CHAPITRE III
Du Sommeil et de la Veille.
J^A veille consiste dans l'exercice des sens et desi juouvemens dépendans de la volonté. Dans cet fJiatj^ le cerveau jouit de ^oule son aç^v^^é ; il
SOMMEIL , VEILLE. 3qi
reçoit les impressions que chaque sens lui transmet; il les conserve ou les prolonge. C'est à la faculté dont il jouit de retenir les sensations, que nous sommes redevables de celle de les comparer et de former des jugemens.
Le sommeil est le repos des sens et des mouvemens volontaires; il est un des grands bienfaits de la nature ; il nous procure en quelque sorte le bonheur de renaître chfique jour, et de jouir, pour ainsi dire , d'une vie nouvelle. Sans le sommeil, combien la vie aurait peu de charmes! comme la sensibilité s'émousserait rapidement ! c( Otez à l'homme, a dit un philosophe de ce )) siècle, le sommeil et l'espérance, et il sera w l'être le plus malheureux. »
[On s'est épuisé en conjectures sur les causes qui produisent le sommeil. Erapedocles , chez les Grecs, explique son retour périodique par le refroidissement gradué de la chaleur animale; d'autres philosophes de son temps l'attribuaient à la compression du cervelet par ses lames auxquelles ils donnaient, on ne sait comment, la faculté de se redresser. L'épuisement du fluide nerveux fut à son tour considéré comme la cause déterminante du sommeil ; on le fît consister enfin dans la congestion des humeurs vers la tête. Il serait facile de mentionner plusieurs autres hypothèses au moins inutiles et aussi invraisemblables que les précé-
592 ÉlÉmENS D^IlYClèNE.
dénies (1), Nous nous contenterons de dire que les physiologistes modernes regardent le sommeil comme une conséquence naturelle à la fatigue des organes de la vie de relation , qui ont be-soin de se reposer pendant un certain temps, pour mettre en exercice et établir les relations propres à la veille (2).]
La propension au sommeil qu^éprouvent tous les animaux après le repas, dépend de ce que les forces déterminées versl'épigaslre, pour le travail de la digestion , s'exercent moins dans les autres parties de l'économie. Si elle était due , comme le prétendent les mécaniciens , à la compression
(i) Barlhez^ par exemple^ regardait comme causes du sommeil , i''. un affaiblissement direct du systènie des forces sensitîves ; qui fait tomber l'excitation des forces motrices^ 2®. unordre coristànt mais diversement modifié par l'habitude qui veut que le sommeil alterne avec la veille 3 3°, Vinfluence sympathique qu'a sur tous les organes une succession imme'diate delà chute à rexcitalion des forces sensilives d'un organe particulier. Qui c(tnere çapiat. (I. B. )
(2) Ce paragraphe a été substitué à quelques considérations purement hypothétiques qui avaient pour objet d'établir que \e sorfimeilavait son siège dans le diaphragme ^t les organes épigastriqiies. On peut dire qu'en général fépigaslre était jiour Tourtellç ,iine?ortede pivot physiologique autour duquel il tournait.sans cesse. J'ai çji;u devoir faire disparaître partout les traces de celAe içléç bigarre. (I. B.»)
SOMMÏIL , VEILLE. So^
de l'aorle placée derrière l'estomac , il s'ensuivrait presque toujours des apoplexies mortelles ou des hémoptysies graves ; mais il est prouvé que l'on n'a pas à redouter cette compression dans l'état naturel , car l'estomac remonte en s'avançant vers la ligne blanche, à mesure qu'il se remplit, et laisse en arrière , yers sa petite courbure, un espace plus grand et plus libre qu'auparavant. Le froid produit le sommeil; et un homme qui s'endort en plein air , quand le thermomètre est à huit ou neuf désirés au-dessous du terme de la congélation , y meurt pour l'ordinaire , au lieu que celui qui est en action peut supporter impunément un froid de plus de soixante-dix degrés. Le froid cause la mort en concentrant entièrement les forces au centre , au détriment des autres parties, et en convertissant l'action en un spasme violent., qui la détruit. Spallanzani a pro^ duit, par le moyen du froid, un sommeil artificiel sur des g renouilles qu'il avait recouve rte^ de neige et de glace , et le spmmeil eut lieu pour celles dont il avait épuisé les vaisseaux, comme pour les autres auxquelles il avait laissé tout leur sang. On sait que ces animaux peuvent vivre quelques heures encore après que la circulation a cessé. Ces expériences démontrent clairement que le froid n'occasione pas le sommeil en donnant lieu à la compression du cerveau, ^.^ .. . «.
5q4 ÉLt.MFNS d'hYGiÈIHE.
L'action du cerveau est singulièrenicnl climi- 11 uée durant Je sommeil profond; il ne lui en reste que ce qui lui est nécessaire pour la vie, et il est entièrement insensible aux impressions externes. Ce n'est que dans le sommeil léger, et quand le cerveau conserve un certain degré d'action , que l'on a des songes : il se retrace alors^ d'une manière ordinairement confuse , les sensations de la veille : aussi sont-elles vagues et sans ordre, agréables ou désagréables , suivant les dispositions individuelles , J'élat des fonctions nutritives, etc. Les irritations qu'éprouvent les organes intérieurs, et qui aboutissent au cerveau , y déterminent aussi des sensations de douleur et de plaisir , analogues aux désirs et aux inquiétudes qu'on a éprouvés durant la veille, et souvent aussi à la nature des fonctions de l'organe qui porte son irritation au cerveau. C'est ainsi, par exemple, que l'irritation des parties de la génération , renvoyée sympathiquement au cerveau durant lesommeil, fait naître de douces illusions et des plaisirs qui, quoiqu'imaginaires , n'en sont pas moins sentis. Voyez ce jeune bomme en qui la vie surabonde et qu'une imagination ardente a fait voltiger , durant la veille, de beautés en beautés : il dort entre les bras des amours et au sein de la volupté 5 il croit donner de tendres baisers à celle qui a le plus excité ses désirs amoureux j ses'iiieH^
SOMMEIL, VEILLE. SgS
bres éprouvent le tiémoussemenl du plaisir, et il en épuise la coupe , comme s'il jouissait réellement ; les marques en sont certaines , et il ne peut les méconnaître à son réveil. C'est ainsi que les ilence de la nuit rappelle à l'imagination les objets xjui l'ont frappée vivement pendant la veille. Le chasseur croit errer dans les forêts, et poursuivre le gibier; le juge rêve aux procès , le cocher à son équipage , etc.
« Omnia quœ sensu volvuntar vota diumo , » Ttnipore nocturno reddii arnica aides : ., ,
» Venator dejessa tore cum membra reponity » Mens ^amen ad sj-h^as et sua lustra redite
» Judicibus lites , aurigœ somnia currus j etc. »
Lorsque le sommeil est l'effet des causes naturelles et que sa durée est proportionnée aux besoins du corps , il le restaure et le rend plus agile et pins dispos. Cet état suspend l'exercice des sens externes et des mouvemens volontaires ; le pouls est plus lent , la respiration moins fréquente , le mouvement péristaltique de l'estomac et des intestins plus faible; le cours du sang et des humeurs pst ralenti , les sécrétions et les excrétions diminuées, et surtout là transpiratioûA Insensiblement les forces, concentrées dans un point , se distribuent à toutes les parties dans des proportions convenables ; les nerfs et les
596 ÉlÉmENS d'h YGlèwE.
muscles reprennent leur activité , et la veille revient.
Lorsque le sommeil est porté à l'excès, ou produit par des causes vicieuses , il débilite le corps et le rend pesant ; il diminue l'activité des sens et les forces de la vie ; la sensibilité s'émousse de plus en plus , et le corps tombe dans le relâchement ; il s'amollit ^ engraisse etdevient ainsi moins propre à remplir ses fonctions. Il est également nuisible aux opérations de l'âme , et surtout à la mémoire , parce qu'il détend et affaisse les fibres cérébrales , et brise leur ressort.
1°. Le sommeil, pour être salutaire, ne doit pas excéder certaines bornes ; il ne doit pas durer moins dp six heures pour un adulte bien constitué et menant une vie réglée, et jamais plus de huit ou neuf au plus.
2^. La chambre à coucher doit être retirée et éloignée de toute espèce de bruit. Moins le corps est exposé à l'action des impressions externes, mieux on goûte le repos. C'est une mauvaise méthodes de conserver dans les dortoirs de la lumière pendant la nuit.
3**. L'appartement où l'on se couche doit être vaste et bien aéré. L'air doit y être fréquemment' renouvelé , et il convient d'y entretenir constariîment les fenêtres ouvertes , excepté durant le temps qu'on s'y livre au sommeil. •^^"*i'
SOMMEIL , VEILLE. Sq^
4". 11 faut n'éprouver aucune gêne dans le lit, et que le corps soit dans une position presque horizontale , excepté la tête , qu'il est bon d'avoir un peu élevée. Il est nuisible de dormir à moitié assis , de manière que le corps fasse un angle avec les extrémités inférieures. Cette situation rend difficile la circulation du sang et des humeurs dans les viscère du bas-ventre, et produit des difformités dans l'enfance et la Jeunesse.
Il paraît , d'après la forme et la situation de l'estomac , que la position la plus favorable à la digestion , surtout lorsqu'on se couche peu de temps après avoir pris beaucoup d'alimens , est sur le côté droit. Dans la situation contraire, les alimens ont une pente qui rend difficile leur passage dans les intestins , et ils gênent nécessairement par leur volume les mouvemens alternatifs du [diaphragme, et par communication ceux du cœur. Lorsqu'on est couché sur le dos , ils déterminent assez souvent le cauchemar ou des pollutions nocturnes. La position de l'homme couché sur la droite, n'expose pas aux mêmes inconvéniens ; on n'a pas à redouter la chute précipitée des alimens dans le duodénum, vu que la partie inférieure de l'estomac se recourbe obliquement de devant en arrière vers l'orifice supérieur, mais un peu plus bas , et que d'ailleursi'estomac, d'après lobservaliondeGalien, éprouvant,
durant la digestion , un mouvement de péristase ^ ce mouvement retient les alimens dans l'estomac , et ne diminue qu'à proportion que Ja cociion se fait jusqu'à ce qu'étant achevée ^ il soit remplacé parle mouvement périslallique. Ce n'est que lorsque la digestion se fait mal que Ton change naturellement à chaque instant de situation, que \xm se couche tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, puis sur le dos ou[sur le ventre :1a nature, inquiète dans cette circonstance, s'aide elle-même par ce changement de position.
5^. Les veilles prolongées ne sont pas moins préjudiciables à la santé que le sommeil porté à l'excès; elles dérangent l'ordre des fonctions; elles déterminent des efforts trop long-temps soutenus dans les organes qui ont besoin de repos, et les mettent dans une sorte de tension nuisible. Ces organes sont surtout ceux situés dans la région épigastrique , dans lesquels elles entretiennent un spasme habituel. En un mot, les veilles forcées abrègent la vie et la remplissent de maux. Le sommeil est indispensable, et plus encore après les travaux de l'esprit qu'après ceux du corps : c'était sans doute d'après sa nécessité bien reconnue, que les Tréséniens sacrifiaient sur le même autel au Sommeil et aux Muses (i\
' (i) Pausania», Ub. II, Corinih.
SOMMEIL , VEILLE. 3gg
On a souvent agile la question de savoir si lad i- «eslion se faisait mieux durant le sommeil que pendant la veille, eis'il était plussalubre de dormirque de veiller après le repas. Pour résoudre ce problème , il faut d'abord avoir égard à l'habitude et au climat. En général , l'habitude de se livrer au sommeil après le repas, est, toutes choses égales d'ailleurs, moins dangereuse pour les personnes qui font habituellement des exercices violens , ou dont les travaux journaliers sont durs et pénibles, et qui dorment peu la nuit, tels que les gens des campagnes, les vignerons, etc. Les habit ans des pavs chauds sont aussi dans l'usage de dormir après leur dîner. Loin de blâmer celte coutume, je pense au contraire qu'elle est trèsavantageuse , par rapport à la chaleur excessive du milieu du jour, qui détourne de restomac les forces nécessaires à la digestion. Mais il n'ea doiLpas être de même dans les climats froids et tempérés, au moins pour la plupart des indivi'dus. ^
Il faut distinguer deux classes de personnes. Les unes ont les nerfs si délicats que l'excitement le plus léger suffit pour déranger Tordre des mouvemens et les rendre irréguliers; ou, comme Ta très-bien dit Bordeu , elles se sont fait une telle habitude de méditer, qu'elles s'épuisent sans cesse en réflexions. D'autres ont des nerfs dont l'action
/JOO ÉLÉMÈNS d'hYGIJÈNE.
est forte et constante, et dont rien ne peut en quelque sorte troubler l'accord et l'ensemble des niouvemens.
Les choses considérées sous ce point de vue, on peut assurer que les enfans^les femmes d'une constitution délicate, la plupart des gens de lettres, et généralement toutes les personnes dont le genre nerveux est très-mobile , ont besoin de dormir pour bien digérer. La nature, durant le sommeil, est plus maîtresse d'elle-même; elle emploie utilement une somme de forces nécessaire pour le travail de la digestion; la veille, au contraire, peut exciter l'action des nerfs, qui est plus lente' et plus difficile dans l'état contraire, parce que les causes d'irritation se renouvellent presque à chaque instant pendant le veille.
Dans les pays chauds, la méridienne est utile, non pas seulement pour se soustraire à la chaleur excessive du milieu du jour, mais encore parce que le sommeil ramène vers la région épigastrique une partie des forces nécessaires à la digestion , que la chaleur fait diverger à l'organe extérieur.
Le sommeil engraisse certains animaux qui digèrent en dormant. Il ne faut pas néanmoins conclure de là que le sommeil soit absolument nécessaire à la digestion des alimens; car l'impinguation n'est pas toujours un signe certain que
80M>IE1L , VEILLE. /jOI
celle fonclion s'opère d'une manière convenaLled II est beaucoup de personnes qui, avec un grand embonpoint, digèrent difficilement et pe'niblement.
La nature a destiné Ja nuit au sommeil; rien n'est plus contraire à l'ordre des clioses qu'elle a établi, et par conséquent à la santé, que de veil* 1er la nuit»
C'est particulièrement sur l'économie animale que le mouvement diurne de la terre fait remarquer son influence d'une manière bien sensible. On observe dans cliaque individu ^ et principalement dans ceux qui ont le genre nerveux Irèsm.obile, des cbangemens qui correspondent aux quatre points cardinaux; mais le plus marqué est celui qui arrive le soir, et qui consiste dans une petite fièvre caractérisée par la précipitation du pouls, la lassitude et la propension au sommeil, qui augmentent insensiblement jusqu'après minuit. Cette fièvre est utile, en ce qu'elle tend à opérer la dépuration des liumeurs, et à élaborer complètement la niatière des sécrétions : aussi se termine-t-elle d'une manière vraiment critique ^ par d'abondantes excrétions, et surtout par celle de riiumeur perspirable. Il résulte de là que celui qui, au lieu de se livrer au repos nocturne, veille durant l'accès fébrile destiné à séparer et à épurer les humeurs, trouble et déconcerte l'appa-
4o2 taÀmens d'hycifne.
reil des mouvemens qui doivent opérél- d'aussi salutaires effets, et se prépare une foule de maux inévitables.
Les vapeurs des matières qu'on brûle pour s'éclairer augmentent encore le danger des veilles, en altérant l'air, et en le rendant également nuisible aux yeux^ aux nerfs et aux poumons. C'est au grand travail de nuit que le poète Milton dut la perte de la vue.
Enfin les veilles nocturnes ruinent promptement les lempéramens les plus robustes, comme Je prouvent la débilité dans laquelle tombent bientôt ceux qui, selon l'expression vulgaire, ybrz« du jour la nuit et de la nuit le jourj leur visage pâle et blême dénote les affections graves auxquelles ils ne tardent pas à être sujets. On ne s'écarte pas impunément de la nature, et on n'enfreint pas ses lois sans s'exposer à des maux réels. C'est elle-même qui, par la qualité de l'air, plus frais et plus humide la nuit que durant le jour, par les ténèbres, par le silence^ par l'exemple de presque tous les êtres vivans , indique à l'homme le temps où il doit se livrer au repos. Le sommeil est alors bien plus tranquille, plus profond et répare bien davantage ; tout est calme , et les organes des sens ne sont pas exposés à autant de causes d'irritation que durant le jour , où ils sont sans cesse frappés par la lumière, le calorique, le
SOMMEIL, VEILLE. ^oS
froid, le bruit et plusieurs autres causes inévitables, qui mettent obstacle au sommeil et l'empêchent d'être tranquille et restaurant.
Il n'est pas possible de prescrire d'une manière fixe et précise à chaque individu le temps qu*il doit donner au sommeil : il est une foule de circonstances qui rendent variable la nécessité de dormir plus ou moins d'heures. Les enfans , les jeunes gens et les femmes doivent dormir davantage que les hommes d'un âge moyen et les vieillards. Les pituiteux doivent prolonger la veille pi us que les bilieux , le« mélancoliques , et les personnes qui ont beaucoup d'embonpoint ; cellesci doivent moins dormir que celles qui sont maigres et d'une constitution sèche. On dort davantage en hiver, qui est la saison du repos , et au commencement du printemps , que durant l'été et la première partie de l'automne. Il convient en général de faire moins 'd'exercice et de se livrer plus long -temps au sommeil durant les constitutions chaudes et sèches, et moins dans celles qui sont chaudes et humides; car, comme l'avait observé le vieillard de Gos, (( le sommeil hu- » mecte et relâche le corps , et la veille le des- » sèche. »
4o4 ELEMENS D HYGIENE.