DES SANGSUES
CetAnnélide,dontonfaitunesi grandeconsommation, surtout depuis un certain nombre d'années, appartient à un genre qui, avec quelques autres, qui en sont des démembremens, forment la petite famille des Hirudinées parmi les Annélides ahranches. M. Moquin-Tandon a publié à Montpellier, en 1827, une excellente monographie de cette famille, dans laquelle il a établi quelques genres nouveaux.
Les sangsues se font reconnaître à leur corps alongé , plane en dessous, convexe en dessus , mou , rétractile , et composé d'un grand nombre de segmens. Chacune de leurs extrémités se termine par un disque aplati; celui de la partie antérieure, qui est toujours plus étroite , porte la bouche; le postérieur sert seulement à la progression et à la station. La bouche , placée au centre du disque antérieur, se compose de trois petites mâchoires cartilagineuses , finement découpées en dents aiguës , qui forment deux rangées semi-circulaires sur leur bord libre. Cette bouche est l'ouverture d'un canal intestinal qui se prolonge directement jusqu'à l'anus sans former de circonvo- * lutions, et présentant seulement quelques renflemens de distance en distance. Le système vasculaire consiste en quatre longs vaisseaux longitudinaux; l'un dorsal , l'autre ventral, et deux latéraux; ils communiquent entre eux par des branches d'un
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volume assez considérable , nommées par M. Dugés branches abdomino-dorsales , ou iatèro- abdominales, ou latêro dorsales, suivant qu'elles vont du vaisseau dorsal à l'abdominal, des vaisseaux latéraux à celui de l'abdomen ou du dos. Indépendamment de ces branches principales , il en naît un grand nombre de ramifications qui se rendent aux diverses parties. Ces vaisseaux sont remplis d'un sang rouge.
A la face inférieure , et sur les parties latérales du corps des sangsues , on aperçoit une rangée de petites ouvertures . dont on a long-temps ignoré les usages. C'est l'entrée des vésicules pulmonaires, comme il a été constaté par les observations de Sorg et de Thomas. Ainsi ces animaux ne respirent pas par la bouche, mais par ces ouvertures latérales. Selon quelques expériences de M. Dugès, dans quelques cas la respiration paraît également se faire par toute la surface cutanée.
Le système nerveux se réduit à un long cordon , étendu de la bouche à l'anus , le long du canal alimentaire , et offrant de distance en distance une série de ganglions , dont le nombre n'excède guère vingt-deux ou vingt-trois. De ces ganglions partent des filets qui se distribuent dans les divers organes, après s'être ramifiés.
Ces animaux sont androgyns. Pendant long-temps on a cru qu'un seul individu pouvait se suffire à lui seul et se féconder. Mais on sait maintenant que les sangsues s'accouplent à la manière des hélices; c'est-à-dire par le concours de deux individus, qui sont, dans le même temps, mâle et femelle pour un second individu. Les orifices des organes mâles et femelles se montrent à l'abdomen très près l'un de l'autre sous la forme de deux pores. Ils sont plus rapprochés de l'extrémité antérieure que de la postérieure. Les organes mâles se composent l°de deux testicules , formés des circonvolutions d'un canal replié en tous sens sur lui-même et réunies en un peloton de forme variée. Le canal se déploie postérieurement, présentant plusieurs renflemens sur son trajet, et constitue, selon M. Moquin, des vésicules séminales supplémentaires. 2° Des vaisseaux déférons qui, partant des testicules, se dirigent vers l'origine de la verge ; ils sont droits ou flexueux. 3° Les vésicules séminales proprement *• 16
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dites sont situées entre les testicules , tout près de l'orifice de l'organe mâle, elles se réunissent et forment une petite bourse « nique. 4° Enfin la verge contenue dans une gaine prépuciale, est souvent très longue (un et même deux pouces) , elle est saillante ou rentre en se coudant dans l'abdomen.
L'appareil générateur femelle est assez simple. L'ouverture ou vulve est placée en arrière de celle de la verge; elle conduit dans un vagin tout court qui se renfle supérieurement en une cavité à laquelle viennent aboutir deux canaux analogues aux trompes et terminés par un petit corps ovalaire qui est l'ovaire.
Les sangsues sont ovipares; quelques Hirudinées cependant sont vivipares. Les œufs de la sangsue officinale sont réunis dans des espèces de cocons ovoïdes , dont le plus grand diamètre varie de huit à douze lignes, et le plus petit de cinq à huit; leur poids est de vingt-quatre à quarante-huit grains. Ces cocons sont formés de deux membranes : l'une extérieure , celluleuse et spongieuse , assez épaisse; l'autre plus mince et plus résistante. Les œufs renfermés dans chaque coque sont au nombre de six à quinze au plus. Dès qu'ils sont éclos , les petites sangsues percent les deux membranes , et sortent au dehors.
La progression, dans les sangsues sorties de l'eau, se fait par un mode tout particulier. L'animal fixe sa ventouse postérieure, s'alonge en avant, fixe la ventouse orale, détache la postérieure, la rapproche de l'antérieure, la fixe , et ainsi de suite. Dans l'eau , elle nage par un mouvement de reptation analogue, c'està-dire qui s'exécute toujours de haut en bas.
Toutes les Hirudinées n'ont pas la propriété d'entamer la peau des animaux vertébrés pour en sucer le sang. Il n'y a que les espèces dont les mâchoires sont armées de dents , qui puissent servir en médecine. M. Savigny en a fait un genre particulier, qu'il a désigné sous le nom de Sanguisuga. Toutes les espèces de ce genre pourraient être employées en médecine. Cependant on se sert plus spécialement des deux suivantes :
I. Sangsue officinale (Sanguisuga qffîcinalis Savigny. Moq.- Tandon. Mon. Hir. p. 112, t. 5, f. 1.).
Son corps est verdâtre , ou Yert noirâtre peu foncé ; ayant le
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dos marqué de six bandes longitudinales, de couleur ferrugineuse , maculées de points noirs sur leur partie moyenne et sur leurs bords ; le ventre est vert jaunâtre, immaculé, et largement bordé de noir. Les segmens du corps sont très lisses. Cette espèce est la plus grosse de tout le genre , puisqu'il y a des individus qui ont jusqu'à sept pouces de longueur. Elle vit dans les marres et les ruisseaux , et c'est elle qu'on désigne sous le nom de sangsue verte.
M. Moquin-Tandon signale trois variétés dans cette espèce : 1° Elle a les bandes dorsales interrompues de distance en distance ;
2° Elle a les bandes dorsales avec des points noirâtres plus ou moins nombreux;
3° Elle a les bandes dorsales réunies par des mouchetures transversales.
II. La seconde espèce est la Sangsue médicinale [Sanguisuga medicinalis Savig. Moq. -Tandon, l.c. p. 114, t. 5 , f. 2. Hirudo medicinalis L.).
C'est elle que l'on connaît sous le nom de sangsue grise. Son corps est vert foncé; son dos marqué de six bandes longitudinales , ferrugineuses , assez claires , maculées de taches noires , ordinairement triangulaires; le ventre verdâtre, maculé, et largement bordé de noir, et les segmens du corps hérissés de mamelons grenus.
Cette espèce est excessivement commune dans les marres et les ruisseaux, surtout dans les régions du centre et du nord de la France. M. Moquin-Tandon dit ne l'avoir jamais observée aux environs de Montpellier, tandis que la précédente y est fort abondante. Cependant un grand nombre de zoologistes, même parmi les plus modernes , considèrent ces deux espèces comme n'en formant qu'une seule. Néanmoins nous pensons que, bien que très voisines l'une de l'autre, on peut sans inconvénient les considérer comme deux espèces distinctes.
M. Moquin-Tandon signale encore plusieurs espèces appartenant au genre Sanguisuga, et qui, par conséquent, pourraient être employées comme les deux précédentes 3 ce sont:
1° La Sangsue obscure (S. obscura Moquin-Tandon, 1. c.
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p. 11G, t.5, f. 2). Son corps est brun foncé sur le dos; son ventre verdâtre , avec des points noirs nombreux et peu saillans; les segmens sont garnis sur leur contour de mamelons grenus. On la trouve aux environs de Montpellier.
2° La Sangsue interrompue {S. interruptaUoc^. -Tandon, 1. c. p. 118, t. G, f. 2). Corps verdâtre, marqué supérieurement de tacbes isolées, bords orangers; ventre jaunâtre, quelquefois largement maculé de noir, ayant sur les côtés deux bandes noires en zig-zag; segmens tuberculeux. M. Moquin a observé cette espèce chez plusieurs pharmaciens de Montpellier.
Il ne faut pas confondre avec les véritables Sangsues , dont nous venons de tracer les caractères, une autre Hirudinée , que l'on connaît sous les noms vulgaires de Sangsue noire et de Sangsue de cheval : c'est VHirudo sanguisuga L. , qui appartient au genre Hœmopis de Savigny, sous le nom d'Hœmopis vorax , Moq.-Tandon, 1. c. p. 108 , t. 4 , f. 5. Son corps est déprimé, très lisse, olivâtre ; son dos marqué de six bandes de tacbes plus foncées , les bords jaunes , le ventre noir verdâtre , immaculé et plus foncé que le dos. Cette espèce est commune dans les marais et les eaux douces de la France.
C'est fort à tort, ainsi qu'on l'a depuis constaté par l'expérience, que l'on a accusé cette Hirudinée d'être cause des accidens qui surviennent quelquefois à la suite des piqûres de sangsues. Par la forme émoussée des dents qui garnissent ses mâchoires , on a reconnu qu'il est impossible que la sangsue vorace puisse entamer la peau de l'homme , ni d'aucun autre animal vertébré.
L'énorme consommation que l'on a faite des sangsues depuis un certain nombre d'années a nécessairement éveillé l'attention, non seulement sur l'histoire naturelle de cet Ànnélide , mais encore sur tout ce qui a rapport aux moyens de se le procurer et de le conserver. Les régions centrales de la France , telles que le Berri et le Nivernais, la Bretagne, en fournissent une quantité considérable, qui pendant long-temps a suffi à la consommation de la plus grande partie de la France ; mais bientôt les marais de ces contrées se sont épuisés , et l'on a été obligé d'aller au loin chercher les sangsues. C'est ainsi qu'on en a fait
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venir d'Italie , de l'Espagne , de la Bohême , et même des frontières de la Turquie. On a calculé que Paris seul en consomme annuellement plus de trois millions d'individus. Si l'on ajoute à ce nombre toutes celles que l'on emploie dans les autres parties de la France , et si l'on remarque que c'est nous qui en fournissons l'Angleterre , qui manque de ce précieux animal , on verra que le commerce des sangsues a pris depuis quelque temps une telle extension , qu'il doit former une branche de revenu très lucrative pour certaines provinces.
Les sangsues se recueillent , soit directement à la main, soit au moyen de petits filets en crin à mailles lâches. Les individus qui font cette pêche se mettent ordinairement dans l'eau les jambes nues, et se saisissent de toutes celles qui viennent s'y attacher.
Dans les pharmacies, on conserve ordinairement les sangsues dans des vases remplis d'eau, et simplement couverts avec une toile. Il faut avoir grand soin de renouveler cette eau fréquemment, et surtout de placer les vases dans un lieu frais et à l'abri du soleil. Sans ces précautions, l'eau dans laquelle les sangsues sont contenues s'altère , à cause de la grande quantité de mucosités qu'excrète leur peau, et un grand nombre périssent. Un moyen de conservation très efficace, c'est de placer les sangsues dans des tonneaux remplis de glaise délayée. On peut, en usant de ce procédé , non seulement les conserver pendant fort longtemps, mais encore c'est le moyen qu'on emploie pour les faire voyager très loin.
Les sangsues percent la peau par un double mécanisme. D'abord leur disque buccal, de même que le postérieur, faitl'ofûce d'une ventouse dans le lieu sur lequel ils sont appliqués. Le vide est opéré , parce qu'après avoir appliqué son disque oral, la sangsue en retire en arrière la partie centrale , qui laisse alors un espace vide, lequel agit comme une ventouse. Cette ventouse fait gonfler un petit mamelon de peau qui s'introduit jusque dans l'ouverture de la bouche : le vide opéré par la ventouse presse ce mamelon contre les trois petites mâchoires armées de dents aiguës j la sangsue fait jouer ces mâchoires : la
peau cède et se rompt , et le sang s'écoule. La forme de ces pi-
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qûres est constamment la même : ce sont trois petites plaies linéaires écartées en forme d'étoile ; elle dépend évidemment des trois mâchoires armées de dents qui ont fendu la peau.
On a cherché à évaluer la quantité moyenne du sang que peut tirer une sangsue. Quelques auteurs l'ont portée beaucoup trop haut , en admettant que chaque sangsue peut sucer une once de sang et au-delà; d'autres, au contraire, l'ont évaluée trop bas , parce que', ayant pesé la sangsue avant son application, et la pesant au moment où elle tombe gorgée de sang, ils en ont déduit le poids du sang absorbé. C'est ainsi que M. Moquin-Tandon estime , d'après des expériences qui lui sont propres, qu'une sangsue de petite taille absorbe environ cinquante grains de sang, c'est-à-dire deux fois et demie son poids j une sangsue moyenne, quatre-vingts grains, ou deux fois son poids; une sangsue fort grosse, quatre-vingts grains, ou son poids. Mais ces évaluations ne donnent pas l'idée exacte du sang que le malade perd. En effet , indépendamment de celui qui est sucé par la sangsue^ chaque piqûre en laisse, après la chute de celleci, écouler une quantité plus considérable encore.
La consommation des sangsues allant chaque jour en croissant, à une époque où ces Annélides étaient devenus rares, et par conséquent fort chers, on a cherché les moyens d'utiliser les sangsues qui avaient déjà servi. C'est ainsi qu'on a proposé de les faire dégorger sur de la cendre froide, dans de l'argile. Mais ces moyens demandent des soins et du temps, et ce n'est que plusieurs mois après qu'elles ont dégorgé le sang qu'elles avaient sucé, qu'elles peuvent servir de nouveau : encore pendant cette opération un grand nombre périssent-elles ; et par conséquent il y a moins à gagner sous le rapport de l'économie.
Les sangsues possèdent une vitalité extrêmement durable, C'est ainsi qu'on peut conserver pendant plusieurs jours une sangsue dont on a coupé les deux extrémités. De même, si on coupe une sangsue par tronçons, la vitalité de chacune de ces parties se prolonge pendant fort long-temps. Des sangsues gelées au milieu de l'eau dans laquelle elles vivaient, onteonti-
LES CRUSTACÉS
nué h vivre après être restées un mois emprisonnées dans un glaçon.