LIVRE PREMIER
TROISIÈME ÉLÉGIE
'il est un jeune homme qui rougisse de soumettre son cœur ingénu au joug d'une maîtresse, il ignore les feux de Vénus et n'a pas encore senti une flamme véritable. Celui qui renonce à un si doux servage a le cœur hérissé de glaçons. Si celle à qui tu refuses d'obéir est laide, soit, je ne conteste plus; mais si la déesse de Cythère lui a accordé le prestige de la beauté, tu es un barbare de ne vouloir pas l'aimer. Pour moi, je ne me plains ni ne rougis d'une belle. Jupiter lui-même a subi plus d'une fois l'empire de la beauté.
« Hélas ! de quelle ardeur secrète ma Julie me consume ! L'Etna bouillonne de moins de feux; Encelade, enseveli sous les roches du volcan, n'est pas dévoré par un pareil embrasement. »
Ainsi s'exprime, dans l'égarement de sa première flamme, le jeune homme dont l'Amour a percé le cœur d'une flèche inconnue.
Mais si notre maîtresse est belle , soumettons-nous à elle sans murmure et offrons aux fers nos mains vaincues. Certes, c'est quelque chose que d'être enfermé dans une
brillante prison, et il est doux de se sentir étreint par des chaînes dorées. Qu'elle me dicte ses lois, ma souveraine, et que ses belles mains s'arment envers moi du sceptre royal. A sa voix, je braverai et la pluie et les vents; je m'enfoncerai dans des chemins déserts au milieu de la nuit; je ne craindrai ni le froid, ni la chaleur, bien que l'Amour m'accable de tous ses feux. Je la suivrai partout où elle voudra, où la roue n'a jamais passé, où la barque ne saurait atteindre.
Elle consume mon cœur : puisse-t-elle le consumer toujours! Amour, ne sois point avare de tes traits. Ah! que cette flamme ne m'abandonne pas au déclin de mes ans, à l'heure où mes yeux se fermeront pour jamais! Alors, je pourrai la presser dans mes mains tremblantes, et mon àme s'exhalera au milieu des baisers. Arrêtée sur ces lèvres vermeilles, elle refusera peut-être d'aller plus loin et retournera joyeuse sur ses pas. Elle fuira l'Elysée et ses heureux vallons pour les baisers d'une maîtresse si pleine de charmes.
QUATRIÈME ÉLÉGIE
snAi ramène la verdure. Une vieille coutume, ma douce amie, défend de se promener,
pendant le mois de mai , sans un vert feuillage. Eh! bien, faisons une gageure. Si tu me prends sans vert, tu auras une parure pour ta gorge d'albâtre. Heureux présent, qui occupera sur ta personne une place dont la vue seule me cause mille joies! Mais à ton tour, si tu es dépourvue de vert feuillage, tu t'engages à me donner quelques baisers; de ces baisers qui savent ranimer la vie défaillante , quand tout espoir de guérison est perdu, et qui, arrachant une ombre livide à la barque du Styx, la ramènent dans des sentiers interdits. »
Ainsi parlai-je. Ma bien-aimée me répondit à voix basse, mais avec des regards dont l'éloquence disait tout : (( Si tu es vainqueur, tu recevras des baisers et quelque chose qui te paraîtra meilleur encore que mes baisers. »
Elle dit, et ses lèvres de rose pressèrent tendrement ma bouche avide. « Prends ceci, ajouta-t-elle , en attendant que tu gagnes le reste. »
Oui, je serai vainqueur, car tu ne me refuseras pas ton
appui, déesse de Cythère , à moi qui vénère ton pouvoir sacré et celui de ton fils. Alors, mieux que la vigne dont les rameaux lascifs se marient aux arbres voisins; mieux que le lierre dont les mille nœuds enlacent le chêne, mes bras étreindront le cou de ma belle. Rois couverts de pourpre, pardonnez votre défaite; je me rirai alors de toutes vos splendeurs.
CINQUIÈME ÉLÉGIE
ne seule femme occupera donc toutes mes pensées! Un seul objet me remplira de joie ou de tristesse! Un seul visage décidera de mes jeunes années dont Perséphone veut abréger le cours ! Que la cruelle résiste à mes feux ou qu'elle se laisse fléchir, la mort plane sur moi. Avec un amour malheureux je ne puis vivre, et la terre n'est pas la place d'un dieu. Ah! plutôt, que je meure en te tenant, ma douce amie! Que j'expire dans tes bras! Il vaut mieux mourir suspendu à ton cou charmant qu'attaché par un lacet au haut d'une poutre, comme l'amant d'Anaxarètes qui, pour se venger des amers dédains de sa belle, se pendit misérablement. C'est là le sort réservé à