CHAPITRE PREMIER
Des Sensations,
JL'ame a la plus grande influence sur le corps de l'homme. Les diverses affections qu'elle éprouve font naître dans l'organisme des changemens utiles ou nuisibles , selon qu'elles opèrent la concentration ou l'expansion des forces, selon qu'elles favorisent leur libre circulation, ou qu'elles la gê^ nent. Ce sont ces mêmes affections qui déterminent la volonté : celle-ci naît du sentiment qui nous attache aux objets qui agissent sur nos sens ou qui nous en éloigne , selon que leur impression est agréable ou pénible. ]Véanmoins le moral est dans une plus étroite dépendance du physique; par toutes nos idées et nos affections viennent dc^ sens , et doivent leur origine aux ébranle mens des
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cordes nerveuses, qui, se propageant au cerveau, produisent le plaisir et la douleur.
Les sensations sont absolument nécessaires à la vie physique , autant qu'à la vie morale : ce sont elles qui mettent en activité les différens foyers de la sensibilité, et qui établissent en quelque sorte leur contre-balancement réciproque; elles apprennent à connaître les objets qui sont hors de nous, et qui peuvent contribuer ou nuire à notre conservation. Le fœtus partage celles de sa mère lorsqu'il est encore renfermé dans son sein ; ce n'est qu'à l'époque de sa naissance qu'il commence à éprouver les siennes propres d'une manière marquée. Les agitations et les vagissemens de l'enfant qui vient de naître , sont autant d'eftets qui décèlent ses besoins et ses rapports avec les objets extérieurs ; ses sens sont affectés d'impressions pénibles dans les premiers instans; mais insensiblement ils s'habituent à ces impressions , et dans la suite ils n'en sont pas trop irrités. 11 n'y a c^ne le tact et le sens gastrique qui soient agissans les premiers jours ', mais à mesure que la vie fait des progrès , les autres sens se développent et devien-* nent actifs , et l'on voit l'enfant se montrer sensible aux impressions des sons et de la lumière. Peu à peu le principe sensitif déploie son énergie, le cerveau acquiert la faculté de retenir \qs senaotions qui lui sont transmises, et de se les relra-
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cer ; rame compare des idées, en saisit les rapports, et forme des jugemens. C'est à celte époque que commence la vie morale ; l'horrime a la conscience de son existence et des êtres qui ne sont pas lui ; il montre du penchant pour les objets que Texpérience lui a appris être propres à renou* veler l'activité de ses sens et à lui procurer des sensations agréables , et de l'aversion pour ceux qui nuisent a son existence,
La sensibilité qui , comme je l'ai déjà dit , est l'élément de la vie, se développe donc avec les organes ; il en est de même de l'entendement.
a Preteteà gîgni pariter cum corpore et iinà
» Crescere sentimus ^ pariterque senescere mentem, »
Les facultés intellectuelles ne seraient-ellesdone autre chose que la sensibilité elle-même , ou la puissance de recevoir les impressions des objets extérieurs ? A la vérité , les opérations mentales semblent croître et s'étendre en même temps que le système organique ; la pensée s'active à un certain âge , se ploie à tous les états du corps , languit avec lui durant la maladie et la vieillesse, et faiblit avec la machine. Néanmoins il ne paraît pas vraisemblable que l'intelligence soit une propriété de la matière organisée ; car la sensation n'est pas la pensée, quoi qu'en disent certains philosophes modernes ; et il n'existe aucun rapport
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entre la nature du principe sensitif et celle de l'eiitenderaent. 11 est bien plus probable que les facultés mentales sont exercées par un être réel , une émanation de la divinité, qui ne descend point dans l'abîme du tombeau, mais qui retourne vers son auteur (i).
Ce principe , dont la nature nous est entièrement inconnue, contient sans doute virtuellemenf y dès son origine, toutes les idées possibles. Il a besoin, tant qu'il est enchaîné à la matière , du secours des sens pour les mettre en acte et les percevoir. Telle est la raison pour laquelle il partage toutes les vicissitudes et les affections du corps ; mais lorsqu'il est dégagé de la matière, et qu'il a
(i) Le principe sensiùf et le principe intelligent ne sont ]>as les mêmes, car ils sont souvent en contradiction. « Il n'est personne qui, dans la vie. dit Desèze , » page 62 , n'ait e'té dans le même temps entraîné par un » désir violent , et retenu par une raison supérieure , qui » n'ait flotté entre ces deux volontés contradictoires , au » moins quelques inslans j q'ii ; par conséquent; n'ait M senti au dedans de lui-même deux puissances opposées » qui faisaient effort pour le séduire , et dont lune ne » cédait que lorsqu'elle était vaincue par une force élran- » gère. C'est là l'homo duplex de Buffon , et dont l'apô- » treS. Paul parlait dans son épîlre aux Romains : V^ideo » aliam legem in mcjnbris mets , repugnantem legi » mentis meœ, n
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recouvré sa pureté et sa liberté , il a la faculté de réaliser seul et de reproduire toutes les idées par l'acte unique de sa volonté.
Soit qu'on regarde les sensations comme le développement des idées dont l'existence antérieure précède toute impression des objets qui sont hors de nous, soit qu'on les considère comme un pur effet de ces impressions qui font éclore la pensée (i), il est au moins très-certain que durant notre course passagère nous ne pouvons acquérir des idées , et communiquer avec Je système des êtres physiques et intellectuels que par le moyen des sens : plus ces sens sont parfaits , plus la sphère des connaissances s'augmente et s'étend. 11 est donc utile de les exercer , et de les appliquer aux objets d'une manière convenable.
Il ne faut pas confondre les sensations avec le sentiment. J'entends ici par sensations des affections du corps causées par les impressions des objets extérieurs sur les sens externes, et par sentiment, l'impression excitée dans l'âme par les sensations. D'après cela, toute sensation suivie du sentiment produit nécessairement le plaisir ou
(l) « Notre âme est au-delà de toute connaissance: » Elle . qui connaît tout^ ignore son essence. » L'esprit à Fesprit même est un profond secrel j » Il se sent, il se louche, etnc sait ce qu'il est. »
la douleur. Tout ce qui agit doucement sur les sens fait naître le plaisir , et toutes les causes qui les ébranlent violemment occasioneni la douleur. Le plaisir et la douleur sont donc, en dernière analyse, les effets des sensations, et appartiennent proprement au sentiment. Ces deux produits de la sensibilité ne diffèrent que par le degré d'intensité, et un grand plaisir est très-voisin de la douleur.
On apipeWe plaisir iouie sensation qui donne lieu à un sentiment agréable qu'on désire de retenir et de conserver ; et douleur , celle pénible , qu'on cherche à éloigner.
L'effet moral du plaisir est de déterminer dans l'âme un sentiment flatteur qui lui en fait désirer la continuité. L'effet moral de la douleur est , au contraire, un sentiment pénible qui s'accompagne du désir d'en écarter la cause. L'effet physique du plaisir, dit Desèze, est de produire dans l'organe sentant une érection, une dilatation et une intumescence , comme s'il voulait absorber celte sensation et se l'incorporer. L'effet physique de la douleur est, au contraire, de contracter, de resserrer la partie souffrante , comme si , en offrant une moindre surface, elle voulait se dérober à la sensation désagréable qu'elle éprouve , ou la supporter dans le plus petit nombre de points possible. Néanmoins la douleur n'est pas sans utilité ;
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elle est le signal des dangers qui menacenl l'existence, el souvent elle relève la vie quand elle s'affaiblit , et résiste aux causes qui tendent à l'altérer. C'est dans ce sens que Sydenham a dit : Dolor amarissimum naturœ pharmacum œgro de vitdprospLcit. La cessation de la douleur a quelquefois lieu lorsque la vie et le plus menacée , comme dans les cas de gangrène à la ;>uite des inflammations : c'est qu'alors la sensibilité est éteinte dans la partie affectée, et que le principe sensiiif n'oppose que des efforts impuissans à l'action de la cause morbifîque qui tend à la destruction.
Dans les sensations accompagnées de plaisir , la sensibilité semble vouloir s'étendre, et en quelque sorte le répandre sur tous les organes ; de ses principaux foyers elle rayonne sur tous les points de l'organisme , et détermine de nombreux courans d'oscillations et d'humeurs vers la circonférence. Dans les sensations douloureuses, le principe sensitif , loin de se lépandre , se concentre au contraire dans ses foyers, et y entraîne les niouvemens et les humeurs.
Il ne faut pas croire , comme les médecins mécaniciens, q%e les sensations soient purement passives de la part des organes sentans , ou plutôt que ceux-ci se bornent a recevoir l'impression que font sur eux les objets sensibles : non-seulement ils éprouvent l'ébranlement que les corps leur com-
mrtniquem , mais encore ils y mêlent un mouvement particulier ; ils réagissent sur eux, et ne souffrent pas simplement leur action. Ainsi la sensation s'accompagne d'une véritable action du principe sensitif, et elle n'aurait pas lieu si ce principe restait dans l'inaction. Celte vérité n'a pas échappé à Van-Helmont , lorsqu'il dit : Sensu s aiitem in scholis passive diciiur jieri y prout motus actwè j ego verô jam ostendi sensum à potestate , sive primario cinte sensitwo , jieri per actionem , quaînquàm membra subjective patiantur per objectorum sensibilium applicationem. ( De Lithiasi , cap. IV ). Ainsi , le plaisir et la douleur sont évidemment des actions de ce principe conservateur , qui tend sans cesse à maintenir et à prolonger la vie des êtres animés.
Le sentiment de l'existence est le point central auquel se rapportent toutes les sensations , dans les premiers temps de la vie comme dans les âges subséquens. Les sens sont continuellement aifectés par les objets qui sont hors de nous; et selon qu'ils éprouvent du plaisir ou de la douleur, il se forme des penchans et des aversions pour ces objets : mais , comme les sensations attachées aux premiers besoins de la vie sont celles qui affectent le plus et qui se répètent le plus souvent, il suit de là , et c'est une vérité d'expérience, qu'elles se gravent plus profondémeni dans le cerveau, et
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qu'elles donnent aux forces et aux humeurs des directions différentes, pour nous attacher aux objets de nos besoins, et nous faire éviter ceux de notre aversion ou de nos craintes. Telle est l'origine des habitudes qui dérivent uniquement du penchant inné qu'ont tous les êtres pour leur conservation.
Nos premières mœurs ne sont dans le fond que les premières habitudes du sentiment , c'est-àdire , des déterminations d'action , produites par le désir de jouir de ce qui est agréable, et d'écarter tout ce qui nous fait craindre des sensations contraires. A mesure que nous avançons dans la carrière de la vie, il naît d'autres besoins qui émanent de la société, et qui ont de même pour objet la jouissance des choses qui attachent, et l'aversion de celles qui paraissent s'opposer au bonheur. 11 en résulte des actions , des habitudes et des mœurs qui, selon qu'elles sont utiles ou nuisibles au bien général et à celui de l'individu, . sont réputées vertus , vices ou crimes.
L'homme qui veut perfectionner son être ei être heureux doit contracter trois genres d'habitudes : i*'. celles qui tendent à conserver le ressort des sens; 2°. celles qui peuvent avancer et étendre les progrès de la raison; 5°. enfin celles de plier de bonne heure son âme à l'amour de l'ordre. Faire prendre aux sens , à l'entendement
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et à la volonté, ces heureuses habitudes, voilà le précis de la morale , et la base sur laquelle pose l'éducation sociale.