‹ ElégiesChapitre 12 sur 42 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

DIXIEME ELEGIE

Le Songe

lus de tristesse, plus de larmes, plus de gémissements; disparaissez, soucis nocturnes qui accompagnez l'Enfant ailé. Que le laurier, dont Phébus se plaît à couronner son front , ceigne de son feuillage victorieux ma chevelure triomphante! La charmante Vénus a envoyé dans mes bras celle qui fut ma première flamme et qui sera mon dernier amour. Les places publiques, les ports, les théâtres populeux, les temples, ne sont pas témoins de nos caresses. Point de mère qui tyrannise et vos doigts et votre bouche, qui vous force à balbutier quelques mots en tremblant, qui interdise à vos lèvres arides les longs baisers, supplice affreux pour un amant, qui vous condamne à déguiser vos feux sous les dehors de Pamitié et à recourir aux mille ruses qu'a inventées l'Amour. Julie est couchée seule avec moi dans un lit écarté. Seule! Non, Vénus ne veut pas qu'on soit seul; l'Amour est avec nous; inséparable compagnon de notre existence, il nous suivra dans la mort et ne quittera pas nos cendres.

Les dieux qui voient tout nous voient probablement et la troupe céleste envie nos délices. Dieux, je vous en conjure, oh! ne soyez pas jaloux de nos ébats; maintenant je ne suis plus jaloux des vôtres. Julie , je te tiens ; que les dieux conservent leurs félicités. Je te tiens, ma vie; mon àme, je te tiens. Julie, je te possède; dieux, gardez votre Olympe.

Que dis-je! Est-ce bien vrai, Julie, que je te tiens? Suis-je endormi? suis-je éveillé? Est-ce la réalité? estce un songe? Songe ou réalité, ah ! jouissons. Si c'est un songe, que ce songe dure longtemps, et puissé-je ne jamais me réveiller!

Qui que tu sois, qui mets le pied dans ma demeure, étouffe le bruit de tes pas et fais silence. En revanche, que le coq n'interrompe jamais ton sommeil, et que tes nuits s'écoulent lentes et paisibles, pendant que pour toi on recueillera à foison les perles au fond de la mer Rouge et que le Pactole ruissellera dans ta maison.

ONZIÈME ÉLÉGIE

iuguste Amour, je t'ai consacré ces premiers feux; je te dédie ces prémices, auguste Vénus. Mes vers vivront sous vos divins auspices,

j Vénus adorable, adorable Amour. La coutume, les lois, la Pudeur au front rougissant, me permettent encore de me livrer à des transports pleins de charmes. Vous-mêmes, vous avez voulu sans doute que j'aimasse encore. Frappez-moi donc d'un trait qui me guérisse. Que mon cœur, qu'a blessé si avant la pointe acérée d'une flèche d'or, sente le pouvoir secret d'une pointe émoussée. Aussitôt la douleur, les plaintes, la souffrance disparaîtront; plus de soupirs continuels, plus de langueur, plus de soucis cuisants. Alors je vous proclamerai les plus bienfaisantes divinités, car, sans vous, le roi des dieux lui-même connaîtrait la tristesse. Mon cœur sera toujours accessible à vos traits; en ce moment, mon cœur désarmé attend une nouvelle blessure. Je n'ai pas fui en déserteur l'étendard sous lequel je m'étais rangé; l'Hymen s'est hâté de rompre mes longues espérances. Hymen, fils d'Uranie, ah! que n'es-tu resté vers les roches de Thespies, près de la fontaine des Muses,

quand un jour néfaste t'appela à une sinistre cérémonie, à un mariage conclu sous de funestes auspices, et où Tisiphone elle-même, affreux présage, porta dans sa fatale main des torches ravies à un bûcher! Ne valait-il pas mieux écouter les chants des neuf sœurs, ou voir ces déesses, quittant leurs vêtements, enfoncer leurs jambes bien faites dans l'onde sacrée, que de livrer une malheureuse à un triste esclavage? Et quand Cypris me favorisait de tant de baisers si doux, fallait-il m'arracher aux bras de ma maîtresse, qui maintenant, gémissante et plaintive, reconnaît la vérité des présages de son amant ?

Hélas ! je me repaissais de joies éphémères qui ont passé comme un vain songe. Ainsi le laboureur voit d'avance dans les épis verts la moisson dorée ; il s'attend à une riche récolte : fol espoir que détruiront et la grêle et la pluie, et les vents furieux et la foudre de Jupiter.

Mais pourquoi vouloir lutter davantage contre le destin, dont les arrêts sont irrévocables? Amour, et toi, mère de l'Amour, Vénus, fille de Jupiter, ah ! délivrezmoi des soucis qui m'assiègent, éloignez de moi, si j'en suis digne, ces feux qui me nuiront. Empêchez que je ne devienne la fable des portiques; que mon nom ne serve à ranimer la gaieté des festins et que le récit dé mes tourments ne circule dans tous les carrefours. Et si jamais vous ranimez ma langueur par une flamme nouvelle, faites que je me complaise longtemps dans ma souffrance; prolongez cette douce illusion jusqu'à ce que ma tète se couvre de cheveux blancs. En quelque lieu que mes yeux

Page 1