LIVRE DEUXIÈME
ma cendre muette, me rendait la vie par ses regards. Alors les jours et les nuits m'étaient agréables; j'aimais les présents de Cérès, j'aimais ceux de Bacchus. Les étoiles d'or brillaient au firmament resplendissant de clarté; le beau Phébus conduisait ses coursiers dorés. L'arbre était couvert d'un vert feuillage; la prairie était tapissée d'un gazon verdoyant, et de la source jaillissait une eau transparente.
Chose horrible! des joies inquiètes entremêlées de larmes, voilà ce qu'on appelle l'amour ! Le temps, qui calme tout, ne m'a pas guéri; les longs voyages n'ont point changé ma flamme. J'ai visité la terre féconde des Romains, après avoir franchi la Méditerranée et abordé sur les côtes de la Toscane, où l'Apennin, frappé du bruit de mes accents, a plus d'une fois porté mes plaintes aux flots sourds. J'ai vu les peuples de l'Autriche, où le Danube immense roule ses eaux célébrées sous un double nom. Les ruines de la Hongrie m'ont vu pleurant, non les tristes désastres de leur malheureux pays, non les fureurs d'un voisin sanguinaire, non les ennuis d'un long et pénible voyage, mais tes dédains, Justine, 6 toi plus dure que ces rochers que l'hiver accable de neiges éternelles! Transporté de là vers les côtes populeuses de la Belgique, les seuls champs qu'affectionnent Vénus et son fils, j'ai vu dans les carrefours cent beautés éclatantes, dont pas une, ma bien-aimée, n'a troublé mes regards.
Il est beau de garder sa foi. La déesse de Cythère, prenant pitié de ma douleur, m'a rendu à ma chère Es-
pagne. Toi aussi, désarmée en voyant la constance de ma flamme, tu as voulu compatir à mes maux. Tu as senti s'allumer en toi une étincelle de mes feux, et tu as condamné tes longues rigueurs. Plus de délai : déjà, pour que je le serrasse dans mes bras, tu tendais ton cou charmant; tu me donnais un baiser au doux murmure. Tes yeux non muets me promettaient quelque chose de mieux ; la main passée autour de mon cou, tu te penchais languissamment sur moi. Une heure suffisait pour nous unir voluptueusement tous deux et nous faire savourer les délices d'un amour réciproque. Pendant que nos langues entrelacées se joignent dans des baisers humides, qu'une main téméraire voltige çà et là, que nos yeux nagent ivres de volupté et que tout est prêt pour les doux sacrifices de Vénus, soudain, posant sur le seuil un pied fatal à l'amour, la méchante Larvie interrompit l'œuvre projetée...
Funeste vieille, que la déesse de Cythère te donne une vieillesse indigente, et qu'elle consume d'un feu tardif ton cœur percé de traits! Puisses-tune rassasier jamais ta honteuse flamme et ressentir toujours les ardeurs d'une cavale indomptée ! Que tes yeux, qui ont violé des amours aussi pures, ne dorment jamais sous la terre; qu'avant d'être ensevelis, les chiens furieux se les arrachent et qu'ils en dispersent les lambeaux dans les lieux écartés; qu'une vieille sorcière les ramasse dans son délire, et qu'elle les fasse brûler sur un autel magique, en vomissant sur eux d'horribles imprécations !
IIVRE DEUXIEME
HUITIÈME ÉLÉGIE
auvre lit , qui supportes le poids de ton maître immobile, sans une douce compagne, tu n'es témoin d'aucun plaisir. Hélas! quel sort ennemi m'a condamné à ne sentir sur ta couche que l'engourdissement du sommeil! Certainement tu serais plus heureux avec moi, et tu en es digne, si, comme autrefois, un dieu me comblait de ses faveurs; soit que la facile Julie se pendît à mon cou, Julie, la première étincelle de ma flamme; soit que ma seconde maîtresse, de ses lèvres vermeilles, m'appliquât, pendant de longues heures, de délicieux baisers, la trop difficile, la trop infidèle Néère, qu'à tort j'ai rendue célèbre par mes chants; soit qu'une autre beauté, digne de mes amoureux transports, embrasât mes sens.
Lit moelleux, je ne serais plus pour toi un sujet de honte, et tu ne porterais plus une masse inerte. Tu ne souhaiterais ni de réchauffer dans ton sein Vénus couchée avec Mars nu, ni de favoriser les doux larcins de l'inconstant Jupiter. Maintenant nous dépérissons tristement ensemble toute l'année, et mes destins t'obligent à partager mon sort.
Tendre Amour, enfant, délices de la terre et du ciel, et toi qui, sur une conque légère, rases la surface des flots, ô vous qui ranimez les cœurs languissants par d'agréables soucis, vous par qui sont fécondés Pair, la terre et Peau ! pourquoi me faire souffrir, moi, poëte au cœur si tendre, en me privant d'amour ou en m'accordant un amour malheureux?
Il m'en souvient, naguère quand j'étais sans amour, j'ai demandé que votre flamme ne s'éteignît pas en moi. Que de tourments m'a causes-cette simple paroleJ Je suis devenu la proie d'une indigne maîtresse. La perfide sait se vendre la même nuit à trois amants, et coucher seule en les éconduisant tous trois. « Ne manque pas de venir», dit-elle; on arrive, et la fourbe tient sa porte fermée. Elle connaît Part de tromper l'adolescent, l'homme mûr et le vieillard qui délire. Quand elle le veut, la parjure éclate en sanglots, et inonde ses joues joyeuses d'un ruisseau de larmes. Quoiqu'elle aime les présents* ceux-ci, loin de profitera celui qui donne, ne sont que les lourdes chaînes d'un long martyre. Celui qui a donné est relégué avec mépris parmi les vieux amants et ressemble à l'antique statue d'un dieu au milieu de son temple détruit. Celui qui vient de donner est trop nouveau, et ne mérite pas qu'elle le préfère à ceux qui lui sont unis par d'anciens nœuds.
Elle a mille prétextes pour demander des cadeaux à son amant; elle en a mille pour refuser de lui accorder une nuit. Tantôt elle attend un bel enfant : sur l'ivoire