CHAPITRE X
Régime alimentaire.
L/A mauvaise qualité des alimens et des boissons, ainsi que l'intempérance, sont les sources les plus fécondes des maladies. Le bon ou le mauvais état du corps , l'harmonie ou les discordances qui régnent dans les fonctions , dépendent en grande parue du régime. 11 n'y a, à proprement parler, qu'un aliment; mais il en est une multitude d'espèces, comme l'a dit Hippocrate : alimentum uniun, et specics cjus multœ (lib^ de Alimento^; et il n'est pas facile de déterminer en particulier celles qui conviennent à chaque individu; car les hommes, quoique jouissant de Ja même constitution et placés dans des circonstances pareilles, ne sont pas également affectés ,^et n'éprouvent pas de semblai)lcs effets des mêmes subslanccs ali-
KÉGLTIE. 2 81
mentaires , en sorte qu'il n'y a guère que Texpérience qui puisse faire connaître celles qui sont utiles ou nuisibles à chacun. En effet, le sens gastrique et la puissance dissolvante des sucs digestifs sont très-variables dans les individus qui se rapprochent le plus parle tempérament: ce qui est un aliment convenable à Fan est en quelque sorte un poison pour un autre , comme l'avait fort bien remarque Boerhaave : Nullum alimentiun unwersali titulo saluhre dici potest ; et qui rogat , quodnarti est salubre alimentuin ^ idem facit , ac si quœreret , quisnani sit ventus secundus , non cognito itinere (Y ATS -S'W'ii.TES, in ^4 pli. Boerhaau.j tom. I, pag. 55). D'ailleurs les circonstances n'étant pas toujours les mêmes, le sens de l'estomac et la qualité dissolvante du suc gastrique en sont modifiés. Il arrive fréquemment que tel liomm'.* qui digère bien aujourd'hui une substance alimentaire ne peut la supporter un autre jour, tandis qu'un aliment plus difficile à digérer, mais qu'il appétera, ne lui causera aucune incommodilé. Il faut donc s'en rapporter aussi, dans le choix des alîmens et des boissons ;, à l'appétit plus ou moins vif que Ton éprouve pour tels ou lels. On ne peut * par conséquent établir que des règles générales dans celte matière, et il y a un grand nombre d'exceptions à faire , non-seulement par rapport aux divers éiats dans lesquels se trouve l'orga-
^84 ÉLfe.-VlEiXS d'iIYCiÊNE.
nisme, mais encore par rapport à l'ijabiludc qui rend nécessaire l'usa^^e des alimens moins saluhres, et doit les faire préférer aux autres (Apli. 38 et 5o, sect. II). Enfin, il faut obtempérer jusqu'à un certain point à la nature, qui, dans les différens états du corps, semble dicter , par une espèce d'instinct ou d'appétit spontané , quelles sont les substances dont on doit user pour prévenir les maladies qui se préparent, ou remédier à celles qui existent. C'est ceîte même nature qui nous inspire, dans certaines maladies, du dégoût pour les alimens tirés du règne animal , et qui fait naître un penchant invincible pour les substances végétales , surtout celles qui sont acides. Dans d'autres cas, au contraire, elle excite un appétit violent pour les amers, les acerbes, les absorbans , etc.
Il n'est pas possible non plus de déterminer avec exactitude la quantité d'alimens qui convient à chacun. En général, comme l'a dit Hippocrate, il faut une plus grande quantité de nourriture aux enfans et aux jeunes gens, qu'aux hommes d'un âge moyen et aux vieillards. Senes facillimè jejunium ferunt ^ secundo œtate consistentes ,' minime adolescentes , omnium minime puerl^ ex his autem qui in ter ipsos sunt alacriores. (Aph. i5, sect. I). Les enfans et les jeunes gens supportent difîîcilement l'abstinence, parce que
la force expansive domino el rayonne sans cesse du centre à la circonlerence, et que les digestions sont d'autant plus actives que le corps prend plus d'accroissement. On mange plus aussi en hiver que dans les autres saisons (i), parce que le froid concentre l'action dans l'intérieur, et le courant des humeurs y est plus déterminé : d'où il suit qu'il faut une pi us grande quantité d'alimens qui irritent l'estomac et les autres organes épigastriques , afin qu'ils puissent opposer une force de résistance suffisante , et renvoyer au dehors l'effort d'action sous le poids duquel ils succomberaient sans cela. Mais une scrupuleuse exactitude dans la quantité d'alimens qu'on doit prendre est une absurdité ridicule; l'unique règle qu'on doive suivre consiste à éviter les extrêmes, c'est-à-dire, à ne manger ni trop ni trop peu. Sans doute les hommes ne furent pas destinés à mener la vie de Sanctorius, et à manger, la balance et la mesure à la main (2). La nature dit à chacun quand il a assez mangé et bu : la fin et la soif suffissent pour lui
(i) Ventres hyeme et vere naturâ siint calidissimi , et somni longissinii. In his igitur temporibus etiani alimenla plura exhibenda ; innaluni enim calorem majorem habent y nutrimenlo igitur copiosiore indigent. Indicium sunl œtates et athletœ. (Aph. i5 ; sect. 1.)
(2) Ceci est vrai pour les hommes bien portans; mais un re'gime minulieux est, dans beaucoup de cas, indis-
284 ÉLfe.-VlEiXS DnYClhlVE.
nisme, mais encore par rapport à Tliabitude qui rend ne'cessaire l'usa^^c des alimens moins saluhres, et doit les faire préférer aux autres (A pli. 58 et 5o, sect. II). Enfin, il faut obtempérer jusqu'à un certain point à la nature , qui , dans les difFérens états du corps, semble dicter , par une espèce d'instinct ou d'appétit spontané , quelles sont les substances dont on doit user pour prévenir les maladies qui se préparent, ou remédier à celles qui existent. C'est cette même nature qui nous inspire, dans certaines maladies, du dégoût pour les alimens tirés du règne animal , et qui fait naître un penchant invincible pour les substances végétales , surtout celles qui sont acides. Dans d'autres cas, au contraire, elle excite un appétit violent pour les amers , les acerbes , les absorbans , etc.
Il n'est pas possible non plus de déterminer avec exactitude la quantité d'alimens qui convient à chacun. En général , comme l'a dit Hippocrate, il faut une plus grande quantité de nourriture aux enfans et aux jeunes gens, qu'aux liommes d'un âge moyen et aux vieillards. Senes facillimè jejuniutn ferunt ^ secundo œtate consisten-' tes 5* minime adolescentes , om.nium minime pueri^, ex Jiis autem qui in ter ipsos sunt alacriores. (Aph. i5, sect. I). Les enfans et les jeunes gens supportent difficilement l'abstinence, parce que
la force expansive domino et rayonne sans cesse du centre à la circonférence, et que les digestions sont d'autant plus actives que le corps prend plus d'accroissement. On mange plus aussi en hiver que dans les autres saisons (i), parce que le froid concentre Faction dans l'intérieur, et le courant des Immeurs y est plus déterminé : d'où il suit qu'il faut une pi us grande quantité d'alimens qui irritent l'estomac et les autres organes épigastriques , afin qu'ils puissent opposer une force de résistance suffisante , et renvoyer au dehors l'effort d'action sous le poids duquel ils succomberaient sans cela. Mais une scrupuleuse exactitude dans la quantité d'alimens qu'on doit prendre est une absurdité ridicule; l'unique règle qu'on doive suivre consiste à éviter les extrêmes, c'est-à-dire, à ne manger ni trop ni trop peu. Sans doute les hommes ne furent pas destinés à mener la vie de Sanctorius, et à manger, la balance et la mesure à la main (2). La nature dit à chacun quand il a assez mangé et bu : la fin et la soif suffissent pour lui
(i) Ventres hyeme et vere nalurâ sunt calidissimi ^ et somni longissùni. In his igitur temporibus etiani alimenta plura exhibenda ; innatuni enini calorem majoreni habent y nutrimento igitur copiosiore indigent. Indicium sunl cetates et athletœ. (Aph. i5 y secL 1.)
(2) Ceci est vrai pour les hommes bien portans j mais un re'giine minutieux est, dans beaucoup de cas, indis-
^SG ÉLÉMENS d'iiYGIENE.
faire coniKiître quand il Jui en faut davanlage. Ces deux sensations doivent nous servir de guides dans les repas; mais il est malheureusement peu de personnes qui sachent distinguer la véritable faim d'avec la faim factice qu'excitent les assaisonnemens dont on alière les mets , et qui excitent à des excès préjudiciables à la santé.
L'analogie qui existe, par rapport à la nutrition, entre les végétaux et les animaux suffirait pour démontrer les dangers de l'intempérance. L'humidité et l'engrais favorisent la végétation, et fournissent les matériaux nécessaires au développement des végétaux ; mais l'excès de l'une ou de l'autre leur est absolument nuisible et les tue. Il en est de même des boissons et des alimens par rapport à l'homme ; les choses les plus salutaires cessent de l'être , et se convertissent en poison lorsqu'on en abuse. La sagesse consiste à savoir régler ses appétits et ses passions , et à ne jamais j^asser les bornes : c'est cette modération , ou plutôt la tempérance, qui doit distinguer l'homme; car ceux qui sont esclaves de leur ventre sont la
pensable aux individus maladifs pour atteindre une longue vieillesse 3 témoin le célèbre Cornaro , dont il a été ouestion plus haut , qui vécut au-delà de cent ans en réglant invariablement chaque jour la quantité des alimens qu'il devait prendve, et qui faillit périr un jour pour les avoir augmentés. (I. B,)
lionle de riiumaniié , et on ne peut enfreindre les lois de la nature sans en être puni.
La grande règle de tempérance consiste donc à ne point prendre d'alimens au-delà du besoin indiqué par la faim naturelle , et à ne faire usage que des plus simples. Tous les animaux , excepté l'homme , suivent cette règle , qui est dictée par l'instinct : l'homme , doué de la raison , se livre aux excès. Aussi ennemi de lui-même qu'il l'est de la société dans laquelle il vit, il fait servir sur sa table ^ à grands frais , les productions des deux hémisphères. Surchargé de nourriture , il ne quitte le repas que pour allumer de nouveaux feux dans ses entrailles : le café et les liqueurs fortes, pris avec profusion , font de son estomac un volcan qui embrase toute la machine , et qui consume rapidement la vie. 11 se plaint bientôt de flatuosités , degonflemens, de douleurs ou de pesanteur de tête , d'assoupissement , d'oppression, et d'une multitude d'autres maux qui minent sourdement son existence , et préparent lentement sa ruine. « Lorsque je vois, disait Ad- » disson , ces tables à la mode , couvertes dç tou- » tes les richesses des quatre parties du monde , » je m'imagine voir la goutte , l'hydropisie , la » fièvre , la léthargie , et la plupart des autres » maladies cachées en embuscade sous chaque » plat. »
:288 ELEMENS D lîYGlEKE.
L'intempérance nuit autant au moral qu'an physique, et lie en quelque sorte et déprave les facultés de l'âme. (( Voyez les visages pâles de ces » hommes qui sortent d'un grand repas. Il y a » plus : le corps , fatigué des excès de la veille, » appesantit l'esprit , et rend terrestre cette par- » celle delà divinité, ce souffle qui nous anime; » au lieu que l'homme sobre se couche , s'en- » dort et se lève plein de vigueur, pour re- )) prendre ses fontions (i). » Pope a bien connu tout l'empire de la gourmandise lorsqu'il dit : « Le grave Catius parle toujours de vertu, et » croit que qui souffre les vicieux est vicieux » lui-même. Ces beaux senlimens durent jusqu'à n l'heure du dîner : alors il préfère un scélérat )) qui a une table délicate , à un honnête homme )) qui vit frugalement. » Elle est un vice grossier qui ouvre la porte à tous les autres, u La » gourmandise, a dit avec raison J.-J. Rous- » seau , est le vice des cœurs qui n'ont pas d'é- )) toffe. L'âme d'un «ourmand est toute entière
(i) Tildes ut pallidus oninis
Cœnâ desnrgat dubiâ? Qidn corpus onustuni Hesternis vùiis animuni quoque prœgravat unà, Atque ciffigit humo divinœ pavticulam aurœ. Aller j, ubi dicto cidus curaia sopori Memhra dédit j vegetus prœscripta ad munia surgit. Hor.AT. . sal. 2 , lib. II.
.r.EGlME. 289
-» dans son palais ; il n'est fait que pour nian- » ^^er : dans sa sln[)i(]e incapacité , il n'est à sa » place qua table; il ne sait juger que des » plais. »
La tempérance est non - seulement une des sources fécondes de la santé et de la longévité , mais elle doit encore être regardée comme la mère et le palladium des autres vertus et de la bonne disposition de l'esprit. Elle épure les sens, donne de l'agilité au corps , rend l'eniende-i» ment vif, la pensée prompte, la mémoire heureuse , les mouvemens libres , et les actions faciles. Par elle l'âme, comme dégagée de la matière qui l'entrave. Jouit d'elle-même, et contemple les diiFérens objets sous leurs véritables points de vue; ce qui faisait dire au sage Socrate, qu'on approchait d'autant plus de la divinité , qu'on se contentait de moins de choses. Platon fut un exemple de sobriété et de sagesse. Tout le monde loue la len:ipérance de Galon, surnommé, par rapport à son éloquence , le Démosthène romain. Virgile et Cicéron étaient d'une sobriété peu commune. Galien , quoique d'un très-faible tempe-* rament, parvint, au moyen de la tempérance, à une extrême vieillesse, exempt de maladies. Le fameux jurisconsulte Barthole pesait ses allmens el sa boisson. Louis Corna ro , noble vénitien ^ écrivit , à l'âge de quatre-vingt-quinze ans, son II. 19
élémetS'S d'hygiÈne.
maux malades, ci snrloiU deceux affeclés de maladies épizooliques. La police ne saurait trop surveiller les boucheries , pour empêcher qu'on n'y distribue de semblables viandes dont l'usage est extrêmement dangereux. Amman rapporte que douze jeunes gens moururent pour avoir mangé de la chair d'une vache morte avec des abcès. Il est mille exemples de ce genre qui prouvent combien il est pernicieux d'user de semblables viandes. La contagion s'est répandue irès-souvent sur les hommes par cette unique cause; et, pour en citer quelques-uns, car je crois devoir insister sur un point d'hygiène aussi intéressant, Je rapporterai les suivans (i).
Schenkius par^ d'une dysenterie épidémique qui ravagea Venise et Padoue en 1699 , parce que les habitans de ces deux villes avaient fait usage des chairs de quelques bœufs malades que des bouchers avaient amenés de Hongrie (2).
(1) M. Brasier en a fait menlion clans un ouvrage intitulé : Ai'is au peuple des canipagnes sur les maladies contagieuses qui attaquent les hommes et les animaux , imprimé à Besançon en 1794? ^t qui ne saurait être trop répandu. L'auteur, qui réunit aux vertus sociales les plus grands talens dans la zooiatrie , et connu dans lu république des lettres par les excellens articles qu'il a fournis au Dictionnaire d' Agriculture de Rozier^ a mis cet ouvrage à la portée de tout le monde.
(2) Hist, Hanov. gen. , cap. XL
REGIME. 2Cp
Kircher rapporte qu'en Italie les gens des campagnes furent attaqués , l'an 1617, d'un mal de irorge , pour s'élre nourris de chairs de bœufs affectés de cette même maladie (i).
On lit , dans la Chronique de Godefroy , qu'il régna en i655 une maladie pestilentielle qui fît périr un très-grand nombre d'hommes , Kfu'elle avait été produite par l'usage des poissons qu'on avait trouvés morts dans les lacs , et que tous les animaux qui s'étaient nourris des cadavres auxquels on n'avait pas donné la sépulture , devin-
rent enrac[es.
Cogrossi rapporte que deux paysans , ayant mangé de la chair de bœufs malades , furent attaqués d'une violente diarrhée (2). Valisoien ajoute à ce fait une observation citée par Mercurialis, celle d'une épizootie pestilentielle qui fit de grands ravages en 1617, et qui se communiqua de cette manière aux hommes.
Jean Meyer écrivait à Schroëkius, que desgeni» de campagne, ayant tué un bœuf afïeclé d'une maladie épizootique y furent attaqués de charbons aux bras avec fièvre aiguë ^ vomissement et diarrhée putride , et que deux chiens qui avaient
(i) P. Kirchevi scmùnium phj^ico'mcdiciuti pesas ^ lib. c.,pag. 97.
(2) Journal de Fcnise^ fomeX; page i4i.
2g4 KLEMENS D HYGIENE.
mangé de la chair de ce bœuf périrent le mêmejour.
Jean Adam Geusel rapporte qu'il y eut en 1712 une maladie meurtrière parmi les hommes et les animaux , dans la Basse-Hongrie, et que les chiens qui louchaient les chairs des cadavres contractaient la rage (i).
Dans une épizootie qui ravagea les bœufs du ci-devant Vivarais, un boucher d'Anduze, ayant acheté à vil prix un de ces animaux malades , en distribua la viande aux soldais du régiment de Royal-Bavière : tous ceux qui en mangèrent furent affectés de la dysenterie putride.
Barberex rapporte qu'on conduisit des bœufs d'Auvergne dans l'île de Minorque , et que ces animaux y tombèrent malades : il ajoute que ceux qui se nourrirent de leurs chairs furent attaqués d'une fièvre maligne, avec gangrène qui se manifestait, dès le second jour, aux coudes et aux talons.
Bertin , correspondant de l'Académie de Chirurgie , rapporte, entr'autres accidens extraordinaires observés à la Guadeloupe sur les nègres du quartier de la Capeslre , que le 22 janvier 1 744 f ^^s animaux d'une habitation appelée la Source furent attaqués d'une épizootie très-
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(i) Constit. epidem^ Hunganœ iiiftrioris.
r:£gime. 2g5
meurlriére qui se répandit au loin , et que tous ceux qui avaient mangé de la chair de ces animaux eurent , après deux ou trois accès de fièvre, des coliques violentes avec des faiblesses qui donnaient la mort en très-peu de jours.
Tous ces exemples, et une infinité d'autres que je passe sous silence, devraient rendre la police attentive sur les dangers attachés à l'usage de la chair des animaux malades qu'on envoie dans les boucheries, et fixer toute son attention sur un objet qui intéresse de si près la vie et la santé des citoyens. Il ne devrait être permis de vendre d'autres viandes que celles des animaux dont la santé aurait été constatée par des vétérinaires experts et probes : on préviendrait par là bien des calamités publiques.
Le régime ne doit pas êti^e uniforme, et il convient de ne pas user constamment des mêmes alimens. L'estomac, habitué à leur impression , deviendrait paresseux à les digérer ^ et il est nécessaire qu il soit aiguillonné de temps à autre par des stimulus insolites. D'ailleurs , on voit que la nature a répandu avec profusion une prodigieuse variété de substances alimentaires, et qu'elle inspire à l'homme des appétits pour toutes ces différentes substances, mais non pour en abuser. Il est utile à la santé de ne pas user d'une grande variété de mets à chaque repas. Il convient de se
296 ÉlÉi^TENS p'jlYGlÈNE.
borner à un ou deux mcls ; et l'expérience a con- Manimenl prouvé rpie le plus grand nombre de ceux qui étaient parvenus à un grand âge avaient vécu de cette manière.
Une règle diététique, non moins importante , est de mettre dans les alimens le moins d'apprêt possible. Les mets exquis ruinent les meilleurs lempéramens : les alimens simples, pris avec mo^ dération et' seulement pour saiisfliire le besoin , tels que les viandes de bœuf, de veau, de mouton , de poule ^^ de poulet , etc. , bouillies, rôties ou grillées , les légumes, les fruits , un bon pain, et un peu de vin vieux, sont préférables à tous les autres comestibles. Les assaisonnemensdebaut goût ne doivent être employés que rarement et avec parcimonie , si ce n'est dans quelques cir-i' constances : ils irritent les organes du goût , et portent ainsi a prendre de plus grandes quantités d'alimens et de boissons qu'il ne convient, outre que ces substances incendiaires et stimulantes amènent nécessairement, lorsqu'on en abuse ba^ bituellement ou avec excès, le trouble et le dé^ sordre dans tout le svslème. Ces assaisonnemens ne conviennent qu'aux personnes dont la fibre est inerte et comme engourdie , et à celles dont les forces, trop éparpillées au debors, ont besoin d'être rappelées au centre.
L'usage du vin et des liqueurs doit èlrc modéré
dans tous les cas ; mais cette modération n'est que relative ; et il est certain que ces boissons peuvent être prises en plus grande quantité par les pituiteux que par les hommes sanguins et bilieux. I^e vin généreux est convenable aux vieillards , et à tous ceux dont l'estomac ne digère pas facilement faute de ton. Son usage est principalement utile dans les saisons humides, surtout lorsque les vents de sud ou de sud-ouest soufflent , et dans les lieux humides ou marécageux.
Il est salutaire de faire deux ou plusieurs repas dans la journée; mais il ne faut pas prendre de nouveaux alimens que l'on n'ait digéré ceux qu'on a pris précédemment , c'est-à-dire , à-peu-près quatre heures après, pour que la digestion soit achevée. Cet espace de temps, nécessaire à la di- . gestion , n'est pas néanmoins tellement fixe et invariable qu'elle ne puisse s'opérer plus ou moins vite : cela est subordonné à l'âge, à la constitution, et au genre de travaux auxquels on se livre habituellement. Les enfans et les jeunes gens doivent manger plus souvent que les hommes d'un âge moyen et les viei]lards,parce qu'ils ont besoin d'une plus grande quantité de sucs nourriciers pour l'accroissement; tandis que les autres ne mangent que pour réparer les pertes qu'ils font journellement, et maintenir la circulation des forces. Quoique les vieillards soient dans le cas de
mieux supporter l'abstinence que les individus qui croissent, il est cependant nécessaire qu'ils fassent plusieurs repas dans la journée, mais qu'ils ne prennent qu'une modique quantité de nourriture à la fois : de cette manière la digestion se fera aisément, parce que les alimens n'excéderont pas les forces de l'estomac. Ceux qui se contentent d'un repas par jour s'exposent à de fréquentes indigestions. C'est surtout dans la vieillesse qu'il faut être tempérant; les excès dans les alimens et les liqueurs fortes sont plus dangereux à cet âge que dans aucun autre. Il n'est pas rare de voir des vieillards périr d'apoplexie , d'indigestion , etc., pour s'être trop livrés aux plaisirs de la table.
En général , le repas du soir doit être léger , et surtout lorsqu'on se met au lit immédiatement après; car , l'estomac étant surchargé d'alimens , les forces se concentrent trop dans l'épigastre , et la digestion se fait péniblement ; le cerveau , excité par l'action que l'épigastre lui fait partager , conserve trop de tension , et l'on est tourmenté d'insomnies ou de rêves pénibles et inquiétans. Ce conseil est de la plus grande importance pour les hommes de lettres, les personnes qui ont beaucoup d'embonpoint , qui sont pléthoriques , et qui ont de la disposition à l'apoplexie. D'ailleurs il arrive souvent que la digestion du dîner n'est
REGIME. 2gg
pas achevée le soir ; il peut en résulter un conflit de directions entre les forces qui tendent à s'éloigner de l'estomac , et celles qui y sont attirées par les nouveaux alimens , et de là un déconcertement d'action dans les différens organes , qui donne lieu à des déterminations vicieuses , des irritations morbifiques , des angoisses, des anxiétés , des indigestions , etc.
Tout grand changement subit est dangereux. Des alimens peu sains conviennent davantage , lorsqu'on y est habitué, que d'autres plus salutaires mais dont on n'a pas l'habitude. C'est pourquoi, quand des circonstances impérieuses nécessitent un changement dans le régime, il ne faut l'amener que graduellement et à la longue ; autrement on a à redouter un désordre total dans la machine , et des maladies mortelles , ainsi que le prouvent l'expérience et l'observation.
En prescrivant ces règles diététiques, on n'a pas entendu condamner les variations dansle régime, et même quelques légers excès que déterminent souvent les différentes circonstances de la vie sociale. La triste uniformité ne convient qu'aux personnes faibles , infirmes et valétudinaires. Quant à celles qui jouissent d'urte bonne santé, il est bon que leur régime soit varié: quelques écarts sont même parfois nécessaires pour remonter les ressorts de la machine et en affermir les
300 ELEIWEiNS D llYGlEWE.
mouvemciis : mais il ne faut pas que ces écarts soientlrop grands, ni frequeiis, et ils ne doivent jamais dégénérer en orgies.
J'ai exposé les avantages de la sobriété et de la tempérance , décrit les funestes effets qui résultent de l'usage des alinjens de mauvaise qualité , et donné quelques règles diététiques générales ; il me reste à parler des conditions relativesaux forces digeslives nécessaires à une bonne coction des substances alimentaires et au maintien de la santé.
11 est des signes communs qui établissent les bonnes digestions : indépendamment de l'expérience particulière de chaque individu , ceux qui annoncent une bonne constitution indiquent aussi pour l'ordinaire la force et la vigueur des organes digestifs. Mais ne perdons pas de vue qu'une bonne constitution se maintient par une vie sobre , régulière et exercée ; elle suppose de plus une santé durable , la facilité à supporter les travaux , et à résister aux vicissitudes des saisons , aux intempéries de l'air , et aux légers excès dans les alimens et les boissons. Un homme qui jouit d'une semblable constitution a un bon estomac, digère bien , et n'éprouve aucune incommodité des alimens et des boissons qu'il prend.
11 est encore des signes qui font juger que la digestion s'opère d'une manière convenable^ et qui
R-.GlME. 50l
sont propres aux premières voies; mais ils n'existent cp.' à posteriori ; car , quoiqu'un individu naturellement très- robuste soit réputé avoir un estomac vigoureux, néanmoins cela n'a pastou] ours lieu : et en effet , il est une foule prodigieuse de causes étrangères qui peuvent agir sur l'estomac et les intestins , sans s'étendre sur les voies de la circulation, et l'estomac peut être affecté d'une faiblesse non commune aux autres viscères.
On reconnaît que l'estomac est bon et qu'il jouit d'une force sufEsante pour la coction des alimens , lorsqu'on a de l'appétit , et que l'on ne sent ni besoins irréguliers , ni de l'aversion pour la nourriture. Ces besoins irréguliers indiquent sûrement une sensibilité extraordinaire de l'estomac , et l'aversion des alimens marque un état contraire ^ c'est-à-dire l'inactivité et un état d'inertie jde ce viscère. L'absence de ces deux signes et celle des coliques et des borborvgmes, jointe à la facilité de respirer , font présumer que l'estomac est en état de bien digérer.
Les autres signes qui démontrent que les alîl mens qu'on a pris se digèrent bien sont de ne ressentir aucun poids dans la région épigastrique, de né point avoir de rapports, de flatuosités, de hoquet, ni aucune difficulté de respirer; enfin, on éprouve une douce chaleur à la peau, mi peu
d'élévation dans le pouls , un sentiment de plaisir qui se répand sur tous les organes; et les excrémens , qui sont un des produits de la coction dans les premières voies, sont mous, liés, roussâtres, peu fétides, et rendus à l'heure accoutumée et dans une quantité proportionnée à celle des alimens qu'on a pris. Dejectio ahi est optima coagmentata , mollis suhrufa , nec valdè graveolens j ipsam verb transmitti oportet quâ consuevit horâ et eâ copia quœ assumptis respondeat (HiPP.)
§ I. Régime des personnes robustes.
Le régime doit être analogue à la constitution, et surtout aux forces de l'estomac : la nourriture de riiomme robuste et vigoureux doit être bien différente de celle de l'homme faible, infirme, ou valétudinaire; il lui faut des alimens consistans, tenaces, et qui exercent fortement les orgailfes de la digestion , pour exciter et soutenir l'organisme. Des substances légères et trop faciles à digérer ne feraient pas une impression assez grande sur ce viscère : les autres organes, se montant à son ton, tomberaient bientôt dans la langueur et l'inertie, et le corps, quoique également nourri, serait néanmoins beaucoup plus faible qu'il ne devrait fêtre.
régime; 3o5
La diète doit être analogue aussi aux exercices et aux travaux auxquels on se livre. Les hommes de lettres , et ceux qui par état sont forcés de mener une vie sédentaire doivent moins manger que ceux qui s'occupent constamment de travaux pénibles et fatigans ; leur nourriture doit être plus délicate et plus légère. Les alimens grossiers, compactes et durs , que digèrent aisément l'homme des campagnes et Partisan, occasioneraient des accidens graves au citadin mollement élevé, tandis que le régime de celui-ci jetterait dans une énervation radicale celui qui s'exerce fortement , et lui nuirait absolument.
Les hommes forts et robustes doivent varier leur régime, ou plutôt ne s'assujettir à aucun. Un genre de vie régulier et uniforme leur serait dangereux et nuisible; et, comme l'a très -bien dit Celse , « Celui qui jouit d'une bonne santé et » d'une forte constitution ne doit s'astreindre à n aucun régime particulier; il faut qu'il varie fré- » quemment sa manière de vivre, qu'il soit tan- » tôt à la ville et tantôt à la campagne, qu'il » aille à la chasse, qu'il navigue, qu'il se repose » quelquefois, mais qu'il s'exerce souvent; car » le repos appesantit le corps, et le travail le for- » lifie; l'un hâte la vieillesse, et l'autre prolonge » la jeunesse. Il convient qu'il se baigne tantôt A) dans l'eau tiède, tantôt dans l'eau froide; qu'il
3o4 lÊLÉMENS d'iIYGIÊnE*
» se fasse oindre Je corps quelquefois, et que
» d'autres il néglige de le faire. Il ne doit s'absie-
» nir d'aucune espèce d'alimens qu'on sert sur
» les tables et dont le peuple fait usage. Il faut
)) qu'il mange quelquefois plus que de cou-
)) lume, et d'autres fois moins. Il convient qu'il
)) assiste aux festins, et que d'autres fois il les
» évite. Il vaut mieux qu'il fasse deux repas
» chaque jour, qu'un seul et toujours copieux,
» pourvu que l'eslomac digère bien. » (Liv. l, cil. I.)
§ II. Régime des personnes délicates et infirmes.
Les personnes délicates, faibles et infirmes ont besoin d'un rés^ime restaurant et analoiiue à la faiblesse des organes digestifs; elles doivent user des choses qui augmentent indirectement l'énergie du principe vital en rappelant la juste distribulion des forces dans les divers organes , et qui donnent en même temps plus de stabilité à ces forces , en leur imprimant une activité habituelle et convenable à l'exercice des fonctions.
La nourriture la plus utile à ces sortes de personnes est une nourriture substantielle, légère, et prise en petite quantité, m.iis répétée plusieurs
RÉGIME. 5o5
fois dans la journée. Les substances végétales, et surtout celles qui sont flatulentes, ne lui con-' , viennent point : la diète lactée est la plus appropriée à leur état ; mais il faut que rien ne la contre-indique d'ailleurs. Le lait et le bon pain de froment réunissent tout à la fois les avantages du régime véi^élal et du régime animal. La manière la plus avantageuse de fiire usage du lait est de le faire prendre au sortir du pis de Tanimal : dans cet état , il est encore pourvu de son arôme, qui est très - restaurant ; et l'expérience p^-ouve qu'il répare davantage les forces. Gaubius a pensé avec raison que les bons effets qui résultent d'être allaité par une bonne nourrice tenaient non-seulement à l'arôme du lait et aux émanations du corps, mais encore à l'excitation imparfaite des désirs vénériens. On sait que les anciens peuples de l'Orient, lorsque leurs rois étaient décrépits, les faisaient coucher avec de jeunes et belles filles pour réveiller leurs forces. 11 est certain que l'excitation modérée des désirs vénériens est utile aux vieillards, ainsi qu'aux personnes infirmes , faibles et épuisées, pour soutenir et activer les forces du principe de la vie; mais il ne faut pas qu'ils soient satisfaits, parce qu'ils produiraient une trop grande déperdition de forces, La raison de ce phénomène tient à ce dogme , que le svstème radical universel des