LIVRE PREMIER
ceux qui aiment. Oh ! sous quel astre ennemi naissent les cœurs sensibles !
Fais que ces tristes présages disparaissent aux rayons de tes yeux, ces astres éclatants qui pour moi, souriants ou sévères, me donnent ou me refusent la vie, me donnent ou me refusent la mort. Beaux yeux, de grâce, accordez-moi la vie; de grâce, empèchez-moi de mourir. Je ne suis pas de ceux dont le trépas sert de triomphe. Applique, à la façon des colombes, tes lèvres de corail sur mes lèvres; exerce et ta langue et tes dents. Donnemoi cent, donne-moi mille délicieux baisers; donne-moi quelque chose de plus, ma douce amie, et je serai dieu.
Tu ne veux m'accorder ni des baisers , ni quelque chose de plus ; tu refuses de coller tes lèvres sur mes lèvres humides ; tu ignores les combats de la langue et des dents, et pourtant tes attraits effacent ceux des jeunes Romaines. Leur reine en beauté, tu les surpasseras bientôt en talents, si toutefois les dieux accordent à mes vers le don de persuader. Nous dépasserons les voluptueuses caresses de l'oiseau de Vénus et les amoureux ébats de l'inconstant Jupiter.
Ah! pourquoi ces rides qui altèrent ton visage? Ton front n'en sera que trop tôt sillonné. Pourquoi ces sourcils qui s'abaissent sur tes beaux yeux? Pourquoi ta noire chevelure n'ombrage-t-elle pas ton front? Un jour viendra que tes yeux morts s'enfonceront dans leurs orbites et que tes cheveux blanchiront sur ta tète glacée. Alors tes lèvres blêmes mendieront en vain des baisers ;
tes regards émoussés ne blesseront personne. Aucune guirlande de fleurs n'ornera ta porte; aucun amant ne chantera sur ton seuil muet.
Ah ! puisque le destin et le fuseau fatal des Parques le permettent, pendant que fleurit le glorieux printemps, cueille les roses. Non cueillies, elles languissent sur leur tige et tombent, laissant à leur place une épine que l'on dédaigne. Je cueillerai avec toi les présents parfumés de Flore; avec toi je parcourrai les sentiers fleuris. Nous foulerons les bosquets trempés de la rosée de Vénus; belle Flore, nous visiterons tes jardins. Là, ta main délicate détachera doucement la violette et le narcisse couleur de pourpre; moi, je te tresserai des couronnes de fleurs variées et je les poserai sur ta tête, ma Julie. Tantôt tu te coucheras mollement à l'ombre d'un myrte; tantôt tu me poursuivras, joyeuse et légère. Tantôt je me roulerai tranquillement sur l'herbe émaillée de fleurs; tantôt je m'élancerai sur tes traces à travers ces lieux enchantés.
Pendant ce temps, si Phébus jaloux, du haut de sa tour d'or, redouble pour moi ses feux, toi , ô toi qui seule tempères mon ardeur, épanche un souffle humide de tes lèvres de rose. Passant par la fournaise de ma gorge haletante, il glissera jusqu'au fond de mon cœur embrasé , et éteindra un bûcher que tous les fleuves de la terre, que toute l'eau des mers mises à sec ne refroidiraient pas.
A qui réserves-tu ces yeux d'où jaillit un or pur? ces