‹ Élatée; la ville, le temple d'Athéna CranaiaChapitre 50 sur 186 · LES FOUILLES · texte numérisé non relu

LES FOUILLES

Et de fait, on peut croire qu’il y avait bien là des degrés. Nous avons décrit le mur en blocs polygonaux, B, G, D, qui forme le support de la terrasse T ; le mur D, s’il*n’était pas détruit avant d’y arriver, tomberait juste contre le fragment de mur polygonal dont nous venons de parler, et la longue assise de pierres poreuses E est à peu près dans son prolongement. On peut alors se figurer que le temple et ses abords immédiats, portiques et habitations des prêtres, étaient compris dans une première enceinte découpée dans l'angle Sud-Est de l’enceinte générale, que cette enceinte avait d’ailleurs la forme d’une terrasse à laquelle on accédait justement par un escalier appuyé sur le roc en l’endroit que nous avons indiqué. La différence de niveau est assez considérable pour expliquer la présence de quelques marches. Dans ce cas, il faudrait renoncer à l’idée que la longue assise de pierres poreuses soutenait un portique; elle serait simplement la base du mur qui portait, en cet endroit, la terrasse du temple.

Il était naturel de chercher le temple au point culminant du plateau ; c’est en effet en cet endroit qu’il avait été. construit. Nous en avons retrouvé les débris sous une couche de terre qui variait entre cinquante centimètres et un mètre et demi d’épaisseur.

La surface entière de l’édifice était encombrée de murs irréguliers, formés de pierres antiques provenant du temple luimême et systématiquement brisées. Les monnaies byzantines trouvées en assez grand nombre dans les déblais (elles n’ont du reste aucun intérêt) prouvent que la destruction du temple a été assez ancienne. Quelques-unes portent l’effigie de Justinien et de Justin II (fin du vie siècle). Tous les fragments caractéristiques d’architecture et de sculpture, tous les matériaux même de moindre importance provenant de l’édifice ont tellement souffert, des morceaux qui se complètent l’un l’autre ont été trouvés en des endroits si éloignés, dans des constructions si différentes, que très probablement la place a été plusieurs fois abandonnée et réoccupée, les bâtiments plusieurs fois abattus et relevés.

Nous avons dû démolir toutes ces murailles parasites, et même défoncer un assez large morceau de mosaïque grossière pour arriver jusqu’aux fondations mêmes du temple et en retrouver le plan primitif, qui par bonheur, et malgré une destruction qui a fait disparaître jusqu’au dallage de l’in-

térieur comme du péristyle, se laisse assez facilement reconstituer.

Voici la description minutieuse de la ruine telle que nous l’avons laissée après nos fouilles; grâce à la planche IV, que notre ami V. Blavette, ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome a bien voulu dessiner d’après nos mesures, il sera facile de se rendre compte des moindres détails; nous nous arrêterons surtout à ceux qui nous semblent particuliers au temple d’Athéna Cranaia ; la position exceptionnelle du monument a exigé parfois des procédés de construction spéciaux qui ne manquent pas sans doute d’intérêt pour les architectes occupés de l’art antique.

Nous avons étudié de près la terrasse qui occupe l’angle Sud- Ouest du téménos ; nous avons montré comment il y avait là une agglomération de terres et de pierres rapportées, soutenues par de gros murs, et comment de cette façon avait été nivelé le roc qui descendait en pente brusque. On comprenait déjà, au seul aspect de cette plate-forme factice, que la montagne se terminait en pic aigu, ou, comme l’on dit, en pain de sucre ; la crête devait être hérissée de rochers, comme la partie Nord de l’enceinte. Le premier soin de l’architecte a été naturellement d’aplanir une aire de dimensions suffisantes pour recevoir le temple projeté, et pour cela il lui a suffi de couper à hauteur convenable le cône rocheux qui formait la pointe du mont.

Sous la terre et les débris d’époque byzantine nous avons retrouvé un grand rectangle de surface à peu près plane, où se reconnaît sans conteste ce travail de nivellement.

Le rectangle est orienté du Nord au Sud, c’est-à-dire que les petits côtés parallèles occupent les positions respectives de Nord et de Sud. La surface n’est point partout aplanie delà même manière; sur les bords mêmes du rectangle le travail a été exécuté avec beaucoup de soin ; le rocher a été taillé et rendu absolument uni à l’extrémité Nord du grand côté Ouest, sur toute la longueur du petit côté Nord, sur la plus grande partie du côté Est, et sur une partie du petit côté Sud. A l’angle Sud- Ouest le rocher s’abaisse; il n’a pas été travaillé, cela va de soi, puisque pour établir le niveau il fallait en cet endroit exhausser le sol et non plus l’abaisser. Lé petit côté Sud et le grand côté Ouest sont marqués par une seule plate-bande, le petit côté Nord et la partie rocheuse du grand côté Est sont formés par deux plates-bandes parallèles d’inégale largeur et de niveau dif-

férent. Toutes les plates-bandes, du reste, sont à un niveau très sensiblement inférieur à celui de la surface qu’elles circonscrivent, sans que toutefois on puisse songer à des marches d’escalier. Il faut enfin remarquer qu’en deux points du côté Ouest (grand côté), et en un point du petit côté Sud le rocher étant creusé naturellement, il en résulte des interruptions dans la surface, partout ailleurs continue, des plates-bandes. Rien n’indique par quel moyen le sol était exhaussé en ces quelques points et à l’angle Sud-Ouest. Cependant il est probable qu’on engageait dans les fentes des pierres taillées suivant la forme de la fente même. À l’extrémité Nord du grand côté Est c’est évidemment ainsi qu’a été comblée l’entaille quadrangulaire marquée en noir dans la plate-bande; seulement, en cet endroit, la régularité de la cassure semble prouver qu’elle a été retaillée par un ouvrier.

L’aire circonscrite par ces quatre côtés est nivelée beaucoup plus sommairement ; les arêtes des stries rocheuses qui sont marquées sur le plan par d’irrégulières lignes ont été abattues à coups de pic, mais sans aucun souci de rendre la surface unie, à plus forte raison polie; elle est partout inégale et sinueuse; c’est que sur les plates-bandes devait venir se poser un revêtement de pierre ou de marbre destiné à former un stylobate, et que de l’horizontalité parfaite de ces soubassements devait dépendre la stabilité des colonnes et de tout l’édifice; à l’intérieur, au contraire, dans la cella, le pronaos, l’opisthodome, le sol devait être recouvert d’un dallage, ou plus simplement de stuc, dont les irrégularités de niveau devaient rendre la pose plus facile, et l’adhérence plus complète.

L’étude du grand côté Ouest est la plus intéressante, car si, à l’extrémité Nord, il est réduit à la double plate-bande telle que nous l’avons décrite, sur la plus grande partie de sa longueur il est encore constitué comme il l’était avant la destruction du temple, c’est-à-dire que sur la plate-bande s’appuie encore une partie du stylobate, et que sur le stylobate sont encore en place quelques bases de colonnes ; tout cela s’est conservé sous la terre.

Le stylobate et la colonnade sont établis sur la plus étroite plate-bande, qui est la plate-bande intérieure ; la plate-bande extérieure, qui du reste ne s’étend que sur une longueur de sept mètres et demi, supportait le prolongement d’un long et large mur contre lequel s’appuyait la colonnade. Le côté Est du

temple se confondait avec l’arête même de la montagne, qui se coupe brusquement et tombe en précipice. Il était donc nécessaire, en cet endroit, de soutenir l’ensemble des constructions pesantes qui allaient s’y élever, et ce mur remplissait fort bien cet office ; de plus, il empêchait les colonnes d’être suspendues directement sur le vide. Le portique devait y perdre quelque chose de son élégance et de sa légèreté; quiconque a vu se dresser au bord même et sur la crête d’une haute muraille les six fameuses colonnes du temple de Baalbeck, regrettera que l’architecte grec ait montré moins de hardiesse que l’architecte gréco-romain ; mais ce que l’édifice perdait en sveltesse, il le gagnait en solidité et en sécurité ; d’ailleurs, à moins de gravir par simple plaisir esthétique, les monts situés en arrière des « Sources », il n’était pas ordinaire ni bien aisé d’apercevoir cette face du temple.

Le mur existe encore sur une longueur de 18m,80 ; on n’a jamais songé à le détruire, parce que les constructions d’époque ultérieure avaient besoin, comme les constructions primitives, d’être soutenues et séparées du précipice.

Yu du dehors, il est ainsi construit : le roc, capricieusement découpé, forme une série d’arêtes séparées par des cavités ; on a bouché ces intervalles avec des pierres dures, sortes de moellons dont la face extérieure n’a pas été taillée. Sur cette première assise grossière ont été établies, en retrait de trente centimètres l’une sur l'autre., deux assises de pierres poreuses dont la face visible est taillée, mais très irrégulièrement. Ces trois premières assises, très solidement fondées, étaient sans doute cachées par de la terre ; c’est ce qui explique le peu de soin qu’on a mis à en dégrossir les matériaux ; elles forment les véritables fondations du temple, qui ne devaient pas être à découvert. Obligé, pour des raisons qui ont été exposées en leur lieu, de fouiller jusqu’aux moindres interstices du roc en cet endroit, nous avons dû dégager complètement ces fondations.

Le mur, dans la partie qui émergeait de terre, est construit d’une façon toute différente. Il se compose d’une seule assise de blocs polygonaux d’égale hauteur, mais de largeur et d’épaisseur différentes, très bien ajustés l’un contre l’autre. La face extérieure est régulièrement taillée, sans être polie; des stries tracées au pic indiquent ou que le travail, à dessein, n’a pas été poussé très loin, ou que le mur avait un revêtement de stuc dont elles rendaient l’application facile. Voici du reste un cro-

quis sommaire qui indique exactement la juxtaposition des pierres :

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Fig. 8. — Mur de soutènement.

En arrière de cette ligne de granit s’en trouve une seconde, composée de la même manière, mais moins haute, et parallèle à la première ; l’intervalle qui existe entre les deux est comblé avec des petites pierres non taillées, de vrais moellons formant une sorte de blocage, dont le plan dressé par M. Blavette montre très bien la coupe horizontale. Bien que l’on ne trouve nulle part, dans la construction de ce mur, ce que les architectes appellent des pierres « en boutisses 1 », c’est-à-dire occupant d’un seul morceau toute l’épaisseur du mur, l’ensemble est très solide, très épais, et comme il s’élève assez haut au dessus du stylobate et du pavé du temple, il remplit très bien son double rôle de support et de parapet.

Il est à remarquer, et ce détail est bien apparent sur le relevé de l’état actuel, que le mur à blocage est situé sur le prolongement du mur polygonal qui soutient la terrasse à l’Est, et qui se continue au Nord, en avant du petit côté du temple. Mais le mur à blocage déborde sur l’alignement du mur polygonal, et le parapet se marque par une saillie assez forte en dehors de l’enceinte régulière. Notons de plus que ces deux murs ne se rattachent pas, du côté Est, directement l’un à l'autre ; le mur de la terrasse vient buter à angle droit contre un gros et large bloc bien équarri, et le mur du temple ne commence qu’un peu plus loin, à une distance de 2m,45 ; un bloc transversal sert, en cet endroit, à marquer le départ du mur, à relier les revêtements de granit et à maintenir les matériaux de blocage. Il y a donc une rupture large de 2 mètres 1/2 dans la ligne d’enceinte; nous pensons qu’on avait ménagé là une porte d’où l’on pouvait descendre par un escalier sur le revers de la montagne.

Pour en finir avec ce mur, ajoutons que, vu du dehors, l’arête en présente une courbe assez prononcée dont la convexité est

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