LIVRE DEUXIEME
PREMIERE ÉLÉGIE
qui dédierai-je ces vers élégiaques? A toi qui te plais à les lire, et dont Vénus épanouit le front joyeux. Esprits sérieux, livrez-vous loin d'ici à vos travaux; laissez-moi suivre la pente où m'entraînent les Uois de l'Enfant ailé. Tant que ma jeunesse jouira des belles fleurs du printemps et que mes cheveux n'auront point blanchi, mes vers célébreront les Nymphes, les Grâces, les Sylvains aux pieds de chèvre, les forêts et l'azur des eaux ; je chanterai Vénus et le dieu folâtre qui se tient à ses côtés, l'Amour, qui mêle les soucis à nos joies. Quand les glaces de l'hiver auront
éteint mes feux, il sera temps pour moi d'étudier les secrets de la nature, les différentes parties dont se compose le vaste univers, l'influence bonne ou mauvaise des astres.
Je n'évoquerai pas les mânes de Virgile des bords de TAchéron, en portant sur sa tombe sacrée des couronnes de fleurs. Je laisserai dormir en paix l'urne d'Homère; je n'immolerai point de victimes aux cendres d'Hésiode. Ah! seconde-moi seulement, ombre légère du chantre de l'Ombrie, si ma bouche a toujours célébré le nom de Cynthie. Viens agiter trois fois tes ailes sonores autour de ma tête; je me prosternerai et je ferai entendre trois fois des paroles favorables. Puis, quand sur l'autel aura fumé l'encens d'Arabie et que je me serai rendu le Léthé propice, je t'aspergerai d'une blanche rosée de lait, et je prendrai congé de toi, pour que Cynthie ne soit pas longtemps privée de son cher poëte.
Stériles ténèbres, oubli des siècles à venir, de grâce, éloignez d'ici vos mains soporifiques. Ce livre est sous la garde de Vénus; l'Amour l'éclairé de sa torche sacrée. Si pourtant ces vers périssent sous les ravages du temps et que mon nom vienne à s'effacer, je dormirai plus tranquille si mon frère Nicolas, si Marius, mon poëte bienaimé, survivent à mes destins. Frères, qui êtes ma joie, fasse le ciel que vos vers me survivent !
Ingénieux Marius, que ta Barque1 me conduise à travers les âges; je serai pour elle un poids léger. Cette
i . Poëme d'Adrien Marius, frère de Jean Second.
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Barque, Cypris l'échangera contre sa conque brillante, et la préférera à son attelage de colombes.
Et toi, Nicolas, accorde-moi un asile dans tes champs, au milieu des belles Dryades et des Naïades. Tu as chanté la cime divine du Mont-Serrat; c'est elle qui, la première, t'a ouvert le chemin des cieux et qui, élevant jusqu'aux nues ton front couronné de lauriers, t'a aplani la route qui mène au sommet du Parnasse. La barbare Cinga t'a entendu naguère répéter sur ses rives les accents favoris de l'antique Latium : Narcisse mourant près d'une fontaine transparente et, sous la rosée de ses larmes, changé en fleur pourprée; toutes les jeunes filles soupirant pour le bel enfant, toutes les déesses éprises d'amour pour lui; Narcisse fuyant les jeunes filles qui le poursuivent à travers les champs et les déesses qui le cherchent dans la profondeur des bois. Celle qui brûla pour lui des feux les plus vifs, Echo, la déesse sonore, applaudit à tes chants. Narcisse lui-même a entendu tes vers du fond du ténébreux empire, et il en est devenu plus amoureux de lui. Il ne consulte plus maintenant le miroir du Styx : tes vers le font paraître bien plus beau. Attirée par de tels accords, Calliope, dit-on, vient de franchir avec joie les neiges des Pyrénées. Heureuse de ce bienfait, que l'Espagne cueille, en ton honneur , des lauriers vierges dans les jardins de l'Hespérie; que, pour toi, les nymphes de la Cinga tressent en couronnes le narcisse pourpré et le lierre flexible.
DEUXIÈME ÉLÉGIE
rg^ouRQUOi, Vénérilla, tardes-tu à venir àPheure Idite? Le lit est prêt; sur ce lit t'attendent des plaisirs aussi vifs que ceux que fit goûter jà la fille de Tyndare l'adultère Paris quand, libre d'inquiétude, il eut débarqué sur la terre d'Ilion. Vénus elle-même a parsemé le lit de violettes, d'amarantes écarlates, et l'a arrosé des parfums de Cypre; l'Amour lui-même l'a éclairé de sa torche ardente, en sautant d'un pied agile par-dessus les supports éclatants de blancheur.
Pourquoi tarder, ma belle? Te joues-tu donc de ton amant? Ou bien ne me tourmentes-tu par un léger retard que pour me dédommager par de plus vives caresses et m'enivrer à longs traits d'un amour différé? Ah! que tu te fais attendre! L'heure si lente est moins lente que toi. Que tu comptes mal les moments que je compte !
Mais pourquoi les compterais-tu, lorsque tu te plais à tromper ton amant? Cette heure est peut-être destinée à d'autres. Pendant que je me repais en imagination de tes caresses, de tes délicieux baisers, de mille plaisirs tour à tour donnés et rendus; pendant que mes vains embrasse-