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SECTION TROISIÈME

APPLICATION DE LA THÉORIE AUX QUESTIONS DE LA DIVERGENGE DES GOUTS , DE l’aBERRATION DES SENS , ET DE l’iDIOSYNCRASIE.

Exposé du sujet. — Intégralité virtuelle des Ames.

— L’essor des Facultés, lié au développement de leurs Organes. — Pourquoi le Chien aime la Viande et non l’Herbe; pourquoi le Bœuf aime l’Herbe et non la Viande.

— Raison physiologique du Plaisir et de la Peine. — Nature, Intensité et Combinaison des sensations. — La spécificité des Agents Sensibles , partageant V altération des dispositions électives des Organes Différentiateurs. — Tout le monde voit-il les Couleurs de la même manière ?

— Constitution des Sous -Différentiateurs Optiques. — Ce qui constitue l' Idiosyncrasie.

Je ne puis clore ce chapitre sans montrer comment, de la théorie générale qui vient d’être exposée, il est possible de tirer la solution des problèmes physiologiques particuliers qui en ressortent. Je vais faire une de ces applications à une des questions les plus intéressantes de la phénoménologie vitale.

313. D’où naît la différence des goûts d’une espèce à l’autre, d’un individu à l’autre individu, et, chez le même individu , suivant les circonstances diverses qui

peuvent influencer son économie, d’un instant de son existence à l’instant suivant? Pourquoi le Bœuf est-il friand de Yherbe que le Chien dédaigne, et pourquoi, à son tour, se détourne-t-il avec horreur de la chair et de la graisse , que celui-ci recherche avec une extrême avidité ? Pourquoi OEnophilus a-t-il une passion désordonnée pour le vin , et pourquoi OEnophobus a-t-il pour le vin une irrémédiable aversion? Et, enfin, pourquoi tel mets , tel breuvage , tel parfum , qui me semblaient délicieux tout à l’heure, alors que j’étais en pleine santé, pourquoi me paraissent-ils détestables, maintenant que je suis malade?

314. Maintes fois on a exprimé la curiosité et le doute au sujet de savoir si les mêmes objets sensibles, c’est-à-dire ceux qui affectent constamment de la même manière les sens d’un même individu, affectent aussi identiquement les sens de toutes les différentes personnes, comparées les unes aux autres. Ainsi, ce qu’on appelle rouge produit peut-être, sur la vue de mon voisin , précisément l’effet particulier que ce que l’on nomme bleu produit invariablement sur la mienne. Qui sait? Et, s’il en est réellement ainsi, par quel enchaînement de causes naturelles pouvons-nous concevoir que cela se fait? Telle est la question que l’on a souvent, mais vainement, débattue. Elle rentre dans la catégorie des précédentes, et toutes peuvent être réunies sous cette expression générale :

315. Quelle est la cause radicale de ce que l’on appelle i.a divergence des gouts, et de ce que l’on nomme la perversion des sens ? Essayons de répondre.

31G. Je crois, ou plutôt, je sais, — et je compte

bien , par une démonstration très-serrée que je produirai ailleurs, déterminer à partager ma conviction toute intelligence assez libre pour être l’esclave de la raison, — que toutes les âmes, ■ — considérées en abstraction des modifications actuelles occasionnées, soit par l'influence accidentelle du monde extérieur, soit par l’influence permanente et régulière de chaque type spécial d’organisation, et considérées purement dans les qualités primordiales de leur essence, et dans leur virtualité, — sont absolument identiques entre elles.

317. A mes yeux encore, toute âme est comparable à un Monocorde qui, dans l’unité simple et indivise de son élément, recèle néanmoins la puissance de vibrer tous les tous.

318. Elle est un clavier insécable, et un clavier complet, de facultés. Mais s’il renferme toutes les notes de la gamme, les touches, dont Je choc les fait jaillir de la corde tendue, n’y sont pas toutes également dociles à la pression du doigt; les unes obéissent au plus léger contact, d’autres sont dures, et ne cèdent qu’à un certain effort; il en est même dont le ressort semble s’êlre encroûté de rouille et roidi, qui ont perdu toute mobilité, qui sont fixes et muettes, et comme ne figurant plus parmi les autres que pour la forme , et remplissant un rôle postiche.

319. Les louches du clavier de l’Ame, ce sont les organes de ses facultés.

Celles-ci ne peuvent, sans eux, entrer en relation régulière avec le monde extérieur. L’exercice de la faculté est ainsi subordonne à l’état de développement et de perfection de son organe. Au degré de raffinement extrême de celui-ci correspond l’expansion suprême de

celle-là; elle ne conserve qu’une virtualité latente quand cet instrument nécessaire de son essor est paralysé, oblitéré ou manquant.

L’âme du Serpent possède certainement la faculté de la fonction de marcher, mais cette faculté est condamnée à une existence d’inertie par l’avortement des membres locomoteurs, chez toute une espèce, comme cela arrive exceptionnellement chez certains individus dans les espèces plus développées. L’âme de chaque Taupe (parlant ici au point de vue de l’opinion vulgaire, sous toutes réserves de la question des « yeux des taupes » ) est douée de la faculté de la vue aussi infailliblement que l’âme de l’homme aveugle. Ici et là, c’est l’organe seul, et non la faculté, de la vue, qui fait défaut à la fonction; ce qui manque , c’est la « touche » qui fait vibrer la note , et non la corde sonore qui la vibre. C’est le même accident d’organisation dans les deux cas, avec cette simple différence qu’il frappe toute une espèce dans le premier, et, dans le second, quelques individualités isolées.

Or j’espère être parvenu à faire comprendre , par les développements dans lesquels je suis entré sur ce sujet, que les organes des facultés sensitives sont de purs conducteurs destinés à recevoir l’excitation de certains agents , et à la transmettre ensuite à certaines facultés déterminées (150).

J’ai fait voir en outre que la qualité de la sensation dépend uniquement de la qualité de la faculté excitée, et, en aucune façon, de la qualité de 1 agent excitateur (1 52).

En troisième lieu , il a été expliqué comme quoi la corrélation normale établie d’une manière spéciale et fixe entre les facultés et leurs agents excitateurs est, si

je puis m’exprimer de la sorte, un pur artifice de la Nature, et repose en entier sur les dispositions matérielles de l’organe différentiateur (245).

320. Dès lors, toute cette variété infinie des tempéraments sensoriaux , qui distingue plus ou moins profondément les espèces entre elles et les individus entre eux, toutes ces bizarres anomalies qui manifestent ce qu’on a nommé « Perversion » et « Interversion des sens » , tout cela s’explique d’une manière simple et immédiate par la différence des organisations propres aux différentes espèces et aux différents individus , et par les altérations susceptibles de se produire dans un même organisme individuel.

321. Ces différences et ces altérations peuvent porter, séparément ou simultanément, sur les deux propriétés caractéristiques de l’organisme du sensorium , et , par suite , donner naissance à des effets bien distincts. Ces différences et ces altérations peuvent porter :

1° Sur l’aptitude de l’organe à recevoir l’impression des agents et à la transmettre à la faculté, — et, de là , le plus ou le moins de difficulté que ces agents rencontrent à émouvoir le sensorium ;

Ou bien :

2° Sur les dispositions électives de l’organe dilférentiateur, c’est-à-dire sur la qualité des agents avec lesquels il met en corrélation sa faculté correspondante , — et, de là, le renversement qui peut se montrer d’une espèce à l’autre, d’un individu à l’autre, et d’un temps à l’autre d’une même vie, dans les rapports respectifs existant entre les diverses facultés du sensorium et les divers agents sensibles de la matière.

322. Si maintenant nous calculons les variations sensationnelles qui doivent être la conséquence logique et nécessaire de ces variations organiques , nous allons arriver précisément à toutes celles d’entre les premières dont l’explication nous était proposée (315); et tous ces insaisissables problèmes, désespérants Protées de la Physiologie, viendront ainsi se résoudre cà fond dans l’analyse de cette cause; et, puisque celte cause explique tout, et que tout atteste sa présence, reconnaissons-la , et renonçons à lui substituer des suppositions insuffisantes ou gratuites, pour ne point préférer l’improbable au probable, l’absurde au rationnel.

323. L’intensité d’une sensation est en raison de l’intensité de l’action excitatrice multipliée par la conductivité (aptitude plus ou moins parfaite à percevoir l’excitation et à la communiquer à la faculté sensitive) de l’organe.

Cette proposition est évidente par elle-même, et peut être comparée à la suivante, qui lui servira d’éclaircissement : L’intensité d’un son tiré du piano est proportionnelle à la force du coup de doigt, multipliée par la mobilité, ou, ce qui revient au même, — divisée par la résistance, — de la louche.

Ainsi, un agent sensible, appliqué à dose égale sur deux organes de même nom, mais dont le premier sera deux fois plus apte que l’autre à propager l’excitation, donnera naissance à deux sensations de même nature, mais dont la première sera deux fois plus intense que la seconde. On va voir où je veux en venir.

324. L’expérience et l’analogie nous conduisent, par une voie courte et facile, à nous convaincre qu’aucune

sensation simple ne saurait être absolument agréable ou absolument désagréable, pas plus qu’il ne pourrait être de la nature d’aucune note isolée de heurter l’oreille ou de la charmer.

Ainsi, c’cst principalement du concours harmonique ou faux des sensations simples que résultent les sensations agréables ou désagréables.

Cependant, l’observation nous apprend qu’en outre, une sensation, sans cesser d’être d’une même nature, — c’est-à-dire, tout en restant le produit d’un même agent appliqué à un même sujet sensitif, — peut occasionner le plaisir ou la peine, suivant la mesure de son intensité. Par exemple, l’essence de rose est, à dose très-faible, une odeur délicieuse; en grande quantité, elle rebute.

325. La loi génératrice du plaisir ou de la peine dans les sensations pivote, par conséquent, sur deux principes qui sont, eu premier lieu , la nature des sensations composées, c’est-à-dire, le choix des sensations composantes , et, secondement, leur intensité.

Or, un certain agent sensible étant donné , la nature de la sensation qu’il réveille dépend entièrement de la qualité de la faculté sensitive qu’il affecte (152), et l’option de l’agent pour cette faculté est dirigée tout entière par les dispositions électives de l’organe différentiateur de celle-ci (245).

Mais l’intensité d’une sensation peut dépendre d’une manière décisive de la conductivité de l’organe correspondant (323);

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