CHAPITRE IL Des Sens externes (i
JLjes sens sont les premiers maîtres et les premiers guides de l'homme ; ils lient son âme à tous les objets sensibles, la modifient au point de lui faire
(i) TourLelle et la plupart de ceux qui ont écrit sur riiygiène , se sont évidemment mépris sur la nature des considérations physiologiques qui sont du ressort de cette branche de la science médicale 5 ils ont perpétuellement confondu l'histoire physiologique des fonctions organiques et de leur mécanisme , avec l'action qu'exercent sur nous les agens hygiéniques qui viennent du dehors. C'est la principale cause des réclamations des physiologistes qui ont accusé Ihygiène de n'être dans beaucoup de ses parties qu'une extension de la physiologie. Mais ces réclamations ne sont fondées que sur une marche fautive qui a fait confondre cette partie de la physiologie qui a trait aux fonctions de l'économie animale ; avec celle qui a pour objet la connaissance des modifications que les agens de l'hygiène impriment à nos organes. (I. B.)
connaître les qualiiés externes des corps , font naître sa pensée , et , comme autant de sentinelles, veillent à la sûreté et à la conservation du corps.
Tous les organes des sens ont une structure qui les met en rapport avec les êtres physiques sur lesquels ils doivent s'exercer , et qui en favorise la perception de la manière la plus avantageuse. Celte structure varie selon les difFérens organes^ et la nature des sensations qu'ils sont chargés de transmettre au cerveau. L'ouïe porte à l'âme celle du son ; la vue lui imprime le sentiment de la lumière et des couleurs, et les images des objels; Fodorat lui donne la perception des odeurs, et le goût celle des saveurs ; enfin le tact , ce sens universellement répandu sur toute l'habitude du corps, lui fait apercevoir et juger les qualités tactiles ^ telles que la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse , le poli , l'âpre , etc. C'est à ce sens qu'appartient le plaisir de l'amour, cette sensation vive et ravissante , cette volupté indicible, qui transporte l'âme, et fait goûter dans un court instant les plus parfaites délices.
On peut ranger les sens externes dans deux ordres : 1°. ceux qui reçoivent immédiatement les impressions des objets ; 2°. ceux qui ne les reçoivent que médialement. Les premiers ont des houpes nerveuses plus ou moins avancées et recouvertes de l'épiderme : tels sont les organes du
tact, (lu goût et de l'odorat. Les autres, tels que les yeux et les oreilles , ne reçoivent d'impression que par l'intermède de l'air, et ont des membranes lisses et polies , qui 'ne sont que des expansions nerveuses.
§ P"". Du Toucher,
Le toucher ou tact est le sens le plus général et le plus simple. Son domaine est le plus étendu ; tous les animaux en jouissent, depuis l'homme jusqu'au polype. Toute la surface extérieure du corps est l'organe de ce sens, qui a pour élément un nombre prodigieux de mamelons mous, formés par la pulpe des nerfs, qui se ramifient à l'in**» fini et se terminent à la peau recouverte de l'épiderme. Les impressions qu'ils reçoivent des objets du dehors , et qu'ils transmettent au cerveau , donnent l'idée des qualités tactiles. Le toucher apprend à ccftinaître la résistance des corps , leur impénétrabilité, leur figure, leur étendue; c'est par lui que nous recevons les premières notions des distances et du mouvement. C'est de lui que nous viennent ces premières perceptions dont le résul* tat est de nous faire éviter machinalement certains objets et en désirer d'autres, pour notre con^ servation. nonii?. :
Le toucher n'est proprement qu'un contact de surface. Les corps froids, en contractant les fi- II. 29
45o ELEMENS d'hYCIENE. '
brilles nerveuses de la peau , produisent la sensation du froid ; le calorique , en les dilatant , excite la sensation de la chaleur. Une impression douce fait naîlre la volupté; plus forte, elle produit la douleur ou un état voisin de la douleur.
L'homme est l'être le plus sensible aux impressions lactiles; il jouit du tact dans un plus haut rlegrç, et l'a plus parfait que les autres animaux, à raison de la finesse de^sa peau et de l'abondance desi n^rfe qui s'y ramifient. C'est à ce sens qu'il doit en grande partie la supériorité qu'il a.sur eux. Buffon observe avec raison qu'il est plus immédiaternent le sens de l'âme : au moins il est le pren^orqui l'avertit de son union au corps; il esj de tous les sens le plus fréquemment exercé, le plus sûr,, et le plus prO[)re à corriger les erreurs des autres. A la vérité, les idées acquises par le tact .sont ffjibîes, confuses, et se gravent difficilement dans ta mémoire; mais on peut l'a ugîB enter ^ l'étendre et lui donner un très-grand degré de perfection. On a vu des bijoutiers l'avoir tellement exquis qu'ils connaissaient la qualité des pierres précieuses par la seule impression qu'elles font sur la langue; il y a eu parmi les aveugles d'habiles sculpteurs et de grands géomètres. C'est particulièrement la main, et surtout l'extrémité des doigts, qui jouit du toucher le plus exquis, parce que l'organisaiion de cette partie est telle, qu'elle est com-
IMPRESSIONS ET PERCEPTIONS. ^Sl
posée de parties très-flexibles et très-mobiies ; qu'elle peut ainsi s'ajuster sur la surface des corps , les embrasser par un plus grandnombre de points, et nous donner de justes idées sur leur^ forme , leur figure, etc. On voit, d'après cela, que lasen'sation du lact doit être affaiblie et émouîsèe dans les animaux dont l'épiderme est couvert de poils, et la patte enveloppée d'une bubslance cornée ou d'écaillés épaisses; ei que ceux qui n'ont aucun organe analo^'ue à la main de Tbomme ont un cercle de perceptions très-bornée y\On:ne sauraU trop s'appliquer à perfectionner l'organe du tact, que les femmes, naturellement plus sensibles que les hommes , ont plus fin et plus exquis; car c'est ce sens qui est le plus propre à agrar^dir la sphère des connaissances humaicnes , et à rectifier les illusions dans lesquelles peuvent nous faire tomber les autres sens. L'usage des bains et des lotions, un travail modéré, et surtout la propreté, sont les moyens les plus efïîcaces pour remplir ce but. L'urgane du toucher devient calleux par des vices partici^liers de la peau, et par les tiiAvaux rudes et habituels de la main.
§ IL De l'Odorat,
L'odorat est, dans l'homme, le moins parfait des sens; il est beaucoup plus fin dans certains ani-
4^2 lé^ÉMENS D'fiYClÈNE.
maux. Le singe reconnaît une femme au moyen de ce sens, sous quelque forme qu'elle se déguise. Le chien suit le gibier à une très- grande distance, quoiqu'il ne le voie pas, par les seules émanations qui frappent son odorat; et c'est peut-être ce sens qui est le principe de sa fidélité. L'odorat ne jouit pas d'une grande énergie dans l'homme, et il paraît que si le tact lui donne de la supériorité sur tous les animaux , c'est qu'il a moins besoin d'appéter que de connaître. Néanmoins il est des exemples qui prouvent que ce sens peut atteindre dans riiomme la perfection de celui des animaux. L'histoire fait mention d'un philosophe de la Grèce qui distinguait, par l'odorat, une vierge de la fille ^qui s'était livrée aux plaisirs de l'amour. Un religie^Ux de Prague, dont il est parlé dans le Journal des Sawans y de i684, distinguait de même, en les flairant, une fille d'une femme, et une personne 1 chaste de celle qui ne l'était pas. Aux Antilles , on a vu des nègres qui suivaient les hommes à la piste, et qui distinguaient très-bien les traces d'un blanc de celles d'un Africain. Le chevalier Digby parle d'un enfant élevé dans les bois, dont l'odorat avait acquis tant de finesse qu'il s'apercevait de l'approche de l'ennemi ; mais ayant changé dans la suite «a manière de vivre, l'énergie de ce sens diminua considérablement :cependantil distinguait encore très-bien sa femme d'une autre en la flairant. Son
nez, pendant Ja nuil^ lui tenait lieu de la vue. Il paraîrait, d'après cela , que la perfection de l'odorat dépend non-seulement de l'organe, mais encore du genre de vie, et surtout de la privation des odeurs fortes dont l'homme abuse sans cesse ^ et qui usent l'organe odorant. .. .^' . '
Le nez est le principal organe de Todorat ; il est tapissé intérieurement par la membrane piluîiaire.i Les narines, qui sont partagées par l'os vomer,soni recouvertes par cette membrane^ qui est com-r posée de deux lames qui concourent à la perfeclion de l'odorat. En effet, on observe que plus celte m^brane a d'étendue , plus l'odorat est exquis, comme dans certains animaux dont les cornets inférieurs du nez sont plus considérables que dans l'homme. La première lame de la membrane pituitaire, qui est l'interne, peut être considérée comme le périoste du nez et de ses cornets. I^a seconde, qui est l'externe, est parsemée, dans toute son étendue, de glandes muqueuses qui excrètent la pituite, et de mamelons nerveux sur les*quels agissent les miasmes qui émanent des corps odorans. C'est dans le temps de l'inspiration que les odeurs se développent sur la membrane pituitaire : ce qui le prouve , c'est que ceux qui n« peuvent respirer par le nez, comme il arrive dans le coryza (enchifrenement) , ou lorsque cettepartie est obstruée par des polypes , ne peuvent pas
454 élémems d'hygiène.
percevoir les odeurs. Une observation de La Hire fils vient à l'appui de ce que j'avance : il rapporte avoir vu un homme qui évitait la sensation des mauvaises odeurs en remontant la luette, et en rompant ainsi la communication qui a lieu entre la bouche et le nez.
Il paraît que la nature a placé l'odorat près de l'organe du goût pour en prévenir les erreurs. C'est pourquoi Lecat'èt Duhamel l'ont regardé non comme un sens particulier, mais comme un supplément de celui du goùl. Eh effet , nous sommes avertis par l'odorat des qualités bonnes ou mauvaises de la plupart des substance* alimentaires. L'aveugle n'a pas d'autre moyen pour s'assurer de ces qualités , avant que de porter les alimens à sa bouche ; il obéit au vœu de la nature, qui a attaché le sentiment du plaisir à tout ce qui peut conserver la vie, et un sentiment désagréable à tout ce qui est nuisible. C'est ainsi que toutes les plantes qui répandent une odeur suave sont analeptiques, et que celles dont l'odeur est vireuse sont des poisons..
Cardan pensait qu'un odorat exquis était un indice d'esprit, parce que, disait-il, la température chaude et sèche du cerveau aiguiseCe séti^y et que cet(e température rend l'imagination plus vive et plus féconde. Il paraît que les Romains étaient dans cette iriême opinion : ils appelaient
1MPRESS10>'S ET PERCEPTIONS. ^55
un homme J'esprit vir emunctœ naris , ei Martial leur donne la finesse de 1 odorat du rhinocéros. Néanmoins cela ne se trouve pas toujours vrai : on voit quelquefois des imbécilles avoir le sens de l'odorat très-exquis.
La sensibilité de l'odorat s'émousse et se perd par l'usage des odeurs fortes et des parfums inventés par le luxe. Le tabac en poudre pris par le nez dessèche et atonise les nerfs olfactifs. (' Notre odorat, dit l'auteur de la Philosophie de ;> la Nature, deviendrait peutrclre e'grJ à celui )) des animaux , sans la manie des parfums fac- B tices, et Tusage de celte poudre ammoniacale et >; corrosive que l'Europe entière , depuis un sié-i- » cle, semble avoir adoptée, et qui, comme les ;) liqueurs foi tes, ne donne un moment de )) ressort à l'enlendement que pour le conduire » par degrés à la stupidité. » Ainsi, ceux qui veulent conserver et perfectionner ce sens doivent fuir les odeurs fortes et s'abstenir du tabac.
Les odeurs ont une action puissante sur le système nerveux; elles excitent des sensations voluptueuses, d'autres fois des évanouissemens et d'autres accidens; elles sont quelquefois aussi des remèdes héroïques, lorsque les substances qui les fournissent sont administrées par une main sage et prudente. Leur action est d'autant plus
456 EL^MENS D'HYGlilPrE.
grande qu'elles sont plus développées. Avant que de parler de leur influence sur l'économie animale, il ne sera pas hors de propos de donner une idée succincte des causes qui opèrent le développement de l'arôme ou principe odorant , appelé par Boerbaave esprit recteur , et qui sont Tair, le calorique ^ la lumière et le fluide électrique.
L'air,^ ce fluide invisible > est, comme véhicule des odeurs, une des causes essentielles de leurs efîluves, ainsi que le prouve l'expérience. Si on place une substance très -odorante sous le réci^ pient de la machine pneumatique, et qu'on fasse le vide, on s'aperçoit bientôt que Todeur de cette substance diminue à mesure qu'on extrait l'air du récipient.
Le calorique est un des agens qui concourent le plus au développement des odeurs; il favorise l'expansion du principe odorant, qu'il sépare des autres parties constituantes des corps, et le force, en quelque sorte, à manifester sa présence par l'impression qu'il porte sur l'organe de l'odorat. Si on chauiBfe une substance inodore, elle ne tarde pas à répandre de l'odeur : c'est ce qui arrive à certains bois dans les mains du tourneur, par les frottemens qui excitent la chaleur dans ces corps. Si, au contraire, on prive de chaleur une matière odorante quelconque, si l'on met des
fleurs très-odoranles, par exemple, dans un lieu très - humide , leur odeur diminue sensiblement.
La lumière concourt puissamment au développement de l'arôme dans la plupart des plantes. Leur odeur diminue à mesure qu'on les prive de la lumière, M. Gouan, professeur dans la trèsjustement célèbre école de médecine de Montpellier, a observé que les végétaux les plus odorans , privés du contact de la lumière , perdent entièrement leurs odeurs dans les serres, malgré la chaleur qu'on y soutient à plus de vingt-cinq degrés.
Le fluide électrique influe aussi sur le développement des odeurs, comme le prouvent les belles expériences de Bertholon. «J'ai placé, dit- )) il, plusieurs ognons de jacinthe et de joni) quille dans divers vases. Lorsque les fleurs :» furent nées et eurent pris un commencement » d'accroissement un peu marqué, et avant que » l'odeur naturelle de la plante se fît sentir, j'é- » lectrisai la moitié du nombre de ces vases de » fleurs. Je répétai l'électrisation pendant quel- }) ques jours, chaque jour demi-heure le matin » et autant le soir, et j'observai^ après l'électri- » sation , que les fleurs électrisées avaient acquis )) leur odeur propre , ce que n'avaient pas fait » les autres plantes non soumises à rélectricité :
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» lé fluide électrique accélère donc 1 époque de )) réiuànalion des végétaux. J'ai encore observé, » ajoute- 1- il, que les fleurs électrisées expri- » maîehl plus fcrlement la nature de leur odeur D propre que les fleurs non électrisées, celles-ci » étant examinées à des distances correspondantes » à celles des j^reuiières , et dans le temps où l<*s » fleurs avaient acquis naturellement tout l'ac- )) croissement et la perfection nécessaires pour » exhaler leur odeur, i) 11 suit de là que plus l'électricité atmosphérique est considérable, plus l'odeur des plantes est Corte et accélérée; et c'est ce que confirme l'observation.
Les effluves odorans sont donc une sorte d^évaporation qiii est due aux causes que je viens d'énoncer; mais un phénomène bien singulier, c'est que, quoique la matière odorante se résolve continuellement en vapeurs, on n'observe néanmoins aucune diminution sensible dans son volume ni dans son poids. Le principe odorant est donc d'une nature extrêmement déliée , subtile et volatile.
L'influence des odeurs sur l'économie animale varie selon lé degré de sensibilité , de l'idiosyncrasie propre à chaque individu , ainsi que des principes dont sont composées les substances odorantes. Lorry les a réduites à cinq classes principales : les odeurs Camphrées , narcoli-
IMPRLSSIO-NS ET PEllCEFTlO^S. 4'0
qiies , étîicrees, acides , el alcalines volatiles ( i ) .
Les oJems les plus suaves ne sont pas innocenles. Les malières odorantes qui les exbalcLt laiisenl délayer beaucoup d'air nicpliilique , el renrermeiU pour l'ordinaire un principe vireux déle'lère. Les fleurs de roses, de jasmin, de violette, etc., répandent une o<.leur vireuse a laquelle on doit rapporter principalement un grand nombre d'accidens funestes produits par ces fleurs renfermées dans un petit appartement. Des anxiétés, des douleurs de tête, des convulsions, des évanouissemens , sont souvent la suite de ces exbalaisons odorantes. Les personnes qui ont le genre nerveux très -irritable doivent les fuir avec le plus grand soin : ce sont elles qui , par leur constitution , sont le plus exposées à ressentir leurs maliones influences. On a vu même quelquefois la mort produite par cette seule cause. Ingenbousz cite l'exemple d'une fille morte à Londres en 17 19, par l'odeur des lis. Triller a donné l'iiistou-e tragique d'une jeune
(i) Fourcroy divisait les odeurs en cinq genres : , i^"" Genre j odeurs exlraclives.
2® Genre j odeurs huileuses fugaces.
3*= Genre j odeurs huileuses volatiles. 4* Genre j odeurs aromatiques el acides. 5® Genre , odeurs hvdr<:-sulfureuses. (I. B. )
/![6o l.Lt!WEWS d'hygiène.
fille morte par l'odeur des violettes, et l'observation d'une autre qu'on rendit à la vie en enlevant les fleurs qui l'avaient asphyxiée. Tout le inonde connaît l'effet du musc et du safran sur quelques personnes. L'exhalaison du noyer passe pour être très-dangereuse Le principe vireux est inaltérable ; l'opium, où il existe en grande quan^ tité , ne perd jamais son odeur ni sa vertu narcotique, quelque changement qu'on lui fasse subir. L'ambre, le musc, le castoréum, exhalent une odeur vireuse. Il en est de même des huiles animales, qui, d'après les expériences de Lorry, ne doivent leurs propriétés anti-spasmodiques qu'au principe vireux.
Les odeurs éihérées, telles que celles qu'exhalent la menthe poivrée, l'anis étoile, etc., font sur le genre nerveux une impression très-vive et qui est aussi prompte que leur volatilisation. Leur principe existe dans un grand nombre de végétaux ; il n'est dû dans la plupart qu'à la fermentation qui a lieu dans le temps de leur accroissement. Le premier degré de putréfaction qu'éprouvent certains fruits y développe une odeur d'éther trèscaractérisée. Les substances qui l'exhalent jouissent de la vertu anti - spasmodique et carmina^ tive.
L'arôme acide se trouve presque toujours uni aux substances aromatiques; il se rencontre aussi
dans beaucoup de fruits aigrelets. Toutes ces substances éveillent les sens, égaient, et sont amies de l'homme.
: . Toutes les odeurs qui , par une acrimonie qui leur est propre , picotent les yeux et font couler les larmes , sont alcalines volatiles ou ammoniacales : les crucifères , et surtout les ognons , appartiennent à cette classe. Les substances qui contiennent un principe acre et volatil sont trèsexcitantes et peuvent être employées avantageusement dans bien des cas. Telles sont les cinq classes d'odeurs auxquelles on peut rapporter le grand nombre de variétés que nous offrent la nature et l'art.
§ III. Du Goût.
he goût a son siège principal dans la langue et le palais : ces organes ont , de même que la .peau , des papilles nerveuses , mais qui sont plus saillantes et plus épanouies. Ce sens est une sorte de tact; mais il diffère beaucoup de celui de la peau quant à la manière dont il reçoit les impressions des corps. Celles-ci sont purement physiques et mécaniques pour le toucher, et elles sont vraiment chimiques pour Torgane du goût. L'action des substances sapides ne diffère pas essentiellement de la causticité, mais seulement par
^Ga élÉmens d*iiygjeke.
le dcgro d'cnergie ; car les matières les plus caustiques sont celles dont la saveur est la plus forte, et celles qui sont dépourvues de toute causticité sont absolument insipides. La saveur, qui n'est que la causticité affaiblie , n'estauire chose qu'un effet de l'aUractiou que les substances savou-^ reuses et caustiques exercent sur l'organe du goût, ep sorte qu'on peut le considérer comme un sens chimique qui est diversement affecté par les substances sa|)ides , selon qu'elles tendent pbts, OU' moins à se combiner avec l'organe, selon qu'elles s'y appliquent avec plus ou moins de force, et que peuvent le permettre aux molécules de ces substances leur masse et leur figure. 11 n'y a par conséquent de corps sapides que ceux dont les. parties sont disposées ;, les unes à l'égard des atitres, de manière que leur tendance à l'union ne soit pasieniièrement 'satisfaite ^ et qu'il en reste assez pour produire sur l'organe du goût une action plus ou moins Ibrte. On voit, d'après cela , le cas que l'on doit f<»ire de ces vaines tliéoriesi dans lesquelles on prétend réduire les ^oùts primitifs aUfr^oinbre de sept , de même qu'il, n'y a que sept coi^leurs et sept tons. Il n'y u point, de saveurs primitives, mais un nombre proi^igieux de degrés de causticité , depuis celui qui.tiltèi e el détruit l'organe du goût , jusqu'au dernier terme voisin de l'insipidité. Pon-
cclet a prétendu que les saveurs consisiaient dans les vibrations plus ou moins ferles des sels , qui agissent sur le sens du goût, comme les sons consistent dans les vibrations de l'air, qui agit sur l'ouïe : selon lui ^ de même que les corps sonores, les saveurs ont leurs tons générateui'S., dominans, majeurs, mineurs , graves, aigus, leurs coinma mêmes, et tout ce qui: en dépend, par conséquent leurs consonnances et leurs dissonnances. Sept tons pleins font la base delà niusique sonore : les saveurs primitives sont aussi au nombre de sept : ce sont V acide y la fade , la douce , Vamère , l'at- ^re-douce ^ Vaustèrc et la piquante. Mais il est faux que les sels qui agissent sur l'organe du goût .éprouvent des, vibrations ; il est des saveurs qui n'appartiennent à aucune de celles que l'auleur désigne comme primitives, et qui ne participent d'aucune d'elles. D'ailleurs, on ne voit ni progression ni proportion barmoniques dans les saveurs , à moins qu'on ne veuille en voir dans toutes les combinaisons etdans tputesles compositions des corps. Le sens du goût est sujet à plusieurs erreurs: l'état de la salive le vicie dans la maladie, et' les qualités de l'air en font varier la force; il est plus obtus le malin , immédiatement après le lever; le froid, et le chaud excessifs de^ substances sapides «n diminuent J'énergie. Il est de^srcorpsqui, seuls, ne produisent aucune, impression sur Iç goût , et
qui deviennent sapides par leur mixtion ou leur union ayec d'autres.
Le goàt est un des sens auxquels la nature a attaché les plus grandes jouissances ; mais plus les •voluptés qui en naissent sont douces , plus il est facile d'en abuser. L'homme qui est esclave des sens épuise la coupe du plaisir, et celui-ci se transforme en douleur ; bientôt , blasé à force de jouir , il ne trouve plus de moyens pour exciter son palais que dans les stimulus les plus violens ; il accélère ainsi le terme de ses jours , en avalant 'les poisons lents de la cuisine d'Apicius. L'homme qui veut jouir long-temps et conserver le sens du goût doit peu jouir, ne jamais excéder le besoin, et se contenter des alimens les plus simples et qui ont subi le moins d'apprêts.
§IV. De romé: '
" L'ouïe a pour objets les sons : elle est un sens précieux qui nous met en rapport avec le monde moral , parce qu'il est essentiellement lié à la parole. Ce n'est que par son secours que l'homme peut apprendre à imiter les sons , au moyen desquels il peut communiquer par la pensée avec ses semblables, et étendre son existence morale. Ce sens est le fondement de toutes les institutions sociales ; sa privation est un des plus grands
ÎMPRESSIOrfS ET PERCEPTIONS. ^65
obstacles qui s'opposent à ce que les Minimaux puissent étendre la spliére de leurs connaissances. « Dans l'impuissance, dit Condillac, on sont les » bêtes de se communiquer leurs découvertes )) et leurs méprises particulières , elles reconi- « mencent à chaque génération les mêmes élu- » des ; elles s'arrêlenl après avoir fait les mêmes )) progrès, n
Le sens de l'ouïe réside dans rintérieur de l'oreille, qui est une vraie machine acoustique^ qu'il est important de connaître.
L'oreille est composée dé trois cavités. La pre-" mière , qui est externe , et que l'on voit sans le secours de la dissection , est une sorte de conque ou d'entonnoir. La seconde, ou la cavité moyenne, a une forme tubulaire , et se nomme la caisse.- Enfin la troisième , ou celle qui est plus avancée dans l'intérieur , a été appelée le labyrinthes La conque est l'embouchure du méat auditif, qui est en partie cartilagineux et en partie osseux. C'est au fond de ce conduit que l'on rencontre cette membrane fine qui porte le nom de tympan ou de tambour. Elle est située obliquement; cette disposition la met à l'abri des fortes commotions de l'air , et se tend ou se relâche au moyen d'un petit muscle qui est couché sur sa face postérieure,
La caisse renferme trois osselets, que leur fiii. 5&
^66 ELEMENS n*HYClENE.
gure a fait nommer le marteau , Venclume et l'e- «7'te/'. Le manche du marteau adhère au tympan par le petit muscle dont je viens de parler; sa tête s'articule avec l'enclume; celle-ci, qui a deux jambes inégales , appuie par la plus longue sur la tête de l'élrier. La trompe d'Euslache, qui est un conduit communiquant de la bouche à la caisse, renouvelle l'air de celte dernière.
La cavité intérieure , que ses routes tortueuses ont fait appeler le labyrinthe, présente une espèce de ^vestibule , trois canaux demi-circulaires , et un canal tourné en spirale , nommé le limaçon , divisé en deux rampes , dont l'une est supérieure et l'autre inférieure. Toutes ces parties sont d'une consistance dure ei tapissées intérieurement de filets nerveux qui viennent du nerf auditif.
L'oreille interne reçoit tous ses nerfs de la septième paire. Chacun des nerfs de cette paire est double , et se dislingue en portion molle et en portion dure. Le tronc, appelé /?orZio/2 molle , qui est inférieur et postérieur à la portion dure , se distribue dans le limaçon , le vestibule et les canaux demi - circulaires. La portion dure fournit une branche à la caisse et à plusieurs autres parlies circonvoisines.
Le son consiste dans les vibrations des molécules du corps sonore. L'air, véhicule du son rassemblé par la conque , frappe le tympan et lui
IMPRESSIONS ET PERCEPTIONS. ^Gj
communique les ébranlemens qu'il a reçus du corps sonore. Ces «Lranlemens sont transmis par deux voies au labyrinthe. L'une est la portion d'air renfermée dans la caisse , qui , frappée parla membrane du tympan^ transmet ses propres ébranlemens à une membrane fine appliquée à une petite ouverture appelée fenêtre ronde, qui répond à la rampe inférieure du limaçon ; les filets nerveux dont cette rampe est tapissée portent les ébranlemens jusqu'au nerf auditif. L'autre voie est dans les osselets. Le marteau , mu parle petit muscle du tympan , frappe l'enclume , et celle-ci l'éirier. La base de oe dernier communique l'ébranlement dans le vestibule, par le moyen d'une membrane sur laquelle elle repose, et qui ferme une petite ouverture nommée la Jenêtre ovale. Celle-ci, qui s'ouvre dans le vestibule, forme la communication avec les canaux demicirculaires et la rampe supérieure du limaçon. Les filets nerveux qui recouvrent cette "rampe et ces canaux portent les impressions phoniques au tronc principal, et par lui jusqu'au siège de l'âme. Il est probable que chacun des filets nerveux dont est composé l'organe acoustique a son ton propre relativement à sa grosseur et à sa longueur , et qu'il ne résonne que lorsqu'il est à l'unisson des corps sonores, à - peu - prés de la même manière qu'une corde de violon vibre sans
^68 ELKMFNS D llYGlENÈ.
^Iretouchée, quand on en frappe une autre (Juî est montée au même ton. C'est pariiculièrement dans le limaçon que se trouvent les filets nerveux fésonans \ il en est de toute grosseur et de toute longueur, puisque le limaçon va en s'élargissant depuis son sommet jusqu'à sa base. Ainsi les fibres qui tapissent la base de la pyramide sont appropriées aux sons graves; celles du sommet le sont aux tons aigus , etc.
On ne connaît pas encore le degré d'importance de chacune des pièces dont est composée l'oreille de l'homme; mais on ne peut douter que la perfection de l'organe ne dépende de leur ensemble. Si les osselets ne sont pas absolument essentiels, ils sont au moins d'une grande utilité pour la perception des sons; car on les retrouve, d'après l'observation du célèbre Vicq-d'Azir , dans tous les animaux , depuis le reptile jusqu'à l'homme, à cette différence près qu'un seul suffit aux reptiles et aux oiseaux. Il résulte encore des observations de cet anatomisle , que les canaux demi-circulaires sont absolument essentiels à l'organe de l'ouïe, puisqu'on les rencontre dans tous les animaux qui jouissent de la faculté de percevoir les sons. Le limaçon est propre à l'homme et aux quadrupèdes ; les oiseaux, qui ont néanmoins le sens de l'ouïe très-fin , en sont entièrement dépourvus.
lMPKE>S10iMS ET PERCEPTIONS. 4^9
On connaît en général les sons sous le nom de tons , qu'on divise en Ions graves ei en tons aigus ; mais ces deux espèces de tons ne sont que relatifs les uns aux autres, et le ton qu'on regarde comme grave est aigu comparé à un autre plus grave. 11 en est de même des tons aigus , qui sont graves par rapport à d'autres plus aigus. Ce qui rend le son aigu ou grave est le plus ou moins grand nombre de vibrations que fait le corps so-^ nore dans un temps donné. Plus les vibrations sont nombreuses ^ plus le son est aigu ; moins il s'exécute de vibrations dans le même espace de temps , plus le son est grave. Ainsi , de deux cordes de violon également tendues, celle qui sera la plus courte rendra des tons plus aigus , parce que ses vibrations s'acbèveront en moins de temps. Par la même raison , de deux cordes éga-^ lement longues^ mais inégalement tendues , la plus lâche donnera les tons les plus graves ; et dei deux cordes de même longueur , également tendues, mais d'un diamètre inégal, celle qui aura le plus grand diamètre rendra letonpluslegrave. Une corde dont le diamètre , tout le reste étant égal, est double de celui d'une autre, sonne à l'octave basse de celle-ci. On observe encore que dans les cordes de même longueur , de même diamètre , et qui sont également tendues , la gravité du son est comme la flexibilité de la ma-
^yo élÉmexs d'hygiène.
lière dont sonl faiies les cordes. Ainsi^ une corde d'ôr donne, tout étant égal d'ailleurs , la quinte basse de celle de fer. Enfin, le son le plus grave que l'oreille humaine puisse percevoir est celui qui est rendu par un corps faisant trente vibrations dans une seconde; et le plus aigu, par celui qui fait, dans le même espace de temps , sept mille sept cent vingt vibrations. Au-dessous du premier terme, et au-dessus du second, on n'enlend aucun son.
Sauveur prélend que l'homme peut distinguer et éprouver avec plaisir les différentes sensations auxquelles donnent lieu tous les tons qui sont compris en dix octaves. Euler borne ce dernier nombre à huit. On peut juger d'après cela de la prodigieuse quantité de tons différens que Ton peut distinguer; car, une oreille faite pour l'harmonie distingue sans peine, dans chaque octave, quarante-trois différences ou mérides.
On ne compte que sept tons primitifs dans une octave; car on doit regarder le huitième comme Je premier de la seconde octave. On nomme oc^ «âff^a l'intervalle entre deux cordes dont l'une fait deux fois plus de vibrations que l'antre dans le même temps. On l'appelle quinte quand la pro- ])ortion est de 5 à 2; quarte ^ quand elle est de 4 à 5; tierce majeure , lorsqu'elle est de 5 à 4; tierce mineure, quand elle est de 6 à 5 ; sixte majeure,
IMPRESSIONS ET PtRCEPTIO?ÏS. 4? I
celle de 5 à 5; et enfin sixte mineure, celle de 8 à 5. Ce que je \iens de dire des cordes s'applique f'galemeni à tous les autres corps sonores, et est le fondement de la musique ^ qui a une si grande influence sur l'homme.
Les anciens connaissaient bien le pouvoir de la musique. Les législateurs firent entrer les préceptes de cet art dans les codes qu'ils donnèrent aux nations ; on en faisait usage dans les fêtes religieuses, dans les festins et même dans les combats. Mais dans la suite cet art, dont l'objet n'avait été dans le principe que de célébrer les dieux et les héros , et d'adoucir les mœurs , dégénéra : \es acteurs le profanèrent et le firent servir aux plus honteuses débauches.
La musique exerce un grand pouvoir sur l'économie animale, et tyrannise en quelque sorte les cœurs sensibles. Elle inspire le courage aux soldats, elle déride le front de la sagesse austère, elle charme les cœurs tendres, et exprime les plaintes et les soupirs des amans. La connaissance des sons bien proportionnés excite à la joie et à l'allégresse. Les dissonnances non préparées et réitérées peignent la surprise, la fureur, le désespoir. Le mode chromatique, qui procède par plusieurs semi-tons consécutifs, exprime la douleur et la tristesse. Les différens mouvemens des airs ne contribuent pas peu à remuer l'âme et à la calmer. Une me-
47 a ÉLÉMENS d'iiYGIENE.
sure vive cl animée inspire la gaîlé. Est-elle préf cipltée, elle produit le dépit et la colère: c'est ainsi que la tempête et l'orage annoncent le courroux de la nature. Esi-elle grave, elle élève lessenr limens. Lenic, elle dispose à la mollesse et au repos. Enfin, est-elle languissante, elle peint l'affliction , émeut la pitié , et porte dans le cœur le germe de la mélancolie et de la tristesse.
Les médecins se sont servis, dès la plus haute antiquité, de la musique comme d'un moyen préservatif et propre à calmer les douleurs. On la prescrivit à Ulysse pour le guérir d'une plaie faite par la morsure d'un sanglier; et, en effet, elle possède la vertu de rétablir le calme et la sérénité, d'émousser et d'affaiblir le sentiment delà douleur; et comme une situation agréable de l'ame favorise l'expansion des forces et leur divergence vers l'orr gane extérieur, elle peut être très-uiiie dans tous les cas d'irritation, de spasme et de douleur : aussi Ta-t-on employée quelquefois avec succès dans ces affections. Albert, duc de Bavière, fils de Frédéric, éprouvait un soulagement marqué dans les douleurs cruelles de goutte à laquelle il était sujet , au moyen d'une musique douce et soutenue. Gessner cite un Italien tourmenté d'une violente scialique depuis un an, et dont il fut guéri par la musique dansante.
Celte dernière espèce de musique a un avantagç
IMPRESSIONS ET PERCEPTIONS. ^jZ
qui lui est propre, celui de diminuer la fatigue. Lorry remarque que les mouvemens peuvent être continués très-long-temps lorsqu'ils sont aidés du rhythme. En effet , il est beaucoup de jeunes personnes qui sont fatiguées du plus léger exercice, et qui passent des nuits entières à danser au son des instrumens , sans en éprouver beaucoup de lassitude. Le maréchal de Saxe avait observé que les troupes en marche se fatiguaient bien moins lorsqu'on battait la caisse que lorsqu'elles marchaient en silence.
C'est sur les passions et les affections nerveuses que la musique a la plus grande action : de là vient qu'on la divise en incitatwe et en calmante. Son influence sur le moral est connue depuis bien long-temps. Lorsqu'Acbille entrait en fureur, Chiron l'apaisait avec la guitare : Saiil, affeclé d'une mélancolie nerveuse, fut guéri par la harpe de David. Asclépiade regardait la musique comme le remède le plus efficace dans les délirs furieux : Arétée la recommandait dans la mélancolie religieuse.
Cet art ne jouit pas seulement de la vertu de calmer les passions, il a encore celui de les exciter. « Un musicien, dit Platon (Républ.,liv. III), )) enseigne quels sont les sons capables d'exciter » l'audace et la modestie, la bassesse de l'âme et » la magnanimité. )> Mais un exemple frappant
474 ELtMENS d'hygiène.
que rantiquiténousa laissé cfu pouvoir de la musique pour animer les passions, est celui d'A lexandre, que Timothée pouvait jeter dans des transports de la fureur la plus violente, et qu'il calmait à son gré en changeant de mode. L'histoire mo-
derne fait mention d'Eric-le-Bon , roi de Daneniarck, qu'un musicien jeta , avec toute sa cour, dans une profonde tristesse , puis dans la joie la plus vive, et enfin dans un emportement si violent, que le roi qui , prévenu de la magie de l'art de ce musicien , avait fait éloigner toutes les armes, enfonça une porte pour s'en procurer et tua quatre personnes. Amurat IV, qui venait de massacrer ses frères , fut tellement adouci oar un autre mu^ sicien non moins habile, qui était condamné à mourir , que celui-ci arracha des larmes à ce tigre empereur, et qu'il en obtint, non-seulement sa \ie , mais celle de ses amis qui devaient subir le même sort (i).
La musique n'opère plus de nos jours les mêmes prodiges: c'est que celle des anciens, plus expressive et plus mélodieuse que la nôtre, avait quatre modes principaux très- pathétiques : le dorien ^ qui était destiné aux chants graves et religieux ; le phrygien, qui excitait les transports de la colère et de la fureur; le lydien, qui ex primait les plaintes
(i) Haller^ Elément. physioL, tome v , page oo^.
IMPRESSIONS ET PERCEPTiOiNS. 47^
et les regrets; ei enfin VéoUen, qui disposait à l'amour et au plaisir.
Quoique la musique moderne n'ait pas sur le moral la même influence que l'ancienne, elle est ne'anmoins capable de produire des effets médicaux; et 1 observadon prouve qu'elle a élé utUe dans plusieurs maladies.
Peu de personnes ignorent qu'elle guérit trèssouvent une sorte de mélancolie qui est particulière à la partie méridionale du royaume de Naples, qui règne en élé surtout, et qui revient quelquefois plusieurs années de suite à la même époque. On a attribué pendant long-temps cette affection à la morsure de la tarentule , espèce d'araignée de ce pays ; mais il est bien prouvé aujourd'bui que cet insecte n'y a aucune part. Pour guérir celte sorte de délire, un joueur de violon ou d'un autre instrument essaie plusieurs airs dansans, jusqu'à ce qu'il en ait trouvé un qui fasse impression sur le malade : dès-lors celui-ci s'anime peu à peu, et bientôt après se met à danser ; il danse quelquefois plusieurs heures de suite. Cet exercice, répété plus ou moins souvent , ne manque jamais de produire l'effet qu'on en attend, et guérit pour l'ordinaire, soit dans une première attaque, soit dans les suivantes, lorsqu'elles se répètent.
Il est une multitude d'observations qui prouvent Tefficacilé de la musique dans d'autres maladies.
Les Américains s'en servent dans presque toutes, pour dissiper la crainte , ranimer le courage et relever les forces. Un organiste qui était dans un délire violent , fut calm,é par un concert qu'on exécuta chez lui. J'ai vu les mêmes effets produits par la musique sur un organiste de Besançon, affecté d'une fièvre bilieuse putride avec délire furieux : rien ne pouvait le calmer qu'un concert que SCS amis venaient exécuter dans sa chambre, pendant une grande partie de la journée.
Dodart rapporte ( Hist. de t Acad. des Sciences, année 1707, page 8) qu'un célèbre musicien et grand compositeur fut attaqué d'une fièvre continue avec redoublemens , qui le fit tomber au septième jour dans un délire très-violent^ accompagné de cris , de larmes, de terreurs et d'insom-^ nie. Le troisième jour de ce délire, il témoigna le désir d'entendre un concert dans sa chambre ; le médecin ignorant n'y consentit qu'avec peine : néanmoins on exécuta les cantates de Bernier. Dès les premiers accords qui frappèrent ses oreilles^ son visage prit un air calme et serein , et les convulsions cessèrent; il versa des larmes de plaisir, et montra pour la musique une sensibilité qu'il n'avait jamais eue , et qu'il ne conserva pas après sa guérison. Il fut sans fièvre durant tout le concert ; mais dès qu'on l'eut achevé, il retomba dans son premier état. Le remède fut continué ; la fièvre
IMPRESSIONS ET PERCEPTIOIVS. 477
et le dëliie éiaienl toujours suspendus durant le concert , et la musique était tellement devenue nécessaire à ce malade , qu'il faisait chanter et même danser, pendant la nuit , une parente qui le veillait. Enfin , il fut guéri au bout de dix jours, sans autre secours que celui de la musique et de deux saignées au pied.
Un maître à danser d'Alais ayant éprouvé des fatigues excessives durant le carnaval de 1708, fut attaqué d'une fièvre violente , avec léthargie profonde qui se manifesta le quatrième ou le cinquième jour, et qui se changea bientôt en un délire furieux et menaçant. Le médecin imagina, pour le calmer, de faire jouer dans la chambre du malade les airs qui lui étaient les pjus familiers j ce qui réussit parfaitement. Dès que le malade entendit la musique, il se mit à figurer avec ses bras les mouvemens des airs ; enfin , au bout d'un quart d'heure il eut un sommeil profond, durant lequel il se fit une crise qui le tira entièrement d'affaire. (Acad. des Sciences, année 1708, p. 172, art. 6. )
Sauvages (^tarantismus , Nosol. méthod. ^ tom. ÏI , pag. 25 1) rapporte avoir vu un homme qui, dans chaque paroxysme d'une fièvre intermittente , éprouvait une douleur de tête de la plus grande violence , et qui était soulagé par le bruit d'une caisse de tambour qu'on battait à côté de son lit.
Enfin , plus récemment encore, Pomme a em-
^nS ÉLFMENS d'hYGiÈnE.
ployé avec le plus grand succès le violon pour calmer de violens accès hystériques auxcjuels était sujette une jeune personne. 11 résulte de ces faits, et d'une multitude d'autres du même genre, qu'il serait trop long de rapporter , que la musique aeit sur le système nerveux , et que ses impressions sont trop frappantes pour qu'on puisse douter de son influence sur l'économie humaine et sur la guérison des affections nerveuses. Il serait à désirer qu'on employât plus souvent ce moyen , de préférence aux drogues auxquelles la nature répugne, et quinuisent plussouvent qu'elles ne font du bien, dans les maladies nerveuses, et surtout dans l'hypochondrie et diverses autres espèces de délire.
' La musique faisait partie de l'éducation de la jeunesse chez les anciens. Elle ne contribue pas peu à perfectionner l'organe de l'ouïe, à conserver ou à rétablir le calme de l'âme , et à bannir l'ennui, qui , pour des êtres pensans, est un mal égal à la douleur. Elle est un talent agréable et une source de plaisir. On ne saurait trop la recommander aux jeunes gens qui ont besoin d'amusemens. La culture des beaux-arts adoucit les mœurs et donne de la politesse.
... Ingenuas didicisse fidelitcr arlcs E mollit mores ^ nec sinit esse fèros.
OviD, ; ex Ponlo , lib. II.
Il existe un rapport essentiel entre l'organe auditif et l'organe vocal ; les langues n'ont été dans leui? principe qu'une imitation des divers sons de la nature^ et on ne peut les apprendre qu'en les entendant parler. La surdité de naissance entraîne avec soi la privation delà parole. Ainsi, selon les différeiis climats où vinrent s'élablir les hommes, l'oreille perdit ou acquit de la délicatesse, et les langues se ressentirent de ces changemens. Dans les pays froids, arides et sauvages , où l'on entend par intervalle les sourds mugissemens des vents irréguliers et impétueux , où roulent souvent avfc fracas, le long des rocs et au fond des vallons , d'énormes avalanches, où le soleil venant à fondre les glaces qui y régnent constamment , produit d'affreux torrens, l'oreille contracta l'habitude de la rudesse et de l'apreté de ces sons. Mais sous un ciel riant , tempéré , où soufflent des vents réguliers et constans, l'oreille s'accoutuma à des sons doux et gracieux.
C'est un principe incontestable que la laxité de la membrane du tympan rend difficile l'afîluence des rayons phoniques au limaçon. Il est de même reconnu que la chaleur dilate les corps, et que le froid les resserre et les contracte. Il résulte de là que le tympan doit être plus tendu dans les pays froids, et plus lâche dans les contrées chaudes ; on doit , par conséquent , entendre plus ai-
^8o hÂMKlSS O'ilYGlèNÊ.
sèment dans les pays du Nord que dans ceux du Midi. Mais si dans ces derniers l'ouïe a perdu de sa délicatesse, en même temps Torgane vocal y gagne , en ce qu'il y rend des sons plus-^ntiers et plus pleins. Si , au contraire, l'organe de la voix est plus rauquect plus sourd dans les régions froides , l'oreille y est plus propre à saisir les sons. Ainsi, dans deux climats opposés , il y a équilibre entre l'organe de l'ouïe et celui de la parole. Les sons pleins et étendus des langues méridionales frappent le tympan avec plus d'éclal , et suppléent par leur intensité à la laxiié de la membrane : au Nord , les sons âpres arrivent plus grêles au fond du conduit auditif; mais celui-ci, étant plus sensible , saisit plus facilement les sons.
11 semble au premier coup-d'œil que les habilans des climats cbauds devraient avoir une voix plus forte, qui ébranlât vivement le tympan; mais lorsque celui-ci est peu tendu, il s'agit moins, pour lui faire éprouver les ébranlemens nécessaires à la perception des sons , qu'il soit frappé fortement sur un seul point que sur plusieurs à la fois. La simple agitation de l'air ambiant suffit pour faire frémir une corde tendue ; si elle l'est peu , il faut la presser sur une large surface ; et tel est l'effet des mots qui sortent pleins et entiers de la bouche. D'ailleurs, comme l'air est très -raréfié
dans les régions chaudes, il était nécessaire que Ja parole ne nuisît pas à la respiration. Or, des syllabes pleines ne la gênent pas , puisqu'on peut , sans perdre haleine, les étendre et les prolonger; ce qu'on ne peut faire sur des syllabes rudes
et algues.
On voit, d'après ce que je viens de dire, que les langues sont en rapport avec l'ouïe, et que celle-ci est singulièrement niodifiée par l'air et le climat. Ainsi les langues les plus harmonieuses existent dans les lieux où l'air n'est point trop rare, on le tympan n'est ni excessivement tendu ni trop relâché , et où l'organe vocal réunit la souplesse et la force propres à former des sons doux, sans exclure néanmoins tous les sons durs, qui servent à former un contraste satisfaisant et à peindre des objets d'effroi et de terreur. C'est dans les pays dont la température est douce qu'on parle les langues qui jouissent de ces avantages , et encore de celui d'être entendu à une i^rande distance par un grand nombre d'auditeurs. Les Grecs et les Roniains avaient une langue sonore et harmonieuse; elle n'était pas hérissée , comme la plupart des modernes, de nasales et de syllabes rauques et barbares , originaires du Nord ; ils vivaient sous un beau ciel , et l'on .sait que leurs orateurs et leurs généraux d'armées se faisaient entendre au loin. Aujourd'hui même, en Italie, n- 5i
/j82 ÉLÉMENS d'hygiène.
les aclcurs se font eniendro facilement dans des salles de théâtre beaucoup plus vastes que les nôtres.
L'ouïe a une très-grande influence sur les facultés intellectuelles; celles-ci ne se développent pas d'une manière bien étendue, mais restent circonscrites dans des bornes étroites , dans riiomme qui est privé de ce sens dès sa naissance. 11 ne faut pas croire néanmoins , ainsi que le prétend l'illustre Sicard , que le sourd -muet sans inslruGlion est un automate vivant, dont il faut ouvrir , l'un après l'autre , tous les sens, et qu'il n'a pas même l'instinct des animaux. Il ne peut , selon cet écrivain, exercer aucune faculté intellectuelle, ni combiner deux idées, parce qu'il manque des signes nécessaires pour les retenir, ni par conséquent parvenir au plus simple raisonnement. Bien plus , selon lui, les douces étreintes de la tendresse maternelle et les sentimens de la piété filiale ne parviennent point jusqu'au cœur de l'enfant sourd-muet.
Mais qu'on fasse attention que, si l'enfant sourdmuet est privé de l'ouïe et du langage articulé , ses yeux suppléent , jusqu'à un certain point , à la première, et le langage d'action au second. Il donne constamment toute son attention aux signes visibles , qui sont sa langue naturelle, et l'usage le perfectionne dans celle-ci. De même que
ïMPRESSîO^rS ET PERCEPTIONS. /^S%
r^nfant qui entend et parle, il est sensible dès le Lerceau aux caresses de sa mère et de sa nourrice, et loin de les raéconnaîlre, en grandissant, comme font les animaux, il conserve pour elles l'attachement le plus inviolable et le plus tendre.
D'ailleurs , les sourds-muets s'entendent nonseulement très-bien entre eux , mais ils se font encore entendre des {personnes avec lesquelles ils vivent habituellement. Les animaux mêmes com* prennent parfaitement leur langage. « Le labou- » reur Brand, dit M. Bouvier des Mortiers (Mé-^ » moires ou Considérations sur les Sourds-muets » de naissance, etc.), passe les trois quarts de » sa vie avec ses bœufs ; il façonne habilement » au joug les plus indomptés; et ces animaux , » plus dociles à son aiguillon, semblent faire leur » travail avec lui de préférence à tout autre con- » dudeur. »
L'estimable auteur que je viens de citer, et qui est parvenu à rendre l'ouïe et la parole à quelques sourds-muets de naissance , au moyen de i'èlectricité, rapporte un autre exemple de société animale dont il a été témoin, et qui mérite de trouver ici une place.
« Dans l'automne de 1770 , dit-il , je parcou- » rais les cantons du Marilais et de Saint - Flo- >i rent-le-Vieux, situés sur la rive gauche de la M Loire, où régnait une épidémie causée par la
484 élémens d'hygièine.
)) mauvaise qualiié du Lie nouveau. En entrant )) dans la co^ir d'une grosse ferme, je vis un » mouton remarquable par la bigarrure de sa » toison , et par la manière dont il bondissait et » clierchaii à gravir le long des murs. Cet ani- » mal était sourd de naissance. Les fermiers, qui )y venaient de vendre leur troupeau de moulons » à la foire de Marilais, avaient réservé celui-ci /) pour amuser un enfant de buit ans, qui était w aussi né sourd. Ces deux êtres, que des pri- » valions égales rapprocbaient dans l'ordre de la » nature, s'éiaient unis par des babitudes si fortes, » qu'ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'au- )) tre. Leur société était si intime , leurs goûts si » pareils et si concordans , qu'il n'y a peut-être » jamais eu dans la société bumaine d'accord aussi » parfait. ^
M Après avoir diverti l'enfant toute la journée, » le mouton dormait la nuit à côté de son lit, et », il n'eût pas été facile de l'en éloigner: de même » l'enfant n'aurait pas dormi sans le voisinage de » son. camarade. Celui - ci aimait beaucoup le »' grain nouveau, dont le goût piquant le mettait » en gaîlé, et le faisait bondir plus qu'à Tordi- » naire. L'enfant ne lui épargnait pas la denrée, )) moins encore pour le satisfaire que pour s'a- )i muser lui - même de ses folies. Mais la ration » avait été ce jour-là plus forte que de coutume,
IMPRESSiONS ET PERCEPTIONS. 4^5
» et son action si violente, que l'animal, devenu )) frénétique, renversait et brisait tout dans la » maison , en sorte qu'on avait été obligé de le » reléiiuer dans la cour : c'était le moment où » j'y entrai. Les fermiers, à qui je témoignai ma )) surprise , m'apprirent toutes les particularités » dont je viens de rendre compte. Si l'enfant , )) medirent-ils, paraissait seulement dan&la, cour, « le mouton se calmerait aussitôt : je les priai de » satisfaire sur cela ma curiosité. L'enfant paraît, » il s'avance avec des gestes vers son cher mou- » ton ; il lui parle à sa manière , en tirant de son )) gosier des sons fort bizarres : l'animal le yoijt, aç- » court en bêlant, incline doucement la té^e , et >) sa frénésie expire sous la main caressante de )) son ami. »
Les sourds-muets ont les pieds extrêmement sensibles aux impressions du bruit e l du mouvement; celles-ci se portent rapidement à l'épigastre, et les avertissent dans bien des circonstances où des oreilles délicates seraient insuffisantes. Ce sens, propre aux sourds-muets, n'est autre chose que le toucher dans sa perfection ; il appartient aussi aux poissons à écailles, qui fuient au moindre bruit, quoiqu'ils n'aient point d'oreilles et qu'ils n'aient rien pu apercevoir.
Condiîlac, dans son Essai sur l'origine des^ connaissances huniaines, prétend aussi que les-sourds-
486 lÉLÉMENS DHYGliNE.
mueis de naissance sont sans mémoire, comme les animaux , faute de signes artificiels ou d'institution pour se rappeler leurs idées , et qu'ils ne sont pas capables de raisonnement, u Raisonner, » dit ce philosophe , c'est former des jugemens 1) et les lier , en observant la dépendance où ils H sont les uns des autres. Or, cela ne peut avoir w Heu qu'en faisant usage des conjonctions et des D particules , qui expriment les rapports des w différentes parties du discouis. »
Mais il est faux que les animaux soient sans mémoire; ils raisonnent puisqu'ils comparent, jugent , qu'ils sont susceptibles d'instruction , et que parmi eux , comme chez les hommes , il en est chez qui ces facultés se développent plus tôt et s'exercent d'une manière plus parfaite : or, s'ils raisonnent , ils ont de la mémoire. Dire que le raisonnement est impossible sans t usage des con^ jonctions et des particules qui expriment les rap" ports des différentes parties du discours , c'est dire que les idées sont précédées du langage , tandis qu'il n'en est que l'expression, les termes n'étant en quelque sorie que les signes et les formes des idées : pour établir ces signes et en varier la forme, il a fall.i connaître tous les rapports entre les idées, afin de donner à chacune d'elles le signe le plus convenable. Avant la formation des langues^ on. ne connaissait ni les conjonclioni
ni les particules ; cependant les liomrties raisonnaient ; et ce n'est qu'en raisonnant d'après les idées que faisaient naître les impressions des objets qu'on a trouvé des signes, et que des langues se sont formées. Mais les conjonctions et les particules ont dû être trouvées les dernières, parce qu'avant d'apercevoir les rapports des différentes parties du discours, il a fallu que ces parties fussent déjà dans un certain ordre. Ainsi l'expérience et la raison rejettent également cette proposition de Condillac, qu'on ne peut raisonner sans l'usage de ces signes. Au reste, ce métaphysicien est tombé en contradiction avec luimênie , car il dit ( Traité des animaux^ ; « L'a- )) nimal a de la mémoire, car pour contracter » l'habitude de juger à l'odorat, à la vue, etc. »*avec tant de précision et de sûreté, il faut qu'il » ait comparé les jugemens qu'il a portés dans )) une circonstance avec ceux qu'il a portés dans w une autre. »
Mais ce qui prouve bien mieux que tous les raisonnemens que les sourds-muets ne sont pas privés de l'exercice des facultés intellectuelles, c'est l'histoire du sourd de Chartres.
Un jeune homme , fils d'un artisan , sourd et muet de naissance, commença tout d'un coup à parler, au grand étonnement de toute la ville. On sut de lui que, trois ou quatre mois aupara-
/^SS élémens d'hygiène.
vaiîtg il avait entendu le son des cloches et avait été extrêmement surpris de cette sensation nou-^ velle. et inconnue. Ensuite il était sorti une sorte de liquide, ressemblant à de l'eau, de l'oreille gauche, et il avait entendu parfaitement des deux oreilles. Il resta trois ou quatre mois à écouter sans rien dire, s'accoutumant à répéter tout Las les paroles qu'il entendait , et s'affermissant dans la prononciation et, dans la connaissance des idées attachées aux mots. Enfin , au bout de ce temps, il se crut en état de rompre le silence, et parla, quoique ce ne fût encore qu'imparfaitement.
On voit que ce sourd-muet avait l'habitude de raisonner avant d'avoir recouvré l'ouïe. Ce nouvel homme, pour lequel s'ouvre un vaste cercle de sensations neuves, s'arrête sur lui-même; malgré l'extrême surprise dont il est saisi ^ il etxtrevoit des rapports inconnus jusqu'alors entre lui, ses semblables et la nature entière. Mais humilié par le sentiment de son ignorance dans la nouveauté de ses sensations , il écoute l'amourpropre, qui lui dit de s'arrêter jusqu'à ce que ses oreilles lui aient appris à parler, et que sa langue puisse prononcer les mots qu'elles auront entendus. Il suivit fidèlement le plan qu'il venait de se tracer, ce qui ne pouvait venir que d'un être pensant et d'un esprit déjà exercé.
Mais la parole est-elle donc si nécessaire qu'oa
IMPRESSIONS ET PERCEHnOlXS. 4^9
ne puisse sans elle communiquer ses idées, et ne pourrait-elle être suppléée par la langue des signes ? La solution de ce problème se trouve dans les institutions des sourds -muets de naissance., Willis en Angleterre, Bonnet en Espagne, Amman, médecin suisse, en Hollande; Pereire, Vanin , puis de l'Epée et ensuite Sicard,, en France, ces hommes recommandables, que l'antiquité eut, placés au rang des demi -dieux, et qui, pour la plupart, sont morts ignorés de leurs contemporains , ont inventé des méthodes au moyen desquelles les sourd - muets peuvent s'entendre et parvenir aux plus sublimes conceptions. Pourquoi, adoptées par les autres hommes, ne formeraient - elles pas une langue intelligible pour tous , et qui remplaçât les langues articulées , dont la confusion et l'abus sont souvent si funestes? Isaac Vossius pensait que le genre humain ne pourrait qu'y gagner, et que Ja condition des animaux est en cela bien meilleure que la nôtre, puisque sans interprètes ils s'expriment plus vite et s'entendent peut-être mieux que nous ne faisons, surtout quand nous parlons une langue étrangère (i). Le langage d'action a été celui des premiers hommes, a Les gestes, dit )) CondilJac, les mouvemens du visage et les
(i) De Poematum cantu et viribus rhjthmi j page G6.
^QO ELEWE^rS U HYGIENE.
» accens inarliculés , voilà les premiers moyens )} que les liorames ont eus pour se communiquer » leurs pensées. » On pourrait l'étendre et le perfectionner.
On peut conclure, d'après ce que j'ai dit de l'ouïe, que c'est un des plus grands avantages que d'avoir J'organe de ce sens sensible et fin; et on observe presque toujours que les facultés intellectuelles s'exercent d'une manière plus active et plus étendue cbez ceux qui ont l'oreille délicate : les enfans qui possèdent cet avantage ont pour l'ordinaire plus d'esprit que les autres, a On » aurait pu. augurer, dit Camus (^Médecine de » t esprit) f que cet homme dont parle Pétrarque, » qui était moins charmé du chant des rossignols » que du croassement des grenouilles, avait le » jugement faux, w II est donc très -intéressant de maintenir ce sens dans son intégrité , et de ne point s'exposer aux grands bruits qui l'altèrent et le détruisent.
§ V. De la p^ue,
La vue a son siège dans l'œil, qui est tout à la fois un instrument d'optique et un organe de sensation. Pe tous les sens, elle est celui qui donne à l'âme les perceptions les plus promptes, les plus variées et les plus étendues; les idées du beau et les plus riches trésors à l'imagination.
Les veux sont situés dans deux cavités osseuses appelées orbites y et recouverts chacun de deux paupières, qui sont dés prolongemens de la peau, mues par des muscles qui leur sont propres, et destinées à prémunir les organes de la vue du contact des corps étrangers , et de la trop grande vivacité de la lumière, qui pourraient les blesser.
Les paupières sont revêtues intérieurement d'une membrane fine et polie , qui , par sa réflexion, couvre une partie du globe de l'ceiK C'est cette membrane à laquelle on a donné le nom de conjonctive y albugijiée et blanc de l'œiL Chaque paupière est bordée par un petit cartilage appelé tarse , lequel est garni de poils connus sous le nom de cils. Ceux-ci défendent les yeux des corpuscules qui voltigent dans l'air, et modèrent Taction des rayons lumineux. A la racine des cils il se rencontre des organes séarétoires qui fournissent une humeur gluante et visqueuse , qui maintient la souplesse des cartilages et empêche leur froissement dans les clignotemens que nous faisons fréquemment. Lorsque cette humeur est plus épaisse et plus abondante que de coutume, elle forme ce qu'on nomme la chassie. Le bord supérieur des orbites, qui sont en forme d'arcs, est garni de poils appelés sourcils j qui arrêtent la sueur qui découle du front et les corpuscules qui nagent dans l'air,
4g 2 É LUMENS D*IlYGlèNE.
et qui pourraient par leur contact blesser la cornée.
Chaque œil est mu en tout sens par six muscles, dont quatre appelés droits, et deux nommés obliques. A la partie supérieure de l'orbite, vers rani>le externe, est située la glande lacrymale, qui sécrète les larmes : celles-ci , dans l'état naturel , sont poussées par le mouvement de l'œil et le clignotement des paupières vers l'angle interne, où elles sont pompées par deux petits conduits dont les orifices portent le nom de points lacrymaux. Ces deux conduits se réunissent en un canal commun j qui se termine au sac lacrymal; il part de ce sac un canal appelé canal nasal , qui se rend a la partie supérieure du nez et y décharge l'humeur lacrymale.
L'œil est d'une figure ovale, et est composé de trois membranes , trois cavités et trois espèces d'humeurs. La membrane extérieure, qui enveloppe tout le globe, se nomme cornée, la seconde choroïde, et la troisième ou interne, rétine,
La cornée se distingue en cornée opaque ou sclérotique : c'est la portion blanche et postérieure; et en cornée transparente: c'est la portion antérieure. La choroïde est formée de deux lames^ dont l'externe, qui touche à la cornée, retient le nom de choroïde, et l'interne porte ce-
lui de rujschienne. Cette larae^ vis-à-vis le ligament ciliaire , se prolonge en s'avançant sur la portion antérieure de l'humeur vitrée. On nomme ce prolongement productions ciliaires, L^ choroïde est teinte d'une matière noire, et s'étend depuis le tronc du nerf optique, ou la partie la phis enfoncée de l'œil , jusqu'au bord de la cornée transparente, où elle s'attache, et, se portant de là dans l'intérieur de l'œil, elle y forme un plan circulaire percé dans son milieu. On donne à celte portion le nom d'usée, à son bord, qui est diversi-colore , celui cViris^ et le trou se nomme la pupille ou la prunelle , au-delà de laquelle est une ligne blanche circulaire, que l'on nomme ligament ciliedre. L'uvée a des fibres disposées en rayons, qui se portent de la pupille à la cornée, où elles ont leur attache, et d'autres circulaires. Toutes ces fibres sont de nature musculaire , et susceptibles de contraction et de relâchement. Lorsque les fibres radiées se contractent, elles augmentent le diamètre de la pupiiie ; et les circulaires , au contraire , la resserrent parleur contraction. La membrane interne , ou rétine, est une expansion de la portion médullaire du nerf optique; elle tapisse l'œil postérieurement jusqu'au bord du cristallin.
L'œil renferme trois humeurs, de densité différente, dans trois cavités ou capsules qui leur
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sont propres. Ces humeurs sont l'humeur titrée) le cristallin ai l'imixieur aqueuse.
L'hunaeur vitrée, qui occupe la partie postéri<;iire du ^lobe , est transparente, et est contenue clans une muliilude de cellules qui cornniuniquent entre elles, cl qui sont enveloppées d'une membrane commune extrêmement fine.
Cette humeur tire son nom de Ja ressemblance qu'elle a avec du verre fondu»
Le cristallin est un corps ferme, transparent, de la figure d'une lentille, qui occupe le milieu de l'œil ; il est aussi revêtu d'une membrane fine et, .transparente.
L'humeur aqueuse est renfermée entre le cristajhn et la partie antérieure de la cornée. La cavité qui contient cette humeur est divisée en deux chambres, dont Tune est antérieure et l'autre postérieure. Ces deux chambres, qui communiquent ensemble par la pupille , ne sont distinguées que par l'uvée. L'humeur aqueuse peut se réparer : il n'en est pas de même des autres.
Ce« trois humeurs n'ont pas la même densité. L'humeùraqueuse, qui a à-peu-près celle de l'eau, est la moins dense de toutes. Le cristallin est le plus dense ; l'humeur vitrée l'est plus que l'humeur aqueuse et moins que le cristallin.
La lumière vient en ligne droite des corps lumineux ; mais ses rayons se courbent ou se plient ,
selon que les milieux qu'ils traversent sont plus ou uîoins denses. Si le milieu est plus dense, les rayons se courbent en s'approchant de la perpendiculaire. Ils s'éloignent au contraire de celle-ci lorsque le milieu est plus rare. C'est ce qu'on nomme la réfraction de la lumière, qui a lieu toutes les fois que le rayon lumineux passe obli-» quement d'un milieu dans un autre de différente densité; car il ne se rompt point et ne change point de direction lorsqu'il tombe perpendiculairement d'un milieu dans un autre.
Les rayons lumineux souffrent dans l'oeil trois réfractions : la première, en passant de l'air dans l'humeur aqueuse, c'est-à-dire, d'un milieu plus rare dans un plus dense; la seconde, en passant de l'humeur aqueuse dans le cristallin, qui est plus dense que la première ; et la troisième, en passant du cristallin dans l'humeur vitrée, qui est plus rare que le cristallin. Ainsi, d'après les lois de la réfraction de la lumière, la première et la seconde réfraction qu'elle souffre dans l'oeil font approcher les rayons de la perpendiculaire, et la troisième les en .éloigne. iwb ai
La lumière jouit non-seulement de la propriété de se réfracter , elle a encore celle de se réfléchir des corps sur lesquels elle tombe. Il part, de tous le-s points des objets , des traits lumineux qui portent l'image de ces points. Ces traits tendent à s'é-
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carier les uns des autres, mais ils convergent quand ils rencontrent des milieux plus denses ou plus convexes, el leur réunion est d'autant plus accélérée que ces milieux ont plus de densité ou de convexité. Si on place une lentille de verre à une ouverture ménagée dans le volet d'une chambre obscure , et qu'on présente un carton à cette lentille, on aura à l'instant un tableau où tous les objets du dehors viendront se peindre dans une position renvéïsée^ avec la plus grande précision, et d'après toutes lés règles de la perspective la plus exacte : ce tableau même sera mouvant si les objets sont en mouvement. Si on substitue à la lentille un œil de bœuf dépouillé récemnient de ses enveloppes, on verra , sur la toile qui en couvre le fond, le même tableau que le précédent, mais en miniature. On pourra voir par ce moyen une campagne de plusieurs lieues peinte sur un vélin de quelques lignes.
La structure de l'œil de bœuf est la même que celle de l'œil de l'homme , ainsi on conçoit déjà le mécanisme de la vision. Les humeurs de l'œil sont la lentille de la chambre obscure ; la toile ou la réline^n solii le carton. La couleur noire de l'intérieur du globe fait l'office du volet qui écarte le jour,* elle absorbe les rayons dont la réflexion rendrait l'image confuse. La pupille, en se coniraclant et en se dilatant selon que la lumière est
IMPK&SSIONS ET PEKCEPTIONS. 40'7
t>1ns ou moins forte, modère l'aclion des rayons (jiii se cioisent, et qui vont peindre sur la rétine les iniai^es des objets renversés, de sorte que les dimensions do ces ima^^cs sontà-peu-pres propor-^ lionnées aux angles formés à l'entrée de la prunelle par les deux rayons qui parlent des deux eilréjuités de l'objet, on , ce qui est la même chose, la i^randeur de l'image est en raison inverse de la dislance de l'objet. L'ébranlement des fibres de lu rétine produit par l'image, transmis au cerveau , fait naître la perception des objets avec leurs formes et leurs couleurs. îî est très probable que chacun des faisceaux de la rétine est composé de fibrilles analogues aux sept couleurs primitives de la lumière, et que c'est de l'action spécifique des sept rayons colores sur les fibres qui leur répondent que dépend la [)erception des couleurs.
La rétine est donc le principal organe de la vision. Ceux qui prétendent que c'est la choroïde sont dans l'erieur , car l'image des objc-is ne s'y peint point , au lieu qu'ils se peignent sur la rétine; et d'ailleurs il n'y a que la substance médullaire des nerfs qui puisse transmettre les impressions sensibles. L'expérience de Mariotte ne prouve autre chose, sinon l'utilité de l'insertion latérale du nerf optique pour que f image se peigne à sa partie extérieure , et pour que Taxe optique ne se ren-* contre pas à l'entrée du iierf.
ij(j8 ELr-MENS D^lYClENÈ.
Les images des objets se peignent sur la rétine dans une situation renversée. Comment peut il se faire que nous les voyons dans une situation droite ? C'est que nous rapportons toujours l'objet et ses diverses parties aux extrémités des rayons visuels , et dans la direction qu'affectent les rayons qui tombent sur la réline ; ainsi les rayons qui tombent sur la partie inférieure de cette membrane se terminent à la partie supérieure de l'objet, et ceux qui atteignent la partie supérieure de la réline aboutissent à celle inférieure du corps que l'on regarde. On doit donc voir les objets dans leur véritable position , et non dans une situation renversée , ainsi qu'ils se peignent sur la rétine.
On peut distinguer en général deux sortes de vue, celle qui est distincte, et celle qui est confuse. Nous voyons distinctement les objets lorsque la rétine reçoit précisément dans le point de leur réunion les rayons de lumière qu'ils envoient ; nous les voyons au contraire confusément quand la réline reçoit ces rayons ou avant leur réunion ou après : aussi, cbez les personnes qui ont l'organe de la vue bon , le cristallin, au* moyen des ligamens ciliaires, devient - il tantôt plus , tantôt moins convexe. 11 devient moins convexe lorsqu'on regarde les objets éloignés; et il devient |>lus convexe
IMPRESSIONS ET PERCEPT10?<S. ^XiÛ
lorsqu'on fixe un objet qui est près de ïœil. Pins Un objel est éloigné, plus lot les rayons de lumière qu'il envoie se réunissent j après a^oir subi dans Tceil les trois réfractions; et c'est pour retarder cette l'éunion que le cristallin perd dans ce cas de sa convexité. C'est par la raison contraire que la convexité du cristallin augmente lorsqu'on veut voir distinctenient un objet qui n'esi qu'à quelques pas.
On conçoit aisément d'après cela la théorie dé ]n mj'opie et da pfesbytisme. Les myopes, ou ceux qui ont la vue courte, ne voient bien que lés objets qu'ils ont presque sous les y* ux ; ]es presbytes, tcis que sont la plupart des vieillards, ne volent distinctement que les objets éloignés. On remédie au presbytisme au moyen des verres convexes j et à la myopie avec les verres concaves. En voici la raJson: avec l'âge, le cristallin s'apîâlil et perd presque toute sa convexité; mais les lunettes convexes réfractent les rayons de lumière ^ comme le fait le cristallin dans l'état naturel , et par conséquent lui suppléent. Quant aux myopes^ leur cristallin est trop Cfmvexe; il réunit presque à l'instant les rayons de lumière qu'il a réfractés : ils ont donc besoin d'un verre doncave qui retarde celle réunion é .
11 est un autpd vioe des yeux qui déforiïie le plui beau visage, c'est le strabisme ou le regard loucbe*
5oo élÉmens d'hyciene.
Celle affeclion vienl de rinegalité de force clans les yeux , soit que l'habitude l'ait produite , soit qu'on l'ait apportée en naissant , ou que quelque accident l'ait fait naître. Lorsque cette inégalité n'est pas bien forte ni l'habitude ancienne , on peut rectifier ce défaut.
Les expériences de BufFon prouvent d'une manière incontestable que le strabisme ne dépend que de l'inégalité de force dans les yeux. Il a présenté à des enfans qui ne savaient pas encore lire des points ronds, triangulaires et carrés, en leur fermant ahernativeraenl l'un des deux yeux : les uns distinguaient de plus ou moins loin la forme de l'objet , mais tous avaient les yeux inégaux en force, au point qu'il y en avait qui ne voyaient avec l'œil faible qu'au tiers de la distance à laquelle ils voyaient avec l'œil fort, et celui des yeux qui était le plus difforme était aussi le plus faible. Bien plus, lorsqu'on couvrait le bon œil de ces enfans, le faible , obligé alors de travailler, changeait de direction , et se relevait pour pointer vers Tobjet, comme l'autre œil était accoutumé de le faire. Il suit de là que le strabisme consiste dans une disposition vicieuse de l'organe , qui est telle que quand l'un des deux yeux se dirige vers l'objet, l'autre s'en écarie, parce qu'il est trop faible pour le pointer directement, et qu'en voulant considérer l'objet il rendrait l'image confuse;
IMPRESSIONS ET PERCEPTIONS. 5oi
l'œil faible est donc inutile à ceux qui louchent, et ne leur sert à rien.
Les louches dont les yeux sont les plus inégaux en force ont l'œil le plus faible tourné du côlé du nez : ceux-là sont incurables. Ceux qui ont l'œil faible tourné vers les tempes peuvent guérir: tels sont les enfans au berceau. Lorsque la lumière leur vient de côlé, l'œil cherche celte direction et se tourne du côlé des tempes. Le remède consiste à diriger le berceau vers la lumière, de manière que l'enfant ait le jour en face. Malgré ce soin, il arrive quelquefois que les yeux des enfans se dérangent , à raison d'une grande inégalité naturelle de force. Pour y remédier, on couvre le bon œil avec un bandeau d'éloffe noire: l'œil faible étant alors contraint d'agir, il se tourne directement vers les objets et fait un exercice qui le fortifie. Ce moyen réussit pour l'ordinaire lorsque l'inégalité des yeux n'est pas trop grande. On fait aussi usage, dans les mêmes vues, d'inslrumens que l'on nomme besicles^
L'organe de la vue a d'autant plus besoin d'être perfectionné, qu'il est susceptible par lui-même de nous égarer. Ce n'est qu'autant qu'il est rectifié par le toucher et par l'habitude de bien juger qu'il ne nous induit pas en erreur : autrement il trompe sur l'étendue, la figure , la vitesse, la distance et les propriétés des corps. On connaît l'his-
5o2 ÉLEMENS D IIYGIEXE.
toire de < et aveugle â^é de quatorze ans , auquel Cbesolden fît Topëration de la cataracte. Il ne vit d'abord qu'une lumière colorée , sans pouvoir distinguer un globe d'un cube , et sans avoir aucune idée d'étendue, de distance, de figure, etc. 11 croyait tous les objets près de son œil , et ce ne fut que par le tact et l'exi érience qu ii apprit à juger des objets qu'il voyait.
L'exercice de l'organe de la vue contribue beau-s coup à l'excellence de ce sens. L'anirLal sauvage Ta très-bon , parce qu'ajant sans cesse de grandes 4istanccs à parcourir, il se fortifie |)ar l'exercice et par le besoin toujours renaissant de mesurer et d'apprécier ces distances. 11 en est de même de l'homme sauvage, que son genre de vie oblige à le développer sur des perspectives très-étendues. Telle est la raison pour laquelle les chasseurs , les hahitans de la campagne, et surtout ]es montagnards , ont généralement la vue meilleure que les citadins.
Le sens de la vue a avec le cerveau des rapports plusintin es que les autres. T;( nerf optique est un prolongement imnaédiat de la substance médullaire ; f^ussi la sphère d'activité de l'œil est-elle bien plus étendue, et cet organe retient-il bien plus long-temps les impressions qu'il a reçues; uiais il est celui des sens qui est le premier aifecté des lésions du cerveau. On conçoit aisément, d'à-
PAb«iONS. 5o5
pi è^ cela , pourquoi les grandes villes d'Europe sotti peuplées de jeunes aveugles dont la sensibililé du cerveau a été altérée par l'usage prématuré des plaisirs. Ajoutez à cela que les perspeclives des citadins étant très-bornées, ils ont beaucoup moins d'occasions de développer le sens de la vue, et que tout ce qui les entoure, connue les réverbères, les lumières multipliées, etc., fatigue en pure perte leur vue sans l'étendre.