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LIVRE DEUXIÈME

Hélas! comment ferai-je pour éviter le feu, s'il me faut craindre l'eau durcie par le froid? Le froid a excité cet embrasement, le froid ne saurait l'éteindre; c'est d'un embrasement semblable que peut naître le froid.

Éprouve un feu pareil au mien, Lydie, et tu soulageras mon amour malheureux. C'est ta froideur qui me fait souffrir.

CINQUIÈME ÉLÉGIE

brI tu ne m'avais pas donné, nature, un cœur ,aussi tendre, aucune belle ne me foulerait aux pieds, je n'essuierais pas si souvent les mépris „ d'un visage dédaigneux, je n'appliquerais pas de doux baisers sur des yeux irrités ; on ne me verrait point, par une lâche complaisance, appuyer les louanges que ma maîtresse décerne à mon rival.

Dure amante, amante indigne de mes chants, dont le cœur est plus froid que les neiges des Alpes ! Je fais de ta- beauté un éloge menteur, pour que l'on te juge tout autre que tu n'es. Tandis que moi, poète, je te loue, un autre, un barbare, savoure ces charmes que j'ai vantés et s'enflamme à mes accents. Je vois tes yeux abattus, ton

cou sillonné de morsures, ton lit en désordre qui ^accuse. Néanmoins, je" l'avoue, je te dépeins comme la plus chaste des vierges, et je fais un récit pompeux de ta vertu. Et toi, dure Néère, pour que je ne croie pas avoir menti, tu repousses toujours mes prières d'un air pudique. Lorsque ta porte est ouverte aux autres à double battant, et que de nombreux amants quittent ton seuil, épuisés, tu persistes à être chaste pour moi seul; c'est la juste récompense que le poëte menteur retire de ses faux écrits.

Ah! cruel Amour, et toi plus cruelle encore, Néère, qui, hostile ou non, es toujours belle, un jour viendra sans doute où, libre d'amers soucis, je renverserai vos torches avec dédain. Déjà mon cœur devient de pierre et de fer; déjà je vous surpasse même en dureté, race perfide, beautés qu'hélas ! j'ai trop aimées, fléau insidieux de la sagesse. On ne me verra plus désormais vous adresser à genoux une humble prière, et essuyer en silence vos reproches sanglants. Blessé par vous, je ne dirai plus que c'est moi qui vous ai blessées; je ne verserai plus des larmes de repentir, je ne me dirigerai plus à contre-cœur vers un seuil où l'on m'accable de mépris. Ah! périsse quiconque peut se soumettre à de pareils affronts !

Dure Néère, Néère indigne de mes chants, dont le cœur est plus froid que les neiges des Alpes ! Quand viendra un amant couvert d'un riche manteau , tu ne me feras plus cacher dans le premier coin venu, afin de prendre les dieux à témoin et de lui jurer, sur sa tête,

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perfide ! et sur la tienne, que tes nuits s'écoulent chastes et solitaires, et que pas un homme ne franchit ton seuil. Quand viendra un amant à la bourse bien garnie, je n'appliquerai plus mes baisers à tes servantes, pour que tu dises en riant : « Excusez sa hardiesse, il est amoureux fou de ma servante. » Celui qui peut supporter sans douleur de telles humiliations endurera le vautour de Prométhée; il roulera avec joie l'énorme rocher de Sisyphe; il ne sentira pas les ardeurs de la soif dans les eaux de Tantale, et, renfermé dans l'airain de Pérille, il comprimera ses gémissements pour que l'affreuse machine ne vomisse pas ses cris avec la fumée.

SIXIÈME ÉLÉGIE

adis, un amant, atteint d'une flèche de l'Enfant ailé, languissait, quand tout à coup il sentit le dard glacé de la Mort. Les deux traits étaient restés sur son corps sans vie : l'Amour et la Mort vinrent chacun retirer le leur. L'Amour arracha le sombre fer à la pointe horrible. Ah ! que fais-tu, enfant? Ce ne sont point là tes traits. La Mort, de sa main livide, saisit le dard étincelant, et l'insensée disparut dans les airs.

A peine partis, ils reprennent tous deux leur triste office et vont à la recherche de leurs victimes. Les coups pleuvent des arcs étrangers, et chacun des assaillants produit un mal inconnu. La Mort maudit les vains effets de son arc puissant ; l'Amour pleure les ravages de sa main délicate. Enfin, à force de porter des coups trompeurs, ils reconnurent tous deux la cause de leur méprise. Les jeunes gens souillaient dans la poussière les pommettes de leurs joues, que l'Amour conviait, hélas! à de doux baisers. Mille têtes chenues se couronnaient de fleurs printanières, et Perséphone s'en arrachait les cheveux. Que faire? Ils jetèrent au loin leurs fausses flèches, et tirèrent tous deux de leur carquois un nouveau trait. Fort bien : mais le poison pénétra dans l'arc de l'Amour. C'est depuis ce jour qu'il a fait mourir tant de malheureux.

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