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On ne conçoit pas que des individus différents

puissent arriver à comparer la qualité de leurs sensations correspondantes, autrement qu’en ce qui concerne la mesure du plaisir ou de la peine qu’elles leur procurent.

Nous avons, vous et moi, un même objet devant les yeux, et la coloration en est fixe pour vous comme pour moi, et cette couleur, partout où elle se présentera, nous serons tous deux d’accord pour en reconnaître l’identité. Nous conviendrons de l’appeler rouge , et, dès lors , nous serons toujours unanimes sur la question de savoir si une chose est rouge ou si elle ne l’est pas. Mais ce que nous ignorerons à jamais , — sauf réserve de la découverte de moyens d’analyse expérimentale d’une délicatesse inconcevable , — c’est si la couleur rouge produit sur vous une sensation de même nature que celle qu’elle excite en moi.

332. Cependant, une telle comparaison cessera d’être hors de notre portée si tous les termes en sont réunis en chacun de nous. Tous les mêmes objets que jusqu’ici je voyais rouges, maintenant m’apparaissent bleus 5 mais le témoignage de tous mes voisins atteste que la couleur de ces objets n’a changé que pour moi seul; je dois dès lors me résoudre à penser que c’est moi qui ai changé, et non les objets.

333. Une semblable interversion de rapports entre nos sens et leurs agents spécifiques étant susceptible de se produire accidentellement chez une personne, comme altération passagère ou durable , tout nous invite à admettre que la même opposition puisse exister aussi, à l’état natif et à l’état normal , entre individus et espèces distincts, au même litre que tant d’autres contrastes qui. tranchent plus ou moins profondément les diverses catégories du règne animal.

190 LA FACULTÉ, I.’ORGANE, l’aGENT SPÉCIFIQUE.

334. « Un savant allemand, rapporte un auteur, se présenta, il y a environ trente ans, à la table du prince *** avec un habit bleu ; au dessert, la couleur était écarlate. « Sans contredit, après comme avant les libations finales, ce sont toujours des rayons de même couleur, objectivement parlant, que l’habit du savant convive réfléchit dans les yeux de l’Amphitryon et de ses hôtes ; mais ces rayons, à leur chute sur la rétine, y étaient reçus auparavant par les fibres cyaniques, et ce sont maintenant les fibres érythriques qui les accueillent et leur ouvrent l’accès du sensorium.

335. Les dispositions électives de l’organe différentiateur des sous-sens ne doivent pas, cela est manifeste, offrir à beaucoup près des éléments aussi nombreux, des combinaisons aussi complexes et aussi savantes , enfin être aussi absolues, aussi rigides et aussi invariables, que celles de l’organe différentiateur du sens général lui-même. La nature de ces dernières est fondée sur les rapports exacts d’un mécanisme fort composé dont l’incomparable perfection se montre dans la construction de l’œil et de l’oreille. 11 semble , au contraire , à en juger par l’homogénéité apparente de tous les points nerveux , que le différentiateur propre à chaque fibre consiste simplement dans l’état infiniment plus mobile de certaines propriétés inorganiques de sa substance, telles que la dilatabilité, la constringibilité et l’élasticité de sa papille , les qualités chimiques et péo-électriques (14) de son tissu, etc.

Ainsi , l’élection de la lumière par le différentiateur général de la vue est l’effet des combinaisons systématiques d’un appareil; il est dès lors aisé de s’expliquer que la permutation des agents ne puisse avoir lieu, entre

DIVERGENCE DES COUTS, AliERRATION DES SENS, IDIOSYNCRASIE. 19]

ce sens et l’ouïe , sans un déplacement et un échange d’organes qui supposeraient la refonte du corps dans un moule nouveau ; mais l’élection du rayon rouge par la fibre érylhrique, et du rayon jaune par la fibre xanthique, serait due à des circonstances locales de nature purement physique, chimique ou électrique, et, partant, l’on n’éprouve aucun scrupule à admettre que, dans des cas donnés, ces circonstances ne puissent s’altérer et se déplacer; et l’on se rend ainsi facilement compte de la « perversion » des sous-sens de la vue par la mutation des relations normales de leurs fibres respectives avec les divers éléments de la lumière.

336. J’incline pour ma part à penser que le rapport spécifique existant entre les différentes fibres optiques hétérochroses et les différents rayons colorés, est fondé sur une corrélation de propriétés péo-électriques , comme j’attribue à une concordance de propriétés chimiques la corrélation des fibres élémentaires du goût avec les saveurs spécifiques respectives. Les divers rayons ne diffèrent-ils point par leurs propriétés chimiques et caloriques? Pourquoi ne différeraient-ils pas aussi par le dynamisme électrique dont ils sont doués? El pourquoi, de leur coté, de même qu’elles diffèrent par leur rôle sensationnel , les différentes fibres élémentaires ne différeraient-elles point encore par les affinités de leur électricité péolique? Pourquoi , par exemple , le Rayon Uleu ne serait-il point, pour la Papille Cyanique, ce que le Fer est pour l’Aimant, ce que sont, l’un pour l’autre, deux corps électrisés de nom contraire, ce que la molécule d’oxygène est pour la molécule de carbone? El pourquoi la Papille Cyanique ne serait-elle pas pour le Rayon Jaune et le Rayon Rouge ce que le Cuivre est

pour l’Aimant, ce que sont entre eux deux corps électrisés de même nom , ce que la molécule de plomb est pour la molécule d’étain ?

337. En ce cas, dans tout point de la rétine où tombera un rayon rouge , un seul des trois points composants en sera affecté, et les deux autres resteront impassibles ; la papille de la fibre cyaniquc recevra une secousse électrique, et elle sera ébranlée. Ainsi une action mécanique aura lieu sur cette fibre , et son excitation en résultera (107), et la sensation du bleu se produira distincte et isolée.

338. Mais l’état péo-éleclrique spécial qui soumet une certaine fibre à frémir sous le choc du rayon rouge, ne serait-il pas susceptible de l’abandonner, et de se transmettre à sa voisine , à la fibre érythrique , je suppose , à l’instar de la transposition d’une polarité magnétique? L’influence des boissons spiritueuses ne pourraitelle pas avoir cet effet? Eh ! la belladone ne jouit-elle pas de la vertu singulière de paralyser les nerfs moteurs de la pupille, sans que son influence se manifeste sur les rameaux adjacents du système nerveux?

Les conditions péo-électriques du point nerveux cyanique, qui constituent sa qualité élective pour le rayon bleu, cessant, ce point nerveux cesse d’être impressionné par la lumière bleue; et, ces conditions passant à la fibre érythrique, celle-ci se trouve investie tout à coup de l’aptitude que vient de dépouiller sa complémentaire : elle perçoit l’action des rayons bleus, et, par suite, ce qui antérieurement paraissait bleu, maintenant doit paraître rouge.

339. Aux règles que je viens de tracer, je ne dois pas manquer de faire une réserve. Dans l’appréciation des

effets dits d’ « interversion » et de « perversion » des sens , il faut se mettre en garde contre une tendance perfide à les attribuer indistinctement aux modifications intimes et quasi subjectives de l’excitabilité nerveuse, ou des dispositions électives des organes différentiateurs spéciaux : souvent, et le plus souvent, ce que nous appelons perversion d’un sens n’est autre chose, en réalité, que la perversion de l’agent spécifique dans le vestibule même de l’organe de la sensation. Ainsi, ce serait errer singulièrement que de rendre compte de la vision de tous les objets en jaune, chez un malade affecté de jaunisse, en présentant les fibres xanthiques comme les seules chez qui la maladie ait laissé subsister l’aptitude à percevoir l’action de la lumière. Ce cas est tout différent de celui que nous avons analysé tout à l’heure : ici, ce ne sont pas des rayons rouges et des rayons bleus qui empiètent par abus sur des fibres naturellement dévolues aux rayons jaunes, ce sônt en réalité des rayons jaunes qui arrivent exclusivement sur la rétine. L’interposition, entre le champ optique et les objets réfléchissants, d’une cornée injectée de bile, joue le rôle principal dans la production de ce phénomène, et ce rôle peut être de tous points ramené à celui de lunettes jaunes placées sur des yeux qui n’ont pas la jaunisse et qui voient naturellement bien.

La même distinction devrait être observée s’il s’agissait de rapporter à leurs causes respectives véritables les variations analogues qui se produisent quant au sens du goût. La cavité buccale se tapisse quelquefois d’une substance altérée, produite par des sécrétions vicieuses , et qui, exerçant ses affinités chimiques sur les corps placés dans la bouche pour nous servir d’aliments, peut

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en modifier la nature, et en changer les propriétés gusta blés, sans que les propriétés gustaéi'ues des organes aient subi pour cela le plus léger trouble.

340. Il est inutile d’entamer une nouvelle série de raisonnements pour faire voir qpe les considérations qui viennent d’être exposées, afin de rendre compte des aberrations et des contrastes manifestés dans les fonctions de la Sensation, s’appliquent tout aussi exactement à l’histoire des variations et des anomalies offertes par les fonctions passives de la Vie Organique. Le lecteur arrivera sans peine à dégager tous les points de cette importante analogie que je vais indiquer par un simple trait.

341. Pourquoi la farine de graine de Lin, appliquée en cataplasme sur votre peau, s’y comporte-t-elle en émollient de tous le plus efficace, et pourquoi, appliquée sur ma peau à moi, y produit-elle invariablement, et presque instantanément , une irritation mordicante qui se transmet en peu d’instants à divers points de la membrane muqueuse, et y provoque de sérieux désordres? De pareils faits d’idiosyncrasie , qui sont loin d’èlre rares, doivent décourager toutes les théories exclusivement physiques et antivitalistes qui ont la prétention de rendre compte de l’action spécifique des diverses substances sur les fonctions de l’économie vivante. Pour moi, quand je vois la graine de Lin donner lieu, chez Pierre, aux effets engendrés, chez Paul, par la graine de Moutarde ou les Cantharides, j’en conclus à un renversement, entre ces deux individus, des rapports spécifiques établis entre les deux agents que je viens de nommer et les deux espèces de facultés végétatives qu’ils affec-

tent, c’est-à-dire à un renversement, à une interversion, entre Pierre et Paul, des dispositions électives existant chez les organes différentiateurs de ces deux facultés; j’en conclus que, chez l’un, l’excitateur spécifique des Fibres sinapiques (260), c’est la Moutarde, et que, chez l’autre, c’est la poudre de Lin. C’est pareillement que, dans l’exemple analysé plus haut, le rayon bleu a cessé d’être l’excitateur spécifique des fibres cyaniques, pour devenir l’excitateur des fibres érythriques.

342. Et à quoi tient une disparité si grande dans la direction des mêmes agents sur les fibres des différents Animaux? — Chez les Espèces , à des différences dans le type d’organisation ; chez les Individus , quelquefois a de simples accidents de conformation, ou même à une modification passagère dans l’état physique des organes différentiateurs.

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