‹ ElégiesChapitre 7 sur 42 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

doigts mignons? ce pied charmant? Pour qui ce corsage qui emprisonne ton sein d'ivoire? A qui sont destinés tes sourires et tes mots caressants? A qui cette chevelure arrangée avec art? Quel sera l'heureux possesseur de tes baisers? Sans doute tu gardes tout cela pour le nocher farouche qui promène sa vieille barque sur l'eau du Léthé. Tu passeras de ses embrassements à ceux de Pluton; la triple déesse en frémira de jalousie. Vers toi se presseront en foule les héros des premiers âges , les yeux caves, les joues livides, et Paris, et Thésée, et le perfide Jason, accourant tous au bruit de ta beauté. Que les faveurs de ces ombres royales ne t'inspirent pas de dédain pour moi qui suis plein de vie. Repose-toi languissante dans mes bras, je me coucherai sur ton sein, j'exhalerai mon àme avec mes baisers, je retrouverai dans tes baisers ou mon àme ou la tienne, ma douce amie, mais plutôt la tienne, afin que je vive de ton cœur et toi du mien.

Faisons ainsi présider l'amour aux belles heures de notre jeunesse; la Mort approche, le front ceint d'un nuage éternel.

Et vous, amis, qui remarquez mes soupirs, mes yeux abattus, mes pas chancelants, vous qui riez des mots vides de sens qui m'échappent et de la pâleur de mes traits, vous direz un jour, en apprenant quel fut le prix de mes souffrances : « Sa flamme n'a pas été perdue. »

3o ÉLÉGIES

SIXIEME ÉLÉGIE

gpçUE n'ai-je en ce moment les doigts de Praxitèle! Que n'ai-je les mains de Mentor, celles ,de Lysippe et de Phidias! La belle Julie veut iètre sculptée par mon ciseau; il ne lui suffit pas d'avoir son nom dans mes écrits. Je suis incapable, je l'avoue, de reproduire une beauté céleste; mais braver les ordres de ma maîtresse serait un crime.

Je ne choisirai pas, ma douce amie, le marbre dur; cette matière ne convient qu'aux cœurs insensibles. C'est un ciseau d'or qui me rendra tes traits; les moelleux contours de tes joues échappent à l'outil d'acier.

Déjà mon talent grandit; je crois sculpter la divine Vénus elle-même. Mais pendant que je t'envisage et que je considère de près tes yeux rivaux de ceux de Phébus, mes yeux ne peuvent résister aux traits que dardent tes regards, et ma main défaillante laisse tomber son ciseau accoutumé. Mon esprit ébloui, en extase, perd tout sentiment de l'art et s'oublie lui-même. Ah! il n'appartient pas à un mortel de peindre les déesses. Ma raison s'égare, je demeure tout interdit; hélas! je suis ravi à moimême.

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