DIGRESSION EXPLICATIVE SUR LA THÉORIE DE L INSTINCT
Les premiers sont gouvernés par une connaissance acquise, fruit de l’expérience, de la méditation ou de l’instruction ; les secondes sont le produit d une impulsion tout intérieure et entièrement irréfléchie, dont la tendance, déterminée néanmoins avec précision et logique, a pour guide une connaissance innée, immédiate, soudaine , et véritablement intuitive , des moyens d’atteindre l’objet voulu.
191. Ce sont les phénomènes de cette dernière classe qui nous sont présentés par Cuvier comme une manifestation de l’Instinct, tandis que ceux de l’autre sont attribués à l’Intelligence.
192. Une telle distinction est doublement et triplement fausse, — 1° En ce qu’elle porte sur la comparaison de deux choses dont l’une n’a été considérée que dans quelques-unes de ses parties seulement; 2° En ce que la définition de l’un des deux termes auxquels elle s’applique rentre en entier dans celle du terme opposé; — 3° En ce qu’on lui donne, pour caractère principal, l’isolement de ces deux termes par la différence des espèces animales, quand la vérité est que ces deux teimes, Intelligence et Instinct, se trouvent inséparablement unis dans tout animal.
193. En effet, l’Instinct, ainsi défini, ne saurait être mis en opposition avec l’Intelligence , si 1 on conserve a ce dernier mot la signification qu’elle a toujours eue, et qui embrasse une catégorie si homogène, si naturelle.
L’Intelligence , c’est la faculté de se former une idée conforme des choses et de leurs rapports. (Le résultat de l’exercice de celte faculté est encore désigné ordinairement par ce mot.) Cuvier pense-t-il donc que les actes instinctifs sont exécutés sans que l’idée adéquate eu ait
été préconçue dans le cerveau de l’animal? Non, il ne va pas dans ce sens aussi loin que Descartes. Son opinion sur ce sujet reste vague et indécise, et voici comment il nous l’a donnée : « On ne peut se faire une idée claire de l’instinct qu’en admettant que ces animaux ont dans leur seusorium des images ou sensations innées et constantes qui les déterminent à agir, comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément. »
Ainsi l’on admet que les déterminations dites instinctives, c’est-à-dire provoquées par des sensations « innées et constantes » , doivent être comparées à celles que nous prenons à l’instigation de nos sensations « ordinaires ou accidentelles ». Or celles-ci sont sous le contrôle de l’intelligence ; donc le jugement porté par Cuvier, après qu’il a posé en principe l’antinomie de l’Instinct et de l’Intelligence, peut être rigoureusement ramené à cette expression contradictoire : « On ne peut se faire une idée juste de l’Instinct qu’en le comparant à l’Intelligence. »
194. Cuvier constate implicitement et admet, sans aucun doute, que le moteur cérébral des actions qu’il nomme « instinctives » est composé de deux forces, l’ une passionnelle, qui imprime la tendance, et l’autre intellectuelle, qui la dirige. Nous sommes donc encore parfaitement en droit de réduire la définition de notre illustre auteur à celte autre formule qui en met un vice de plus en évidence : « L’Instinct, c’est le concours adéquat de certaines facultés intellectuelles et d’une certaine classe de passions pour la production d’un effet déterminé. »
Comment, dès lors, Instinct et Intelligence pourraientils s’exclure mutuellement?
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195. Le principe intellectuel de 1 Instinct , 1 auteur l’avoue (193), ne peut être comparé qu’au principe intellectuel qui préside aux déterminations provoquées chez nous par les sensations. Rien ne prouve donc que ces deux principes soient essentiellement différents 1 un de l’autre, et, de plus, cet aveu de Cuvier équivaut à reconnaître qu’ils sont de nature identique. Il n y a pas lieu, par conséquent, de faire de leur distinction une ligne de partage entre l’Homme et le reste de l’Animalité.
196. Pour pouvoir justifier, à un point de vue quelconque, celte caractérisation des Bêtes par l’Instinct , il ne resterait plus qu’une chance, c’est que l’élément passionnel instinctif lut propre à ces animaux et étranger à l’àme humaine. Or, en est-il ainsi ? Aucunement.
Et d’abord laissons-nous dire ce qu’est ce mobile de l’Instinct : « Ce sont des sensations innées et constantes
qui les [les Bêtes] déterminent à agir C’est une
sorte de rêve ou de vision qui les poursuit toujours — »
Je me demande avec surprise comment le grand historien du Règne Animal a pu considérer ces caractères comme distinctifs de la nature mentale des Bêtes. Mais tout cela se retrouve, à divers degrés de puissance relative, au fond de toutes les fonctions cérébrales de notre espèce, comme dans celles de toutes les autres ! Et, s’il en est ainsi, l’Homme possède donc bien véritablement l’Instinct tout comme le reste des Animaux!
Or, n’exislc-l-il pas en chacun de nous des « sensations innées et constantes qui nous déterminent à agir » ; de ces « rêves ou visions qui nous poursuivent toujours »? Le besoin de manger, le besoin de dormir, etc. , ne sont-ils point des sensations innées et constantes ?
Innées , c’est-à-dire inhérentes à notre organisation et se produisant sans aucune excitation extérieure? Constantes , c’est-à-dire soumises à un retour périodique, assujetties à un rhythme fatal , comme celui qui , chaque jour, et à point nommé , amène et ramène l’aiguille horaire sur la même division du cadran ? Le désir de se livrer aux voluptés de la table est assurément « une sorte de rêve ou de vision qui poursuit toujours » le Gourmand, un démon qui, à mesure qu’approche l’instant habituel du repas, l’étreint avec plus de force, l’obsède, l’opprime, et ne lâche prise qu’après avoir obtenu satisfaction.
197. Je passe maintenant à l’examen de certaines autres propriétés données comme caractéristiques de l’Instinct; nous verrons que, pas plus que les premières, elles ne peuvent constituer cette ligne de démarcation absolue que l’on veut tracer à toute force entre la nature de l’Homme et la nature de l’Animalité en général.
« Mais il existe, dans un grand nombre d’Animaux, » une faculté différente de l’intelligence ; c’est celle » qu’on nomme I’Instinct. Elle leur fait produire ccr- » laines actions nécessaires à la conservation de l’espèce, » mais souvent tout à fait étrangères aux besoins appa- » renls [apparents!] des individus, souvent aussi très- » compliquées, et qui, pour être attribuées à l’intelli- » gence, supposeraient une prévoyance et des connais- » sances infiniment supérieures à celles que l’on peut
« admettre dans les espèces qui les exécutent
« Ainsi les Abeilles ouvrières construisent, depuis le «commencement du monde, des édifices très-ingé- « nieux, calculés d’après la plus haute géométrie — «
L’œuvre de la procréation s’accomplit aussi chez