DES SALAIRES
La production est le résultat du travail ; mais le travail reçoit du capital les matières premières qu'il façonne , et les machines par lesquelles il est aidé dans cette opération , ou , plus rigoureusement parlant , ces articles sont le capital même.
L'ouvrier est quelquefois propriétaire -de tout le capital que son travail exige. Le cordonnier et le tailleur ont quelquefois en propre, non - seulement les outils avec lesquels ils travaillent , mais même le cuir ou le drap qu'ils emploient. Bans tous les cas semblables, le produit appartient en totalité à rbomme par le travail duquel il a été obtenu.
Dans le plus grand nombre des cas , mais surtout lorsque la société est très-civilisée , l'ouvrier et le propriétaire du capital sont
deux personnes différentes. L^ouvrîer n'a ni matière première ni outils : ces objets lui sont fournis ^ar le capitaliste. Celui-ci , en faisant cette avance , compte , comme de raison , sur une récompense. De même que l'objet confectionné par le cordonnier, quand il avait le capital en propre , lui appartenait en entier , et formait la totalité de sa récompense comme ouvrier et comme capitaliste ; '. dans le cas que nous venons de citer, le produit résultant du travail appartient en même temps à l'ouvrier et au capitaliste , et ce produit , ou sa valeur , doit être partagé entre eux. Leurs récompenses , ou indemnités respectives , doivent être prises sur le produit, et ces deux indemnités réunies égalent la valeur entière du produit..
Toutefois , au lieu d'attendre que lés produits soient obtenus , et que la valeur en ait été réalisée, ce qui entraine des délais et des incertitude^ , on a trouvé qu'il était plus commode pour les ouvriers de recevoir leur part à l'avance. La forme sous laquelle on a trouvé plus convenable qu'ils la reçussent ,' est celle de salaires. Quand la part des produits qui revient à l*Ottvider a -été reçue en
34 DE tA DISTRIBUTIOK.
entier par lui , soùs forme de salaires , ces produits appartiennent exclusivement au capitaliste , puisqu'il a de fait acheté la part de l'ouvrier et la lui a payée d'avance.
^ \. Le taux des salaires dépend de la proportion entre la population et V emploi quelle peut se procurer , ou, en d'autres termes , entre la population et les capitaux.
Nous voici arrivés à la question de savoir ce qui détermine la part de l'ouvrier, ou la proportion suivant laquelle les produits , ou leur valeur, sont partagés entre lui et le capitaliste. Quelle que soit la part de l'ouvrier » elle règle le taux des salaires , et réciproquement,, c'est le taux des salaires qui règle la part des produits , ou de leur valeur , que l'ouvrier reçoit.
Il est très-^evident que la fixation des parts entre l'ouvrier et le capitaliste , est l'objet d'un marché entre eux ; mais quand il y a un marché , il n'est pas difficile de voir de quoi les conditions de ce marché doivent
dépendre. Tous les marchés-, lorsqu'on les fait librement, sont réglés par la concurrence , et les conditions changent selon que la proportion varie entre l'offre et la demande.
Commençons par siypposer qu'il existe un certain nombre de capitalistes , possédant une certaine quantité de vivres, de matières premières et d'outils ou de machines ; qu'il existe aussi un certain nombre d'ouvriers , et que la proportion suivant laquelle les produits sont partagés entre ces deux classes dé producteurs , se trouve fixée d'une manière quelconque.
Supposons ensuite que le nombre des ouvriers s'est accru d'une moitié , sans qu'il y , ait eu aucun accroissement dans la tfnasse des Capitaux. Les choses nécessaires pour l'emploi du travail , c est-à-dire les vivres , les outils et les matériaux , existent en même quantité qu'auparavant ; mais pour chaque centaine d'ouvriers , on en trouve sdors cent cinquante. Il y a donc cinquante hommes qui sont en danger de demeurer sans ouvrage^ Pour y remédier, ils n'ont qu'une ressource ,
c^est de chercher à supplanter ceux qui ont ' obtenu de Temploi avant eux ; c'est - à - dire qu'ils, doivent offrir de travailler pour une -moindre rétribution. Alors le taux des salaires baisse nëcessairement.
Si nous supposons, d'un autre côté, que la masse des capitaux a augmenté , tandis que le nombre des ouvriers est demeuré le même , l'effet contraire doit avoir lieu.
Les capitalistes possèdent une quantité plus grande de moyens de faire travailler , c'està-dire un surplus de capital dont ils désirent tirer des profits : pour cela il leur faut un surcroît d'ouvriers. Ces ouvriers sont tous employés par d'autres maîtres , et pour les attirer il n'y a qu'une ressource , c'est de leur offrir de plus forts salaires. Mais les maîtres pour lesquels ces ouvriers travaillent, «e trouvent daus le même cas , et leur feront des offres encore plus élevées pour les engager à rester. Cette concurrence est inévitable , et son effet nécessaire est une augmentation du 'taux des salaires.
Il est donc évident que si la population augmente sans que la masse des capitaux s'ac-
BE LA DISTRIBUTION. 3j
croisse , les salaires baissent ; et que si la masse des capitaux s^accroît sans que la population augmente , les salaires- haussent. Il est évident aussi que si Tune et Fautre augmentent, mais dans une proportion différente , l'effet sera le même que si Tune Bravait pas augmenté et que l'autre eut reçu un accroissement égal à la différence. Supposons, par exemple, que la population se soit accrue d'un huitième^ et la masse des capitaux d'un huitième également ; c'est la même chose que si elles étaient restées stationnaires, quant à l'effet qui en résulte^ à l'égard du tra- Tail. Mais supposons qu'en outre du huitième précité , la population §e soit accrue. d'un autre huitième ; dans ce cas l'effet sur le taux des salaires serait' le même que si la masse des capitaux ne se fût pas accrue et que la population eût augmenté <l'un huitième.
En général, nous pouvons donc affirmer, toutes autres choses demeurant d^ns le même état, que si le i*apport qui existe entre la masse des capitaux et la population reste le même , le taux> des salaires restera aussi le même ; si le rapport de la masse des capitaux à la population augmente^ le taux des salaires
36 DE LA niSTRIBUTIÔN.
s'élèvera ; . si , au contraire , le rapport de la population à la masse des capitaux augmente , le taux des salaires baissera.
Cette loi une fois bien comprise , il est aisé de découvrir les circonstances qui , dans un pays quelconque ^ déterminent la condition de la grande masse du peuple*. Si cette condition est aisée et confortable, il suffit, pour la maintenir telle , ^e faire en sorte que les capitaux augmentent aussi rapidement que la population , ou bien d'empêcher la pt^ulation d'augmenter plus vite que les capitaux. Si la condition du peuple n'est pas telle que nous venons de le dire, cm ne peut la rendre telle que de deux manières , soit en hâtant l'accroissement des capitaux*, soit en retardant celui de la population ; c'est-à-dire en augmentant te rapport qui existe entre les moyens de faire travailler le peuple et le nombre d'individus qui composent ce peuple.
îi les capitaux avaient une tendance natule à s'accroître plus vite que la population , n'y aurait pas de difficulté à maintenir le aple dans une condition prospère. Si, au itraire , c'était la population qui eût une
tendance naturelle à augmenter plus vite que la masse des capitaux, la difficulté serait trèsgrande ; les salaires auraient une tendance continuelle à baisser. La baisse des "salaires produirait chez le peuple une pauvreté de plus en plus grande , accompagnée de ses suites inévitables, la misère et le vice. A mesure que la misère, fruit de la pauvreté, augmen-' terait, la mortalité augmenterait paiement.
Le manque des choses nécjessaires . au bîen^ être ferait que, des nombreux enfans nés dans chaque famille , il ne s^en pourrait élever qu^une faible partie. Quelle que fut la proportion suivant laquelle la population tendrait à augmenter plus vite que les capitaux , les individus existans mourraient dans la même proportion : le rapport entre T accroissement des capitaux et celui de la population demeoH rerait alors le même, et* le taux des salaires cesserait de baisser.
Que la population ait une tendance à s'accroître plus rapidement que la masse des capitaux ne s'est accrue dans la plupart des pays, c'est ce qui est prouvé d'une manière incoiitcstable par la condition de la popul»* tion dans presque toutes les parties du globe^
4o DE LA Dl&TRIBUTION.
Dans presque tous les pays , la condition de la grande masse du peuple est misérable. La chose serait impossible si les capitaux s^ étaient accrus plus rapidement que la population.
Dans ce cas , les salaires se fussent nécessairement élevés 9 et auraient placé Touvrier dans un état bien au-dessus du besoin.
Cette misère générale de la race humaine est un fait qu'on ne peut expliquer qu'à l'aide d'une des deux suppositions suivantes : ou la population a une tendance à s'accroître plus rapidement que les capitaux, ou bien l'on a empêché par des moyens quelconques les capitaux de suivre la tendance qu'ils ont à s'accroître. Ces deux suppositions fournissent donc la matière d'une enquête de la plus haute importance.
§ II. Preuçe de la tendance de la population à
s'accroître rapidement.
La tendance naturelle de la population à augmenter peut se conclure de deux ordres de faits : ceux que présente la constitution physiologique de la femme , et ceux qu'of-
DE LA DISTRIBUTION. ^l
frent les tableaux de population publies dans différens pays.
Les faits qui tiennent à la constitution physiologique de la femme sont bien constates, et forment des bases certaines pour appuyer une conclusion. On verra que les tableaux des naissances et décès publiés dans différens pays sont , ou des suppositions sur la conformité desquelles avec Fétat réel des choses -nous ne pouvons pas compter , ou des exposés de faits de telle nature qu'ils ne prouvent rien touchant les points en discussion.
On ne peut contester que le degré d'accroissement de Fespèce humaine ne dépende de la constitution de la femme. Les faits qui sont parfaitement constatés à cet égard , et les notions additionnelles que la physiologie et Tanatomie comparée peuvent tirer de Tanalogie de quelques espèces d'animaux avec l'espèce humaine , fournissent des moyens très-satisfaisans pour arriver à une conclusion sur ce sujet.
Les femelles d'animaux dont la durée et le mode de gestation sont presque semblables à ceux de la femme , et qui ne font qu'un petit
4l DE LA DISTRUIIITION.
à la fois, peuvent, lorsqu'elles sont placées dans des circonstances favorables , donner une naissance par année , depuis le temps où ta faculté de produire commence, jusqu'à celui où elle finit ; déduction faile d'une année de temps à autre , ce qui , au bout du compte , fait trèspeu spr la totalité.
L'allaitement d'un enfant , lorsqu'on le continue pendant plus de trois mois, tend à éloigner l'époque de la conception au delà de la période d'une année. C'est, il faut l'observer, la seule particularité physiologique qui donne lieu à trouver quelque différence dans la fréquence des naissances , en comparant la femme aux femelles des espèces d'animaux dont nous avons parlé.
Pour raisonner avec une exactitude rigoureuse , il faut tenir compte de cette particularité. Hé bien , faisons-le assez largement pour comprendre toutes les interruptions; disons . qu'il est naturel à la femme de donner naissance. à un enfant tous les deux ans. En Europe, la •partie du monde à laquelle nous pouvons borr à présent nos observations, la période duit laquelle les femmes sont capables de faire
DE LA mSTKIBUTION. 4^
des enfans sVtend depuis seize ou dix-sept ans jusqu^à quarante - cinq. Faisons une nouvelle concession , et disons que cette période ne s^étend que depuis vingt ans jusqu'à quarante. Elle contient alors , au taux très - diminué d'une naissance tous les deux ans, du temps pour dix naissances; nombre qu'on peut regarder comme naturel à la femme.
Dans des circonstances favorables, la mortalité est très-faible parmi les enfans. Elle est inévitable parmi les enfans des gens très-pauvres , par le manque des choses nécessaires au maintien de la santé. Parmi les enfans des personnes aisées , qui connaissent et pratiquent les règles d'une bonne hygiène , la mortalité est faible ; et il n'y a pas de doute qu'en suivant des méthodes mieux entendues pour régler la nourriture, l'habillement, les promenades , les exercices corporels et l'éducation des enfans , cette mortalité .même serait considérablement diminuée.
Nous pouvons donc conclure que , dans les circonstances les plus favorables, dix naissances sont le terme moyen de la fécondité chez les femmes, et que du nombre des en-
44 ITE I'^ DISTRraUTIOH.
fans n^s daas cette proporlion , il ne devrait mourir qu'une très-petite fraction avant T^e de raison. Pour les cas accidentels de stéri- Kté, et pour cette faible mortalité , allouons beaucoup au delà de ce qui est nécessaire , nne déduction de la moitié des naissances ^ et disons que tout couple d'humains unis de bonne heure , pouvant se procurer abondamment toutes les choses nécessaires au bienêtre physique , exempts de la nécessité de se livrer à un travail excessif , et assez intelligens pour faire usjige de leurs ressources, de manière à prévenir les ilialadics et la mortalité parmi eux et leur famille , élèvera cinq enfans. S'il en est réellement ainsi , il devient superflu de se livrer à des calculs rigoureux pour prouver que la population serait doublée au bout d'un petit nombre d'années ; la chose est évidente au premier aspect.
Pour combattre une conclusion aussi bien fondée que celle-ci, on a eu recours à certaines tables de population , principalement des naissances et des décès , publiées dans différens pays. Les raisonnemens déduits de ces tables éludent le point en discussion. Je connais pas de tables, en leur accordant
même un mérite qu'elles n'ont jamais , celui de l'exactitude , qui indiquent autre chose que le simple fait touchant Taccroissemént de la population. Elles montrent , ou sont censées montrer , si une population augmente ou non, et, si elle augmente, dans quelle proportion. Mais quand il paraîtrait , d'après ces tables , que la population de chaque pays du monde est stationnaire , nul homme susceptible de raisonner n'en conclurait que la race humaine est incapable de s'accroître. Tout le monde sait que dans la plupart des pays la population est stationnaire ou à peu près telle ; mais qu'est-ce que cela prouve , si l'on ne nous fait pas connaître quelles causes l'empêchent d'augmenter ? Nous savons bien qu'il existe deux choses qui peuvent l'empêcher d'augmenter, quelque forte que soit sa tendance naturelle à s'accroître. L'une est la pauvreté , dont l'effet est tel que , quelque grande que soit la quantité d'individus qui naissent dans cet état, tous, à l'exception d'un certain nombre , subissent une mort prématurée. L'autre cause est la prudence qui fait pu qu'il se contracte peu de mariages, ou bien qu'on prend soin que les enfans , fruits de ces unions , ne dépassent pas
un certain nombre. Il est inutile de nous apprendre que la population reçoit peu ou point d'âccroisseinens dans certains pays,: si Ton ne nous fait pas connaître en même temps d'une manière précise , jusqu'à quel point la pauvreté , la prudence ou d'autres causes agissent pour empêcher cet accroissement.
En disant donc que la population a unç telle tendance à s'accroître qu'elle pourrait doubler en un petit nombre d'années, nous émettons une proposition appuyée sur les plus fortes preuves , et rien qui mérite le nom de preuve^ n'a été avancé pour la combattre. .
§ III. Preiwe d'une moindre tendance des capitaux à s * accroître rapidement
Nous avons maintenant à considérer la tendance que les capitaux peuvent avoir â s'accroître. Si les capitaux augmentaient aussi rapidement que la population ^ pour chaque nouvel ouvrier produit , les moyens de le nourrir et de l'employer se trouveraient produits en même temps , et il ne s'ensuivrait aucune diminution dans le bien-être de la grande masse du peuple.
DE tA BISTHIBUTION. 4)
Dès qu'on a compris de quelle source tout accrois^jeinent de capital doit provenir , ôti ne peut plus conserver Topinion de son accroissement rapide. Tout accroissement de capital provient d'épargnes. C'est une proposition qui exclut toute exception ; la preuve de plus en est si claire , qu'ellç n'a guère besoin d'être exposée. Tout capital est naturellement le résultat de la production ; c'est une portion du produit annuel de la terre et du travail graduellement accumulé. Pour qu'une portion quelconque du produit annuel soit mise de coté , afin d'être employée'comme capital , il faut que celui à qui elle appartient se prive de la consommer ; car ce qui est anéanti ne saurait former un capital. Tout capital est donc formé de la portion du produit annuel qu on a épargnée , au lieu de la destiner à la consommation.
Maintenant , bien qu'on trouve que , là où les propriétés sont garanties , il existe chez l'homme une grande disposition à économiser ; disposition suffisante pour imprimer un mouvement progressif aux capitaux , lorsque le gouvernement n'ouvre pas de larges voies à la consommation , et que les difficultés qu'é-
prouve la production ne sont pas très-grandes, cette disposition a été néanmoins assez faible , dans presque toutes les situations où les êtres humains se sont trouvés placés jusqu^à présent, pour tendre la progression lente.
Il continuera d^en être ainsi, c^est ce qui semble assuré d^a|>rès les principes les mieux établis touchant la nature humaine.
Le produit annuel est toujours distribué de
telle manière que de deux choses IWe , ou la grande masse, du peuple est abondamment pourvue de tout ce qui est nécessaire pour la faire subsister et lui procurer des jouissances, et alors une plus petite portion du produit annuel va grossir les revenus des riches ; ou bien la grande masse du peuple est réduite au strict nécessaire, et il y a naturellement une classe dont les revenus sont considérables. La situation de toute société approche de Tun ou Fautre de ces deux cas. Examinons les motifs qui peuvent alors porter à épargner.
• ' Dans le cas où il y a une classe nombreuse
réduite au strict nécessaire et une classe de
riches , il est évident que la première n^a pas
le moyen de faire d'épargnes , la considération de ses motifs devient donc superflue. Il est bien connu qu'une classe de riches placée au milieu d'une masse de pauvres n'est pas disposée à économiser. La possession d'une grande fortune aiguise généralement l'appétit pour les jouissances immédiates ; et l'homme déjà maître d'une fortune qui lui procure toutes les jouissances ^ue la fortune peut procurer , n'est guère porté à économiser. Pourquoi se priverait-il d'une jouissance présente, pour accumuler , ce dont l'emploi est si insignifiant pour lui? Cette influence même exercée par le riche sur les opinions des autres , la seule chose que donnent les richesses plus que modiques, esta un certain degré de fortune , assez considérable , sinon pour satisfaire l'esprit de la plupart des hommes , du moins pour rendre le désir d'amasser incapable de contre -balancer celui plus puissant des jouissances immédiates. Dans un tel état de la société , tout accroissement rapide des capitaux peut être regardé c(Hnme moralement impossible.
Examinons maintenant l'état de. la société dans lequel une partie considérable du produit annuel e&t distribué parmi la grande masse du
5o DE LA DISTRIBUTION.
peaple. Dans cet état , ni la classe qui travaille, ni celle qui vit sans ii^vailler n'ont de motifs puissans pou^r économiser.
Lorsqu'un homme possède ( ce que nous supposons être po^dé aujourd'hui par la grande masse du peuple ) la nourriture , le ' vêtement , le logement , Qt toutes les autres choses suffisantes pour rendre l'existence non* seulement comiqo4e t maïs .même agréable, il possède les moyens de se procurer toutes les jouissances réelles de la vie humaine : le reste est en grande partie im^inaire. Les plaisirs qu'il peut ajouter à ceux dont il jouit déjà ne sont y comparativement à ceux-ci , ni bien nom* bTe^x , ni bien vifs. L'expérience que nous avons des lois de la nature humaine, nous défend de supposer qu'^ne portion considérable de la race humaine , etivii^nnee des tentations qu'excitçnt des jouissances présentes, abandonnera une grande partie des plaisirs les plus réels de la vie, pour accumuler les moyens de se procurer à une époque éloignée quelques plaisirs imaginaires. 11 y a deux classes d'hommes, les uns chez qui la puissance du raisonnement est forte , et qui sont capablesi de résister à un plaisir présent pour en obt^nie .tin plus gr^id
DE LAl DISTiUBUTlOM. 5f
par la suite ; les autres diezTqur la raison est faible ^ et qdî peùveut rarement résister aux at* tfaits d'une joûisi^&nce immédiate. Ce n^est pas, naturellement, dans la dernière classe qu'on peut s'attendre à. trouver de la disposition à éeonomisen D'un autre côté , les hommes chez <iui la raison est assez forte pour qu'ils puis-^ «entsé former une idée ju^te des plaisirs , ne manqueront pas d'apercevoir que ceux qu'ils * peuvent obtenir en entassant derfier sur denier, après que tous les désirs raisonnables sont si^tisfaits, n'égalent pas les plaisirs auxquels, dans les circonstances que nous avons supposées , ils doivent renoncer pour y parvenir. Dans de telles circonstances, les principes siupérieurs et inférieurs de notre nature s'opposent à l'ac* cumulation ; elle ne peut donc avoir lieu. L'amour du repos lui-même , l'un des principes les plus puissans par lesquels no4s sommes mus , est ici Tennemi décidé de l^ccumulation ; en effet , si un homme consent à se dispenser d'user d'une certaine portiorf des choses utiles ou agréables qu'il pourraif se procurer avec les fruits dé son travail, il peut, dans la même pi^oportion , se dispenser de travailler , et s'abandonner à toutes les douceurs du repos. Quant ^ l'influence que donne, la possession des rir
s 2 DE LA DISTRIBUTION.
chesses sur Topiiiion des autres hommes , il n^estpas nécessaire d^en parler, parca que tout ce que les épargnes d'un ouvrier pourraient lui en procurer, n'offre pas une perspective assez brillante pour agir comme un puissant véhicule.
En voilà assez de dit sur la force du véhicule qui, dans les circonstances supposées, peut agir sur la classe ouvrière. Ce qui reste du ]i)rpduit ^annuel, après qu'on en a déduit la part de cette classe, est distribué, soit par grandes portions à un petit nombre d'hommes très-riches^ soit par petites portions à un grand nombre d'hompies d'unfè fortune médiocre.
^ous ayons déjà examiné quels peuvent être les motifs pour accumuler , là où il existe de grandes fortunes , et nous avons vu que ces motifs ne sont jastiais de nature à produire de très- • grands effets. INous devons maintenant examiner quel motif il y a pour accumuler , dans une société qui présente un grand nombre de fortunes médiocres et point de fort^mes considérables. En ce qui concerne les jouissances physiques, les fortunes médiocres procurent tout ce que les plus grandes fortunes peuvent procurer. Il n'y a donc, dans cet état de choses, que deux motifs qui puissent contre-balancer le
penchant toujours si fort qu'on a pour les jouis* sances immédiates; savoir , le désir d'exercer une influence sur l'opinion des autres hommes^ ou celui de faire un sort à ses enfans.
La société , dans un tel état, ne présente que deux classes d'individus : des personnes jouissant d'une fortune indépendante du travail de leurs bras , mais médiocre y et un corps de laboureurs et d'artisans bien payés.
Maîtres d'une fortune sufBsante pour leur assurer une entière indépendance , leur procurer toutes les jouissances physiques , et leur permettre même de déployer de la recherche, du goût et de l'élégance , les individus de la première classe , qui forment la portion prépondéraiite de la société , celle qui en règle le ton , les opinions et les amusemens, no sont pas dans la position d'hommes dont l'imagination est susceptible de se laisser éblouir par l'éclat des grandes richesses , et sont probablement peu disposés à témoigner une vénération remarquable pour ceux qui les possèdent. Les gens de la classe ouvrière sont rampans et serviles , là où le courroux de l'homnae riche est terrible, et ses petites faveurs importantes ;
54 I>£ l'A DISTRIBUTION.
mais lorsquHIs sont placés 4ans uae vsituation qui leur dqnne tout le sentiment de leur indépendance y et qui leur permet de cultiver leur esprit, ils se laissent peu imposer par le faste' des hommes riches. Cet état de la société est donc tel que la possession de grandes richesses ne donne guère d^infiuence sur les opinions des autres hommes, ^i par conséquent il ne peut offrir de puissans motifs pour économiser.
Quant au désir de faire un SQrt à ses enfans, si un homme ne désire pour lui-même rien de plus qu^une fortune médiocre , il ne doit guère étrç porté à désirer davantage pour ses enfans. La fortune quHl désire pour eux ne saurait donc être plus cpnsidérable qu^il ne faut pour les placer dans la situation où il est lui-même, jl sera jaloux de leur procurer , pour commeneei* leur carrière avec avantage, les moyens qu'il a eus , ou qu^il aurait désiréavoir en comflEiençaiyt la tienne. Porté jusqu^à ce point seulement , le désir de pourvoir ses enfans devrait être assez général , et assurerait un léger accroissement de capitaux. Cet état de la société pourrait donc être considéré comme le plus fayorable à Taccumulation, sauf les cas où des
DE LÀ mSTaiBUTIOK. 55
kommes, possédant toutes les connaissances et toute la puissance de là vie civilisée , sont transportés dans un pays entiè!f ement, ou presque entièrement inhabité, et ont la faculté dé Cultiver sans restriction les espèces ' de terre les plus productives. Ce sont des incidens si extraordinaires et si rares, qu^eû recherchant les lois générales qui régissent les sociétés humaines , il suffit de montrer qû^ùû ne \éé a pas oubliés*
Tels sont les faibles effets qu^on peut attendre des motifs qui portent à atcumtiler. Mais la preuve de la tendance qu'a la population à augmenter plus rapidement que les capitaux, ne repose pas sur ce fondement , tout solide qu'il est. La tendance de la population à s'accroître, quelle qu'elle puisse être , grande ou petite, est, dans tous les cas, uniforme. Quel que soit lé taux suivant lequel elle s'est accrue à une certaine époque , on peut compter qu'elle s'accroîtra dans la même proportion , à toute autre époque, si elle se trouve placée dans des circonstances également favorables. Le cas à l'égard des capitaux est contraire. A mesure que les capitaux augmentent , la difficulté dé les angtnenter devieht de plus en plus grande ,
jusqu^à ce qu^en&n tout accroissement devienne impossible. Uévidencede cette proposition résulte immédiatement de la loi > antérieurement expliquée , suivant laquelle le capital s'applique àFagriculture.
Si , après que la terre de la première qualité a été épuisée , on applique un capital à une terre neuve d'une qualité inférieure , ou par portions successives , avec des produits moindres , à la même terre , les produits diminuent à chaque nouvelle application de capital. Mais si rintérct du capital diminue successivement , le fonds annuel , sur lequel on faisait des épargnes , diminue aussi dans la même proportion ; la difficulté de faire des épargnes augmente ainsi continuellement, et à la (in il devient toutà-fait impossible d'en faire.
11 est donc suffisamment démontré que la population a une tendance à s'accroître plus rapidement que les capitaux. Ce principe une fois établi , il n'est nullement important pour l'objet actuel de rechercher quelle est Ija rapidité de cet accroissement. Quelque lent que puisse être l'accroissement de la population , pourvu que celui des capitaux soit plus lent
encore, les salaires baisseront à un tel point , qu^une portion de la population mourra régulièrement de misère ; et cette terrible conséquence ne peut être évitée qu^en trouvant des moyens d'empêcher Taccroissement de^ capitau| de rester en arrière de celui de la population.
§ IV. Les moyens qu on emploierait pour forcer les capitaux à augmenter plus vite qu'Us nont de tendance naturelle à le faire ^ ne produiraient pas d'effets cu?antageux.
Il y a deux modes suivant lesquels on peut employer des moyens artificiels pour faire que la population et les capitaux marchent de pair. On peut chercher des expédiens, soit pour diminuer la tendance de la population à s'accroître , soit pour accélérer le mouvement naturel qui opère Faccroissement des capitaux.
Les principaux moyens , à Taide desquels les législatures ont en leur pouvoir de changer le cours des actions humaines » sont les châtimens et les récompenses. Les uns ni les autres ne sont guère propres à arrêter la tendance de
58 DE LA DldTHlBUTION.
Fespèce hamaine à croître et multiplier. Supposons qu^on proposât une loi infligeant une peine au père et à la mère d'un enfanl né à une époque où ils n^ont pas les moyens de Télet^er; il ne serait pas facile de trouver un mode de punition proportionné au délit qui ne répondît à peu près autant d'inquiétude dans la société , que la chose à laquelle il serait destiné à remédier ; il ne serait pas non plus très*aisé de déterminer en quoi consistent les moyens d^élever un, deux, trois ou un plus grand nombre d'enfans. Accorder des récompenses aux individus qui n^auraient pas eu d^enfans , et le faire de manière à influer utilement sur le mouvement de la population, serait encore plus difficile.
La législation , dans les cas non soumis à son action directe , peut quelquefois produire de grands effets par une action indirecte. Lors , par exemple , que la satisfaction d^un désir a lieu d'une manière nuisible , et quHl ne peut être facilement réprimé par des châtimens ni des récompenses, la législation l'amène quel- ^efois à se satisfaire d'une manière moins nuisible, ou lui donne une direction innocente. Si les législatures ont pris Ae% mesures pour
DE LA DISTRIBUTION. Sg
stimuler raccroissement de la population ( ce que très-souvent elles ont fait, quelquefois par des moyens directs, plus fréquemment par des moyeos indirects ) , une législation aussi pernicieuse demande à être corrigée.
La puissante influence de la sanction populaire pourrait , dans ce cas , ainsi qub dans plusieurs autres, être employée avec un grand avantage. Il suffirait peut-être que le blâme public pesât de toute sa force sur les hoomies qui , par kur imprévoyance , et en se créant une nombreuse famille , sont tombés dans la pau* vreté et la dépendance, et que Tapprobation publique devînt la récompense de ceux qui par une sage reserve se sont garantis de la mif* sère et de la dégradation.
Le résultat auquel on doit viser, est d^assurer a la grande masse du peuple tout le bonheur que Tunion matrimoniale est capable de procurer, en prévenant les maux que Taccroissement trop rapide de la population amène avec lui. Il y a lieu d'espérer que les progrès de la législation, ceux de réducation du peuple, et le décUn de la superstition accompliront la tâche difficile de concilier ces importans objets.
6o DE LA DISTRIBUTION.
Tels sont les modes suivant lesquels la le'gis- Isttion peut diminuer la tendance de la population à s'accroître. D reste à rechercher par quel moyen elle peut augmenter cette tendance à 1 -égard des capitaux. Ces moyens sont paiement directs et indirects. Comme 1^ législature, si elle tst habile , a une grande influence sur les goûts dfe la nation, elle peut mettre la frugalité à la mode, et rendre la prodigalité déshonorante. La législature peut aussi opérer cette division de propriétés que Fexpérience nous montre comme la plus favorable pour faire des' épargnes; mais nous avons vu que même dans cette situation delà société , les motifs qui peuvent porter à économiser, ne produisent pas un grand effet. Dans plusieurs pays on a adopté des lois somptuaires. De cette manière, la législature a agi directement pour augmenter la somme des épargnes. Toutefois il ne serait pas facile de faire des lois somptuaires dont l'effet fût très -grand, sans une intervention minutieuse et vexatoire dans les affaires les plus simples de la vie domestique.
Il y a certainement une méthode au moyen de laquelle la législature pourrait produire de grands effets sur Taccumulation des capitaux ;
Mt LA DISTRIBUTION. 6l
îeîte pourrait prendre telle portion ' qu^il lui plairait du produit net de Tannée^ et le convertir en capital. Nous avons donc uniquement à rechercher de quelle manière cette opération pourrait se pratiquer et quel effet elle produirait.
Le moyen de prendre telle portion du pro*
duit annuel qu^on jugerait à propos est tout
-simple. Une taxe sur les revenus, établie à un
taux convenable, remplirait parfaitement ce
but
La législature pourrait employer le capital qu^elle aurait créé de la sorte , de deux manières ; elle pourrait le prêter à des {>ersonnes qui remploieraient , du elle pourrait s^en réserver remploi.
La méthode la plus simple serait peut-être de le prêter aux manufacturiers et capitalistes qui le demanderaient et qui pourraient donner des garanties pour le remboursement. L'intérêt de ce qui serait prêté de la sorte une année , pourrait être employé comme capital Tannée suivante. Chaque portion annuelle formerait ainsi un intérêt composé et si l'intérêt se maintenait
à un taux rsdsonnablenient élevé, elle se double-^ rait en très-peu de temps. Si les salaires parais-? saient tendre à baisser, il serait à propos d'éle-* ver la taxe sur les revenus. Si au contraire, les salaires haussaient plus qu^l ne semblerait nécessaire pour rendre la condition de Touvrier aussi avantageuse qu^il serait désirable , la taxe sur les revenus pourrait être réduite.
Sans perdre du temps à rechercher si un système capable de produire ces effets, est ou n'est pas praticable, nous pouvons passer à une autre considération qui semble faite pour décider de Futilité du plan.
En conséquence de la progression que nou»
avons supposée plus haut , l'accroissement de la population serait rapide. On verrait croître aussi rapidement la nécessité d'appliquer les capitaux à des terres de moins en moins bonne qualité , ou par portions successives à la même terre avec des produits de plus en plus faibles.
 mesure que les capitaux rendraient moins annuellement , les capitalistes auraient un re^ venu moindre. Au bout d'un certain laps de temps , l'intérêt du capital serait tellement ré-
duit que les propriétaires de grandes masses de capitaux pourraient seuls en tirer des moyens d'existence; cet état «de choses est le dernier terme vers lequel tend bien certainement l'exécution du plan dm^ il «s'agit , en ne le supposant pas inexécutable.
Il reste à rechercher jusqu'à quel point on peut considérer ces effets. comme bons.
Supposons que le taux des salaires denieure le même. Tous les individus qui ne vivent pas du fruit de leur travail , vivent ou de Tintérét d'un capital ou du loyer d'une terre. L'état des choses, dans le cas supposé, tend, ainsi que nous l'avons vu, à appauvrir les personnes qui vi\ent de l'intérêt d'un capital ; il tend au contraire à atigmenter le loyer des terres.
Ainsi, à l'exception des propriétaires fonciers, tout le reçte de là société, ouvriers et capitalistes, seraient' presque ^alenient pauvres. Chaque fois qu'il y' aui*ait des terres à vendre , on donnerait pour les acquérir de grandes portions de capital ; personne ne pourrait dobc en acheter qu'une quantité très - limitée.
Dans, cet état de choses , ou les ventes de
64 DE LA distribution;
terre seraient fréquentes, ou elles seraient rares. Il est h propos d'examiner quels effets auraient lieu dans Tun et Fautre cas.
Si les ventes étaient fréquentes, comme il en est des terres de même que des autres propriétés qui) par leur nature, changent conti^ nuellement de mains , les terres finiraient par se trouver divisées en très -petites portions, couvertes d^une population nombreuse, dont aucune partie ne se trouverait dans une condition beaucoup meilleure que celle de Touvrier. Un tel état de choses est -il désirable par lui-même , ou bien est-il précédé ou ^ùivi d'un état de choses désirable ?
Lorsqu'il arrive quelqu'un de ces accidei»
qui font que le produit annuel se trouve réduit , pour une ou plusieurs années , beaucoup aurdessous du taux ordinaire, dans un pays où une portion considérable du peuple a de plus forts revenus que les individus vivant de salaires , de grandes économies peuvent être faites sur les dépenses de la première de ces deux classes pour mitiger les effets de ce déficit. Dans un pays où tout le- peuple serait réduit à vivre de salaires, toute diminution
du produit annuel répandrait une calamité générale et irrémédiable.
Tous les avantages qui dérivent de ce précieux attribut de notre nature , carac^tère distinctif de Tespèce humaine , la |^rfectibilité , ou Je pouvoir d'avancer continuellement d'un degré de science et de bonheur à un autre plus grand , parsdt en grande partie dépendre de Fe^stence d'une classe d'hommes qui sont maîtres de leur temps , c'est-à-dire , qui sont assez riches pour être exempts de toute solli*citude à regard des moyens de vivre dans un certain état de jouissance. C'est par cette class.e d'hommes que le domaine des sciences est cultivé et s'agrandit ; ce sont aussi ces kommes qui répandent les lu^iières ; leurs eufans reçoivent la meilleure éducation, et se préparent à remplir toutes les fonctions les plus importantes et les plus délicates de la société ; ils deviennent législateurs , juges , administrateurs , instituteurs , inventeurs dans tous les arts , et directeurs de tous les grands et utiles travaux par lesquels la domination de l'espèce humaine s'étend sur les force* de la. nature.
Il est;^^ encore spécialement du devoir de
ceux qui ont en vue de découvrir les moyens de porter le bonlieur humain à son plus haut degré , d'examiner quelle est la classe d^hommes qui jouit du plus grand bonheur. On ne conte^itera probablement pas que ce ne soft celte des hommes qui se trouvent placés audessus de .toute inquiétude relativement aux moyens de vivre honorablement, sans être exposés aux vices et aux folies, fruits trop ordinaires des grandes richesses > en un mot. celle des hommes qui jouissent d'une moyenne fortune, et auxquels la société est généralement redevable de ses plus grands progrès.
En effet, ces hommes ,' maîtres de leur temps, exempts de la nécessité de se livrer à un travail manuel , n'étant soumis à Tautorité de personne , et se livrant aux plus agréables occupations , obtiennent nécessairement la plus grande soriime de jouissances réservée à l'espèce humaine. Il est donc particulière-* ment désirable, tant pour le bonheur que pour l'ornement de notre esjpèce , qu'une telle classe forme la plus grande partie possible de toute société. Pour cela, il est absolument nécessaire que la population ne se trouve pas , par l'effet d'une accumulation forcée de Capitaux , arrivée au point où l'intérêt du capital
appliqué à 'la terre est très-faible. Pour mettre «lie portion considérable de la société à même de jouir des avantages que procure le loisir, ] ^ il est évident que l'intérêt dés capitaux doit 1 être fort. Il y a une certaine quotité de popu- f lation qui convient à là fois pour les relations sociales, et pour cette combinaison de moyens par lesquels Te produit du travail est augmenté. *^Quand on a atteint ce point et obtenu ces Avantages , il n'y a guère de raison pour sou- * haiter que la population s^accroisse. Si elle s'accroît, au lieu d'augmenter le revenu net tiré de la terre et du travail , c'est-à-dire la portion du produit annuel «excédant ce qui est nécessaire pour rembourser le capital dépensé ' et faire subsister les ouvriers , elle diminue ce fonds de l'abondance duquel le bonheur de là société dépend en si grande partie.
11 paraît donc de la plus grande évidence que l'état de la. société dans lequel l'acctoissemènt de la population a réduit la communauté entière , ou presque entière ,, à la même condition que les individus vivant de salaires, quelc^ue clévéâ qu'ils $oient n'est pas en luimême un état dësirable.
. La preuve qui démontre que cet état de choses n^est pas favotable au bonheur humain, démontre également que Fétat qui précède celui-ci , ne l'est pas non plus. 11 est évident que , quels que soient les désavantages inhérens à Tétat de choses dans lequel les revenus de tout le monde j exceptévjleg^ propriétaires fonciers, sont descendus au niveau des salaires , les désavantages de Tétat qui précède immédiatement celui - ci , sont à peu de chose près les mêmes.
Quel est l'état de choses qui succède à celui où les revenus de tout le monde , sauf un . petit nombre d'individus , ne sont pas audessus du taux des plus forts salaires ? Telle est la troisième et dernière question comprise dans cette partie de nos recherches. Si l'accumulation forcée des capitaux , par le moyen d'une taxe sur les revenus, est poussée audelà de ce terme, il s'opère imiAédiatement dans les revenus de ceux qui vivent des profits d*un capital, une diminution qui porte ces revenus au-dessous du taux le plus élevé des salaires , et qui est suivie de tous les maux qu'un tel état de pauvreté comporte. Si l'accumulation forcée des capitaux est abandon-
née y il faut que le nombre des naissances dîminue y ou bien la population s^accroît plu§ rapidement que les capitaux , le taux des salaires baisse, et tous les maux qui résultent de salaires nnsufïisans tombent sur la classe ouvrière.
Cette analyse a ëté longue et fastidieuse. Elle nous a appris toutefois que le bonheur de F espèce humaine ne peut dtre assuré en employant des moyens artificiels pour forcer les capitaux à j^'accroître aussi rapidement que la population. D'un autre côté , on a vu que , si les naissances deviennent plus nombreuses qu'il n'est / nécessaire pour maintenir la population dans un état correspondant à celui des capjtaux, le bonheur public est immédiatement altéré. Le grand problème pratique est donc de trouver le moyen de limiter le nombre des naissances. Il a été également reconnu qu'il n'est pas à désirer que la population s'accroisse au delà d'une certaine quotité qui convient le miçux pour les relations sociales et la combinaison des divers genres de travail. Le point précis de la question est donc de trouver le moyen de borner les * '; naissances au nombre nécessaire pour entretenir la population sans l'accroître. Si l'on y ;
parvenait., lorsque les profits du capital a^pliquë à la culture des terres sont encore assez considérables, les salaires de l'ouvrier seraient raisonnables , et il resterait un fort surplus. Si on laissait les lois de la distribution agir libre* ment, la plus grande partie de ce produit net arriverait par modiques portions dans les mains d'une classe nombreuse de personjies exemptes de la nécessite de se livrer à un travail manuel , et placées dans la situation la plus favorable à la jouissance du bonheur , et à l'acquisition des plus hautes qualités intellectuelles et morales. La société aurait alors atteint son maximum de félicité.
Nous avons encore à mentionner le cas où le
gouvernement , au lieu de les prêter, emploierait hii-même les capitaux qu'il crée par des moyens artificiels. Il est évident néanmoins que, soit que le gouvernement emploie ces capitaux , soit qu'il les prête à d'autres pour les employer , .tous les effets que nous avons indiqués comme résultant nécessairement d'un accroissement de capitaux , seront les mêmes. Le meilleur moyen peut - être que le gouvernc'ment pourrait imaginer pour employer par lui-même une portion du produit annuel qu'il
enlève aux particuliers, pour accélërer Faecroissement duqapital national , serait celui quj a été si vivement recommandé à Tattention du public par M. Owen de Ncw-Lanark. M. Owen voudrait que la portion du produit annuel, convertie de la sorte en capital , fût employée par le gouvernement à créer certains établissemens d'une nature mixte, c'est-à-dire, en partie agricoles, et en partie industriels; à bâtir les édifices , et à fournir les outils et içiachines, ainsi que les subsistances ^t les matières premiè^'es qui pourraient être nécess^res. M, Owen p^nse^que, daqs ces établissçmQOS , le travail pourrait être en:iployé avec dç grands avantages, et des moyens extraordinaires de bonheur pour les individus qui le fourniraient.Toute£ois, il. Owen doit supposer de deux choses Tune :
ou là population irait en croissant, ou elle demeurerait au même taux. Dans le premier cas , en supposant , comme de raison , que les. capitaux augmentent en même proportion qu'elle, tous les maux que nous avons vu plus haut devoir résulter d'une accumulation forcée de capitaux , lorsque le gouvernement les prête , en résulteraient de même quand on les emploierait dans les étabÏLssemens en question. Si M^ Owen croit que la population
n^augmenterait pas , et si Ton pouvait employer des expëdiens pour borner suffisamment le nombre des naissances, il n^y aurait pas besoin des ëtablissemens en question, et encore moins d*enlever aux citoyens une portion de leurs revenus. La limitation du nombre des naissances , en ëlevant le taux des salaires ^ accomplira tout ce que nous désirons , sans peine de notre part, et sans intervention de l'autoritë. Cette limitation , en supposant qu'on trouve le moyen de l'opérer, peut être poussée assez loin , non-seulement pour élever la condition de Touvrier jusqu'à un état d'aisance et de bonheur aussi grand qu'on peut le désirer, mais encore pour prévenir entièrement l'accumulation des capitaux.
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SECTION III