LIVRE TROISIEME
DEUXIEME ÉLÉGIE
A Charles-Qiiint , empereur des Romains
~,harles, vous dont le bras invincible pouvait
^ seul conquérir à la fois tous les royaumes du
^ vaste univers, si les faveurs de la fortune
eussent permis qu'une tète si chère fût tou-
jours heureuse, la médaille que voici est l'œuvre d'un poëte-sculpteur; vous pardonnerez si l'art y fait défaut. Vous verrez d'un côté les colonnes d'Hercule, qui sont vos armoiries, s'élever au-dessus de la mer orageuse. L'autre côté , plus heureux , renferme votre auguste visage. D'où vient que vous le regardez vous-même avec admiration ? Est-ce parce que vous y voyez cet air qui commande le respect, qui respire la douceur, la noblesse, et n'a rien de commun avec le vulgaire?
Oui, très-bienveillant César, c'est là votre portrait; mais, hélas! ce sont des doigts novices qui l'ont poli. Il eût fallu pour l'exécuter les mains de Lysippe ou celles qui ont représenté aux anciens Pallas et Jupiter. Alors il aurait pu briller parmi les bustes des dieux; les dieux et
Jupiter en eussent été jaloux. Tracé par ma main téméraire, toute la majesté, toute la grâce ont disparu. Tel qu'il est, cependant, il pourra attester aux peuples lointains votre bonté; il affirmera aux siècles à venir vos exploits, César, et tiendra sa place dans l'histoire.
Les traits du visage annoncent ce que l'on est, ce que Ton fut; ils sont le fidèle miroir de l'âme. La médaille de bronze de Néron , qui subsiste encore, manifestera éternellement ses cruautés. On y voit cette main trempée dans le sang de ses proches, on y voit les marques du sang maternel, les richesses de la capitale du monde dévorées par un criminel incendie, les cadavres de tant de sénateurs immolés. Ainsi , en contemplant votre image, les siècles futurs connaîtront votre bonté, votre loyauté, votre zèle infatigable pour la religion et la justice, lors même que les pages de l'histoire se tairaient sur vous.