Rome 3.
1. Pausanias donne le mot sous la forme Kpavaia; mais il semble qu’il faille dire plutôt, en forme dorienne, Kpavâa.
2. Nous avons exprimé ces idées, quelquefois avec les mêmes termes, dans Bull, de Corresp. hellén., 1887, p. 320.
3. Gerhard, Griech. Mythol. , 233, 3, 4. «... daher sie (Athéna) auchHelmgôt-
LE NOM DU TEMPLE
On voit qu’en réalité la chose est beaucoup plus simple; Iohannes Laurenbergius, ce géographe de la Renaissance dont nous avons signalé et reproduit en partie la carte de Phocide J, avait été, sans le savoir et dans la naïveté de sa demi-science, mieux inspiré que les érudits modernes ; il avait simplement conclu de l’épithète Cranaia à l’existence d’un mont Craneus ; il se trouve qu’à la forme près du nom, il avait raison.
Désormais il faudra, dans les cas analogues, montrer de la prudence. Nous sommes persuadé que les découvertes d’inscriptions se multipliant, plus d’un surnom de divinité s’expliquera comme celui de Cranaia.
Déjà la chose nous paraît indiscutable pour l’épithète d'Aléa, que portait Athéna dans le temple célèbre de Tégée, en Arcadie. M. Y. Bérard a trouvé en décembre 1888, à Tégée même, un règlement très ancien relatif à des droits de pâturage et autres accordés à des prêtres 2. On lit à la ligne 5 :
tciv HiepoOurav vé[i.ev !v ’ A\écu. ...
« L’hiérothyte a droit de pâturage dans Aléa.... » à la ligne 11 :
’Iv ’AXsai fxe v£[/.sv |x.st£ £êvov {x£ts Facrov....
« Dans Aléa, défense de faire paître à tout étranger ou citoyen. » et à la ligne 15-16 :
Toc Hçepà icpoêaTa [xs vl[xev iv ’A "kécu....
« Les troupeaux sacrés ne paîtront pas dans Aléa 3... »
M. Bérard se demande ce qu’il faut entendre par Aléa. Il ne pourrait que difficilement, et pour plus d’une cause, être question de la ville d’Aléa, située assez loin de Tégée, entre Mantinée et Stymphale (Paus., VIII, 23), mais il est naturel de songer au temple célèbre d’Athéna Aléa, qui se trouvait à Tégée même, et dont l’emplacement est à deux cents pas environ du lieu où fut trouvé le marbre. « Quant à l’endroit précis désigné
tin (Kpavaia) oder Hauptgôttin (capta, d. h. capita, zu Rom aus Falerii) heisst. — Welcker, Griech. Gblterlehre, II, p. 294, note 67. — Schœmann, Antiq. Grecques (trad. franç.), II, p. 242.