PARAGRAPHE PREMIER
Des Interjection^,
Sans entreprendre de critiquer , ni de changer cette dénommatiou, je range dans celte première classe tous les mots qui, comme je l'ai dit , forment à eux seuls une proposition toute entière. Ainsi , on doit y comprendre , non-seulement toutes les interjections proprement dites , mais encore plusieurs mots que ]'on nomme particules
CHAPiniE ni. ^
et adverbes , tels que oui , non , et plusieurs autres.
Pour reconnaître si un mot est de ce genre, il suiEt de voir s^il fait à lui tout seul un sens fini et complet. Ainsi non est un mot de ce genre , parce qu^il signifie , je ne veux pas cela , je ne crois pas cela ; et ne n'en est pas , parce qu'il n^a point de sens , s'il n'est joint 4 un yerbe qu'il modifie.
Par cela même que ces mots forment nue pro' position toute entière, ils sont nécessairement isoles dans le discours ; ils n'ont de relation directe avec aucun autre mot, et ne peuvent donner lieu à presque aucune régie de syntaxe ou de construction.
Par la même raison , ils renferment implicitement un sujet et un verbe qui s'y trouvent confondus; et par conséquent, ils ne peuvent avoir nic(»ijugaisons , ni déclinaisons. Car a quoi sei^ viraienl-elles ? *
C'est sans doute pour cela , qu'en gënéral cette espèce de mots occupe fort peu de place dans les Grammaires. C#pendant, c'cst-là vraiment le type originel du langage. Toutes les autres parties du discours ne sont que des fragmens de celles-là , et ne sont destinées qu'à la décomposer , et à la résoudre dans ces élémens. Si l'on rech^cbait bien l'étymologie de ces expressions , je mis persuadé qu on trouverait que toutes sont, on des signes naturels et involontaires, c[ui résultent nécessairement de notre organisation, ou des dérivés trés-proebains de ces signes , ou des expressions abrégées et syncopées, c'est-à-dire de véritabjes phrases elliptiques. Aussi, est-ce dans les momens où la force de la passion nous
te GHASUf AIRE.
presse de manifester nos sentimens , et nous laisse peu de liberté d^esprit pour les analyser , que nous nous serYons plus volontiers et plus fréquemment des locutions de ce genre.
A la vëritë , nous nous instruirions peu nous* mêmes , et nous communiauerions tres^imparfaitement avec nos semblables, si nous n^avions pas d'autres manières de nous exprimer; mais celles-là n'en sont pas moins très-utiles à obseryer. Elles conduisent à reconnaître tout le mécanisme du discours , dont elles sont en même temps Tabregé et la forme première.
PABAGRAPHE U.
Des JVoms et des Pronoms,
Dès que nous cessons d'exprimer to«te une pro* position par un seul mot, le premier besoin qui se fait sentir est celui d'un signe qui représente le sujet de cette proposition , qui désigne la chose dont on yeut parler , l'idée à laquelle on va en attribuer une autre. Ce sont les noms qui remplissent cette fonction; ce sont donc eux dont nous devons nous occuper actuellement. Les noms seuls peuvent être les sujets des propositions. Il estasses inutile de distinguer entre eux des noms propres et individuels, ou généraux et communs , des noms d'êtres réels on des noms de genres , do classes , d'espèces, de modes, de qualités, et antres êtres intellectuels, qui n'ont d'existence que dans notre entendement. Ce qui était essentiel , était de démêler , comme nous l'avons (ait (i) , la
(i) Voyes Idéologie, chap. 6 «f pa$$m.
GHAprrRE iir. si
formalioii dé ces idëes , afin de bien connaître Fusage que nous en devons faire dans nos raisonnemens; mais leurs noms jouent tous le même rôle dans le discours. Ce sont les étiquettes de ces idées. Par cela seul qu'une idée est nommée^ eUe est prononcée existante , au moins dans l'esprit de celui qui parle, et comme telle, elle peut en renfermer une autre et être le sujet d'une proposition. Au reste, ce n'est pas là le seul emploi des noms^ ils peuvent encore servir de complément , ou à un autre nom , ou à l'idée qui lui est attribuée, comme sont les mots Pierre et homme dans cette phrase : le fils de Pierre est un homme ; mais le plus souvent ils ne remplissent cette fonction qu'au moyen de certains mé-^ nagemens qui sont l'objet des r^les de la syntaxe et de la construction.
Lies inteijections dont nous venons de parler ne sont susceptibles d'aucun changement. Exprimant une proposition toute entière, étant isolées , indépendantes , sans relation avec aucun autre mot, elles sont par là même invariables. Dès qu'une interjection varie , c'est un autre sens (]^'elle exprime ; elle devient un autre intenection , et non pas une modification de la première. Uneinteijecaon est une proposition : ce n'est pas proprement un élément de la proposition. Les noms ne sont pas de même. Quand on prononce un nom , on peut l'appliquer à un seul être ou'à plusieurs êtres semblables. Ils sontpar conséquent susceptibles d'être tantôt au singulier , tantôt au pluriel. De plus , ils sont en relation avec d'autres , comme nous venons de le voir ; ils sont tantôt sujet d'un attribut, tantôt complément d^un sujet ou complément d'un attribut. Enfin ,
5« GBAMMAIBE.
quand on dit le nom d'un animal , il conyient également au mâle et à la femelle ; de là est Te^ nue Phabitude de distinguer le genre masculin et le genre féminin dans le même nom ^ habitude de laquelle il est arrivé qu'on a reconnu abusivement des genres aux noms qui en sont le moins susceptibles , et qu'on en a donné un à chacun , souvent même contre toute raison. Quoi qu'il en soit, voilà plusieurs accessoires qui n'altèrent en rien l'idée principale représentée par le nom , et ces accessoires sont indiqués, dans beaucoup de langues , par des changemens de désinence dans les noms ; c'est-là ce qui en fait des mots variables , et ce qui constitue ce qu'on appelle leurs déclinaisons. Nous en parlerons ailleurs, et noos discuterons même s'il ne vaut pas mieux pro^ dnire le même effet par d'autres moyens. Pour le moment il nous suffit d'avoir remarqué cette propriété des noms.
Ajoutons encore que les noms sont les seuls mots qui soient variables par des causes qui leur soient propres. Comme tout le reste du discours se rapporte uniquement aux noms , il est uniquement destiné à peindre ce qui leur arrive , ce que nous pensons de l'idée qu'ils représentent. JLes variations des autres mots qui en sont susceptibles f sont uniquement relatives à celles des noms j elles n'ont pour but que d'indiquer la liaison , la connexion de ce mot avec le nom : voila pourquoi elles doivent toujours y être conformes. Cette observation marque bien le rôle principal que joue le nom dans le discours.
Le nom est donc le premier élément du langage, dont nous sentons le besoin quand nous voulons cesser d'exprimer la pro|iosition par un seul si-
GHAPITBE m. 53
gne, et quand , entreprenant He dëcoin|>oser Tin* terjection , nous commençons par lui donner un sujet s^paFë d'elle , et la réduisons à ne plus signifier que Pattribut de ce sujet. Nous ayons suffisanunent explique' les caractères et les fonctions des noms en gênerai ; mais, parmi les noms ou sujets de propositions , on en remarque trois dans toutes les langues; qui sont analosues à ceux-ci, 7e, tu et il : ils méritent une attention particulière. Plusieurs grammairiens les appellent les noms des personnes; d'autres disent que ce sont des pronoms personnels. Examinons ces de'nominations.
Premièrement , il me paratt bien clair que je , tu et il ne sont pas précisément de Trais noms : car le propre d'un nom est de ne convenir qu'a une seule idée , dont il est le signe et l'étiquette, et dont il rappelle la formation et la composition, et il ne peut jamais en représenter une autre sans induire à erreur. Je , au contraire , est successi- Temént le nom de toutes les personnes qui parlent; tu , celui de toutes les personnes à qui on parle , et il celui de toutes les ])ersonnes et de tontes les choses dont on parle. De plus , ces mots ne représentent point proprement , ne peignent point toutes ces personnes et ces choses ; ils ne nous apprennent rien d'elles que leur rapport avec racte de la parole , et c'est m^me pour cela qu'ils conviennent successivement à toutes celles pour qui ce rapport est le même. Ce^e sont donc pas là de vrais noms.
Je pense que ce sont des pronoms, et même les seuls pronoms qui existent dans aucune langue; car je trouve que Beauzée a parfaitetarent prouvé, dans son excellent article Pro/zom(i), que tous
( 1) Encyclopédie mdlbodMiiie. 5.
les autres mots à qui l'on a donné ce nom ont des fonctions absolument diffôren tes et très-diverses, qui les rangent tous dans d'autres classes^ les uns dans Pnne , les autres dans Paatre. Nous aurons occasion de nous en assurer dans la suite. Je , tu et il y et tous leurs analogues, sont donc des pronoms , et les seuls pronoms qui existent ^ mais cela veut-il dire qu'ils ne soient que desremplaçans, des vice-gérans des noms r Et le mot" pronom ne doit-il signifier autre chose que pour un nom ? Je ne le crois pas ; car je remarque avec Beauzëe, et d'après lui, i^. qu'aucun nom proprement dit ne désigne le rapport de l'idée qu'il représente avec l'acte de la parole ; a* que le pronom marque toujours ce rapport. Il a donc une fonctioa , un caractère qui lui est propre ; il n'est donc pas un simple remplaçatit ; il est nom de l'idée en cette partie; il est tme espèce de nom ; et pronom veut réellement dire( suivant une autre acception de la préposition pro) un mot qui est comme un nom. Aussi , remarquez- vou» que quand nous unissons ensemble un nom et un pronom , le pronom se conforme au nom en tout ce qui appartient à celui-ci, comme le genre et le nombre ; mais le nom , à son tour , subit la lov du pronom en ce qui lui est propre , la personne. Dans ces phrases , moi ( Antoine ) je dis , lui ( Pierre ) il répond, c'est Pierre et Antoine qui déterminent les pronoms à être au singulier et au masculin ; mais ce sont lès pronoms qui font (ju'Antoine est de la première personne et Pierre de la troisième. Je conclus donc , avec Beauzée > que ces mots sont des espèces de noms ^i ont la' propriété exclusive et unique de désigner les idées sous le seul aspect de leur relation avec l'acte de la parole.