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DIGRESSION EXPLICATIVE SUR LA THÉORIE DE L’INSTINCT

l’Homme, — comme chez tous les autres animaux, — toujours de la même manière, depuis le commencement du monde; et ce sont ici, certainement, des « actions nécessaires à la conservation de l’espèce », et « tout à fait étrangères aux besoins apparents des individus ». Faut-il donc les attribuer à la prévoyance? Non, car le souci de perpétuer la race entre comme zéro dans le tourment violent qui travaille les entrailles des hommes et des femmes en proie aux désirs de l’Amour.

L’acte de la génération, quoique moins compliqué et moins géométrique que le travail de certaines espèces industrieuses, tend vers un résultat final par des voies cachées dont la connaissance précise et raisonnée supposerait mille fois plus de science que la Génésiologie la plus profonde n’en peut apprendre, et, cependant, celte opération, d’une importance infinie, de l’effet le plus merveilleux et du caractère le plus sacré, celle opération, gage de l’existence du Monde, est confiée à l’Ignorant comme au Savant, au Sauvage comme au Civilisé, et l’un l’exécute aussi bien que l’autre, et cela sans plus d’instruction théorique et sans plus d’apprentissage qu’il n’en faut à l’Abeille pour devenir un architecte consommé.

On admire que ce chétif insecte réalise des œuvres calculées d’après la plus haute géométrie, — sans la connaître! J’ai le même droit d’être surpris qu’un enfant de deux ans exécute, dans l’action de la marche, un ensemble de mouvements calculés d’après la théorie du parallélogramme des forces, qu’il ne connaît pas davantage.

198. Bref, l’exercice de la vie de relation présente une classe très -naturelle de mouvements volontaires qui

supposent des opérations et des forces mentales fort distinctes de celles auxquelles nous devons attribuer une ‘autre catégorie importante d’actes de volonté. Ces forces réunissent intelligence et passion^ elles ne peuvent donc être considérées en antithèse de l’intelligence. Elles se manifestent chez l’Homme ainsi que chez les Bêtes ; on ne doit donc point en faire un caractère distinctif de ces dernières. On les comprend sous le nom d’ « instinct » ; arrivons donc à la conclusion suivante :

Les opérations de l’instinct sont des opérations mentales du ressort de l’Ame Humaine comme du ressort de celle des Bêtes. Ce sont des actes dont nous avons conscience , et que nous ne pouvons connaître que par la conscience. Par conséquent, c’est en nousmêmes que nous devons explorer la source des phénomènes de l’instinct, que nous devons en scruter le mécanisme intime, que nous devons en sondei la loi.

' J’ai fait celte élude, et je vais en donner le résultat en peu de mots.

199. Toute Passion est essentiellement instinctive de sa nature , en ce sens qu’elle est innée à l’être animé, et qu’elle se développe spontanément, en vertu des lois de l’organisation, et non par 1 effet de circonstances éventuelles. Mais elle reçoit plus particulièrement ce litre quand on la considéré dans la part dominante qu’elle prend à l’exercice de la fonction caractéristique de chaque espèce, de chaque âge, de chaque tempéiamenl, etc., en imprimant à la volonté du sujet une tendance prépondérante et fixe vers ce but spécial et principal de son existence actuelle, en débordant sur le domaine des autres passions par l’excès de son déve-

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Ioppement relatif, et absorbant plus ou moins l’activité de l’Ame pour sa satisfaction exclusive.

D’après cette définition restreinte , chaque espèce aurait sa Passion Instinctive, chaque âge la sienne, et aussi chaque caractère individuel. Celle des Abeilles serait de faire le miel, celle de la Jeunesse serait d’aimer, celle de l’Avare serait d’amasser.

200. V Intelligence instinctive est celle qui nous fait comprendre les choses de prime saut, sans effort et sans calcul, en faisant apparaître dans notre esprit une image distincte et durable de ces choses, ainsi que les vitraux peints continuent à briller dans notre mémoire quand ils ont cessé de se réfléchir dans nos yeux. La compréhension qu’elle produit n’est pas raisonnée, n’est pas le fruit laborieux de la méditation; elle ne nous arrive point par les sentiers tortueux et souterrains d’une combinaison pénible ; elle s’offre à nous d emblée; c’est une intuition, c’est une impression soudaine, c’est en quelque sorte une vision. Un exemple fera saisir plus complètement ma pensée.

Je comprends que 1 + 1=2; je comprends aussi

que 1/1728 = 12; mais à ces deux compréhensions je suis arrivé par deux voies bien différentes, et l’impression par laquelle elles s’attestent à ma conscience diffère aussi grandement de l’une à l’autre.

Je comprends immédiatement, sur-le-champ, et sans recherche, quel et 1 égalent 2, parce que l’association d’une unité à une première unité me présente l’image d’une dualité, avec des contours aussi nets et des divisions aussi distinctes que l’est l’image irréductible

d’une simple unité isolée. Je comprends cela en quelque sorte parce que mon esprit le voit, et j’arrive a ce résultat intellectuel sans le moindre calcul, sans la moindre étude , sans le moindre effort.

Je comprends encore, de la même manière, que 3+1=4? car ü m’est possible de me représenter assez clairement un groupe de 4 unités distinctes. Mais je commence déjà à éprouver une certaine difficulté à me figurer 5 unités à la fois , et en vain essayé-je d’embrasser nettement l’idée collective d’une reunion de 8 unités. Le champ de ma vue intérieure est trop limité pour cela; dans ses impuissants efforts, elle se trouble , et tout se brouille dans le vague.

201. Ainsi, nous exécutons d’emblée, à vue, toutes les opérations arithmétiques dout les éléments ne dopassent point la limite d’un nombre restreint d’unités, et c’est à l’aide d’une faculté de perception intuitive qui n’a rien de commun avec le raisonnement, et quant au développement de laquelle tel idiot peut être beaucoup mieux partagé que le plus subtil métaphysicien. Mais, quand les nombres s’étendent au delà de ce que cette vue intérieure peut en embrasser d’un seul jet, ses forces ne suffisent plus pour opérer sur des termes aussi complexes; pour les résoudre par l’analyse, pour en reconstruire la synthèse, il faut qu’elle procède par degres, il faut qu’elle prenne des voies détournées, il faut qu e Je fasse usage de procédés artificiels , il faut enfin qu c appelle une autre faculté à son aide, il faut que la Raisoi

vienne à son secours. # . .

Ainsi, je comprends immédiatement et pai intuition

que un et un font deux. Je comprends aussi que douze est la racine cubique de dix-sept-cenl-vingt-hml ; mais

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celte dernière vérité, je la comprends médiatement et non pas immédiatement; je la comprends, non par l’intuition, mais par la raison. Je la comprends, non parce que mon intelligence s’en formule une idée adéquate et limpide , mais en ce que je comprends qu’elle est la conséquence obligée, qu’elle est la résultante exacte d’autres vérités partielles que je conçois individuellement d’une manière directe, intuitive.

202. En résumé , disons qu’il y a deux manières de comprendre les choses ; l’une par voie directe , immédiate et spontanée; l’autre par voie indirecte, médiate et réfléchie; comme il y a deux manières de monter l’escalier, franchir d’un bond toutes les marches à la fois, ou les gravir patiemment une à une. Or, de même qu’il faut être relativement leste pour user du premier de ces deux modes d’ascension, pareillement, Xk portée d’intuition d’une faculté intellectuelle est la mesure de son développement et de sa force.

Il existe donc deux sortes d’actes intelligents, les uns raisonnés et les autres non raisonnés; les uns, fruits cultivés de la réflexion, les autres, fruits spontanés de l’intuition. Ce sont ces derniers, comme cela a été dit précédemment, qui constituent la manifestation intellectuelle de l’instinct.

203. Les définitions nouvelles que je viens de tracer, tout en rectifiant des erreurs graves et déterminant les divisions d’une certaine classe de phénomènes psychiques avec une exactitude qui doit en faciliter considérablement l’analyse, sont loin toutefois de satisfaire en entier la curiosité du Causaliste. Il sait que les produits intellectuels de l’instinct sont des connaissances innées

118 RECHERCHE SUH LA NATURE 1)U PRINCIPE NÉVRÉLECTROMOTEUR.

qui se forment de toutes pièces dans l’esprit, sans que la volonté en ait semé ou fomenté le germe par aucune étude, par aucune observation, par aucun travail. Mais ce qu’il ignore encore , et ce qu’il est surtout avide d’apprendre , c’est la loi de la génération de ces effets , c’est la filiation d’agents et d’actions dont cette sorte de science infuse est le dernier terme, c’est le mécanisme organique par lequel elle se réalise , c’est la vertu secrète mais naturelle par laquelle cette révélation intérieure est dispensée à tous les Etres Animés, pour le besoin des individus et des espèces, avec une largesse d’autant plus libérale que la part des pouvoirs de la raison leur a été faite avec plus d’épargne.

Chaque nouveau printemps fait éclore , daus l’àme de divers Oiseaux , des goûts et des aptitudes qui en font subitement et sans aucun apprentissage, des maçons, des charrons, des tisseurs, des vanniers, etc., d’une adresse, d’une habileté, d’un art, qui fout l’admiration et presque la confusion de leurs confrères de l’espèce humaine.

Une Caille , affaiblie par des blessures , a dû assister au départ de toutes ses sœurs sans pouvoir les suivre, et les brumes de Novembre viennent la surprendre dans les chaumes déserts de la Beauce. Alors elle se décide à fuir à son tour un climat qui n’est plus fait pour elle; ses forces sont revenues, elle met à la voile pour les terres d’Afrique. Mais elle n’a jamais quitté le canton où, il y a six mois à peine, elle est née; son vol, qui ne s’était élevé jusqu’ici qu’à quelques pieds de terre, ne l’a point portée mille fois, comme l’Alouette , sur les observatoires du Zénith, pour découvrir au loin des pays inconnus et apprendre les grandes roules de l’air. Et cependant elle part, seule, sans expérience, sans

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carie et sans boussole, et, dans peu de jours, elle se retrouve au milieu des siens , à plusieurs cents lieues de distance, et au delà d’une large mer.

Comment cet oiseau a-t-il su qu’il existait une région lointaine propice à son hivernage, et comment en a-t-il découvert le chemin caché par tant d’horizons et coupé par tant d’obstacles? Et les oiseaux ouvriers, comment sont-ils parvenus à connaître les règles de l’art dans lequel ils sont tous passés maîtres par droit de naissance?— Est-ce par une inspiration, par une illumination, par l’effet d’un rêve?

204. Comme je l’ai suffisamment démontré, il serait parfaitement absurde de supposer que ceux qui produisent de tels actes n’ont, ni la volonté de les exécuter, ni la connaissance des moyens de les accomplir. C’est donc bien un désir et des notions adéquates à l’objet de ce désir qui président à la réalisalion de ces prodiges de l’instinct. Mais, encore une fois , ces désirs et ces notions ne sont suggérés à l’animal par aucune influence extérieure; d’où viennent-ils donc? Quelle est la cause qui les fait naître ?

Ceci est un mystère, dira-t-on; sans doute, mais ce mystère ne doit pas rester plus obscur que celui qui couvre de son ombre la source de chacune de nos opérations mentales. Celles qui s’effectuent sous l’influence de causes extérieures suivent une marche plus apparente, et nous sont par conséquent beaucoup mieux connues. Ce serait donc faire avancer d’un pas la Physiologie de l’Ame, ce serait donc étendre les lumières du connu sur les ténèbres de l’inconnu, que de ramener à la théorie de ceux de ces phénomènes dont la raison humaine est parvenue à se rendre quelque compte , la

théorie de ceux qui ont résisté jusqu’ici à toute tentative d’explication. Quelques mots vont suffire pour cela.

205. Il a été établi, dans l’article précédent, que chaque espèce de sensation est le résultat de l’excitation d’une faculté sensitive, ou d’une combinaison de facultés sensitives particulières (179-12°). On admettra sans peine, comme un corollaire de ce théorème, que chacun de nos désirs et chacune de nos idées sont le produit propre de l’excitation de certaines facultés passionnelles ou intellectuelles.

206. Or je m’apprête à démontrer, dans un des chapitres suivants, que toutes les facultés de l’Ame sont engrenées, par des rouages nerveux, au mécanisme de la vie organique, soumises à l’iulluence de son mouvement, et susceptibles d’être impressionnées par lui d’une manière individuelle ou collective, et, par conséquent, de façon à réaliser toutes les combinaisons d'effets sen-

sationnels, intellectuels et passionnels, qui résultent de l’action ordinaire des divers agents extérieurs sur les facultés animiques. Dès lors, l’apparition soudaine des connaissances innées de l’instinct n’est plus que le résultat très-simple de l’excitation de l’intelligence par des agents placés dans l’intérieur de l’économie, et la règle de périodicité suivie par le développement des phénomènes instinctifs devient une conséquence toute naturelle de la progression régulière du mouvement organique, ainsi que les coups frappés d’heure en heure sur le timbre de l’horloge sont autant d’effets extérieurs d’un mouvement interne, divisant en douze degrés égaux le cercle de sa révolution.

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