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LIVRE PREMIER

se ferment à la lumière, ah! que je puisse dire encore : « Telle était cette Julie, à qui mes vers ont assuré un nom illustre, et qui, la première, a régné sur mon cœur.» Agréez cependant ces vers élégiaques, souvenir de mes premiers feux; mêlez un sourire à mes gémissements et dites : « Celui-ci a contribué pour une petite part à notre triomphe. Qu'il aime toujours, que toujours il jouisse d'un amour sans nuage ! »

PREMIERE ÉLÉGIE

SOLENNELLE

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oici le temps où la terre, parée de tout son éclat , étale les richesses de la végétation. Couverte d'un vert feuillage , la foret sombre résonne des chants plaintifs de Philomèle. Elle frémit au souffle du zéphyr et regrette que sa verdure ne soit pas éternelle. En ce nouveau mois, la belle Cythérée toute nue conduit elle-même les danses des Hamadryades couronnées de fleurs. Au milieu d'elles, le cruel Amour, vêtu d'une tunique d'or, frappe le gazon d'un pied léger.

Chaque année, dieux puissants, vous l'avez voulu, cette époque sera consacrée à ma Muse, soit que je parcoure les routes du continent, soit que la mer me transporte sous des cieux inconnus. Ce mois a vu mon front pâlir pour la première fois; il a été témoin de mon désespoir alors que, mes yeux et ma démarche trahissant les feux de l'Amour, j'allais d'un pas chancelant dans des lieux écartés, ou que, debout à la porte de ma maîtresse, je bravais, impassible, la pluie et l'ouragan. Il a vu aussi mes transports de joie quand les doux yeux de ma belle me lançaient un regard caressant.

Amour, qui trempes tes dards dans le sang des mortels, et qui mêles nos plaisirs de larmes amères, reçois ces vers que je suspends au myrte maternel. Tous les ans, si tu m'es favorable, je t'adresserai pareil hommage.

Et vous, jeunes amants, beautés folâtres qui embellissez les danses en ce mois fleuri de Mai, n'attendez pas, pour vous divertir, que le printemps s'écoule et que le temps passe. Bientôt l'hiver amènera ses neiges et ses glaces; la vieillesse s'avancera d'un pas silencieux suivie de la Mort, le front ceint d'un nuage épais.

DEUXIÈME ÉLÉGIE

SOLENNELLE

E riant aspect du ciel et de la nature, la terre émaillée de fleurs, les berceaux des forets ombreuses, le doux zéphyr qui balance le feuillage des arbres , les Napées étendues avec les Satyres au fond des grottes sombres, l'Amour armé de son arc, et Vénus elle-même, tout m'annonce que l'époque de mon hommage annuel est arrivée.

Allons, jeune homme, apporte-moi des parfums, des violettes. Que sur ma table, tapissée de fleurs, écume un vin généreux. Que ma tête soit couronnée de fleurs. Que ces guirlandes, en touchant mon front, partagent ma langueur. Qu'à mes côtés prenne place une belle brune, dont les yeux noirs et la chevelure d'ébène me rappelleront mes anciens feux. Qu'enlacée dans mes bras, elle couvre mes lèvres de délicieux baisers, comme celle qui, la première , me subjugua par ses regards et triompha de ma fierté. Vous aussi, Muses, invitées à cette fête, favorisez-nous d'un concert joyeux. Ce qui ne s'est pas encore vu, je suis le premier qui ai voulu célébrer ma flamme par un hommage annuel.

Qu'en ce jour Éole emprisonne les vents; que le ciel brille sans nuages, sans soleil ardent. Qu'il s'écoule tout entier exempt de trouble, ce mois qui, hélas ! ne devrait pas tenir son nom de Maïa. Il appartient à Vénus , et si cette déesse préfère Avril, c'est au fils de Vénus qu'il doit être consacré. ■

Il est vrai que Maïa, la belle nymphe^avec qui Jupiter commit un doux larcin, a donné naissance à un dieu charmant, illustre à la fois par la lyre et par l'éloquence, remarquable par son visage et par sa chevelure. Qu'il daigne fêter avec moi le mois maternel. Le front couronné de roses, vêtu d'un long manteau , qu'il s'avance d'un pas aviné, et que sous sa main légère vibre le luth harmonieux.

Que l'Amour folâtre, exécutant autour de lui des danses effrénées, triomphe de son poëte vaincu. Qu'il tire de son carquois ces mêmes traits qui, pour la première fois, ont enflammé mon sang, et que d'une voix arrogante, insultant à ma défaite, il étale fièrement à mes yeux ces dards trop connus.

Alors, averti d'accomplir mes serments, je consommerai l'amoureux sacrifice. Et pour que rien ne manque à cette solennité, je suspendrai les vers que j'ai composés au feuillage d'un myrte, dont les tendres rameaux exhaleront un doux murmure au souffle caressant du zéphyr. J'y ajouterai ceci : Ton poëte, auguste Cupidon, te dédie ces vers en reconnaissance de ton joug bienfaisant.

TROISIEME ÉLÉGIE

SOLENNELLE

Vest moi, divin Cupidon, qui, chaque année, lîau mois de mai, ai suspendu des vers dans ton temple, quand, sur une terre meilleure, Jun meilleur amour réchauffait mon cœur en proie à un doux martyre. Ne pourrais-je pas me dégager sans crainte de ce soin, aujourd'hui que, exilé bien loin de ma chère patrie, je suis, hélas ! si éloigné de l'ancienne flamme qui pour la première fois a embrasé mes sens? De plus, grâce à toi, j'ai essuyé les rigueurs de l'amour, en pliant sous le joug d'une nouvelle maîtresse , de l'inhumaine Néère, dont le visage impitoyable m'accablait de ses dédains. Oui, si je refusais de tenir mes serments, ta mère m'accorderait sûrement mon pardon. Elle garde attaché à son arbre l'hommage annuel que je t'ai voué, Amour, lorsque tu me prodiguais tes faveurs. Tu te montres dur : à dieu cruel, autel nu. Si mon vaisseau enrichissait la mer de Lybie, offrirais-je un présent d'or aux enfants de Léda? Si je mourais, exilé sur une plage lointaine, décernerais-je un riche sacrifice à Jupiter qui procure le retour? Mon héritier s'y refuserait, et, devant un

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tribunal , Jupiter lui-même perdrait honteusement son procès.

L'arc et les torches vengeresses nous inspirent donc plus d'effroi que les traits brûlants du père de la foudre? Pardonne, Jupiter; ton sceptre fléchit devant ton petitfils, et, sous la torche de l'Amour, ta foudre à triple dard s'émousse. Ses temples seront parfumés de fleurs éternelles; sur le sol engraissé ruissellera le sang des victimes. On brûlera des rameaux de myrte en guise d'encens mâle, et sur un autel de frais gazon le feu sera allumé éternellement.

Moi-même, Enfant nu, je t'élèverai une statue aussi fameuse que celle que ta mère possède à Gnide au milieu des eaux. Sur ton front d'une blancheur de neige s'éparpilleront des cheveux d'or ; des flèches d'or garniront ton carquois de même couleur. Sur tes épaules rayonneront deux ailes d'or et ton arc terrible. Tout le reste sera en marbre de Paros. A côté je placerai (tu n'en rougiras pas, divin Enfant) le portrait de Julie sculpté de la main du poëte son amant.

Chantons maintenant Mai couronné de roses, afin qu'il daigne reparaître et fleurir souvent pour moi. Mai fait éclore les fleurs ; en Mai , l'année se pare de toutes les splendeurs du printemps. Mai alimente les plaisirs de Vénus; Mai nourrit la moisson naissante et les jeunes bourgeons de Bacchus, Jadis, il m'en souvient, il a favorisé mon attente ; il a entendu les premiers soupirs d'un amant malheureux, il a vu mes premières larmes et il y a

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compati. Il a voulu que le zéphyr mêlât ses plaintes aux miennes en agitant le feuillage au fond ignoré des bois, et que la chaude haleine du soleil séchât les pleurs qui m'inondaient, comme elle fait disparaître la rosée du printemps. Mai, ornement des mois, Mai, délices des bergers, père de l'abondance, fête de la terre luxuriante, partage les hommages que nous offrons à l'Enfant ailé; pour toi l'autel est jonché de roses écarlates. Nos chants nouveaux, nos applaudissements joyeux, sont en l'honneur du divin Enfant, en l'honneur de Mai.

Parais et sois-moi favorable, déesse des fleurs multicolores. La rose, la violette, le thym argenté t'appellent; pour toi le narcisse étale son diadème de pourpre; pour toi le lis resplendit, le lis éclatant de blancheur que cueille une main virginale; pour toi tous ces trésors que dans les jardins, ton antique domaine, fait éclore le souffle fécond de ton amant. Je te cède la troisième part dans mes hommages. Quitte tes jardins, déesse folâtre, accours, telle que tu parus à Zéphyr, quand, séduit par tes attraits , il t'enveloppa sans résistance dans ses ailes caressantes; telle que, du haut de la voûte éthérée, tu contemplais les jeux solennels que Rome, fille de Mars, célébrait en ton honneur. A défaut des jeux des Romains, Second a emprunté leur langue, et, du fond de l'Hespérie, où le Tage bondissant vomit des sables d'or, il t'adresse ces vers mêlés au chant matinal des oiseaux. Ces vers sont bien préférables aux spectacles de l'antiquité; le temps a détruit ceux-ci, ceux-là vivront éternellement.

Amour charmant , charmante Vénus, Bacchus, et toi, vénérable Apollon, ah ! faites que vive à jamais ce souvenir de la flamme qu'ont allumée les regards brûlants de Julie, et que mes vers assurent un nom illustre à celle qui, la première, a régné sur mon cœur!

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