CHAPITRE V. i^q
jouir loDg-temps de Tavantage de se communicfuer leurs idées, immëdiatement' et passagèrement , sans souhaiter d'en conserver l'expression {>our des temps et des générations à venir, et de a transmettre à des distances éloignées. Il s'agit de voir comment ils y sont parvenus.
Ce motif leur a fait d'abord ériger des monumens , ficher des clous dans des murailles , comme les Romains;. nouer des cordelettes, comme les Péruviens ; percer des arbres d'une certaine manière, ou en planter de nouveaux, comme certains sauvages; puis les a conduits à imaginer des peintures , des sculptures, des gravures , des plans et des dessins de toute espèce pour perpétuer , au moins en masse , le souvenir d'hommes , d'événemens , de sentimens , de faits , ou de lieux qu'ils voulaient préserver d'un oubli total. J'écarte, pour le moment, ces divers genres de signes, ainfi que ceux inventés depuis, et qui sont exclusivement propres à l'arithmétique, à l'algèbre , à la chimie , à l'astronomie et â diverses autres sciences. J'ai , ci-devant , considér^tout cela comme autant de langues, ou plutôt de portions de langues; et j'ai eu raison , puisque ce sont des systèmes de signes. Mais ce ne sont que des systèmes incomplets, puisque chacun d'eux ne
dont il s'agit.
Cherchons donc de quels expédiens les hommes ont pu s'aviser pour rendre durable la série complète des signes de leurs idées dans tous ses détails^ et quoique bien sûrement , par toutes les raisons que nous avons dites plusieurs fois, les
I8u GRAMMAIRE.
langues usuelles des hommes aient toujours e'té
langage
naturel , les attouchemens , les gestes et les cris , et Toyons , dans chacun de ces cas , ce qu'on aurait pu faire pour rendre permanens ces signes fugitifs. Cela nous fera mieux sentir Pesprit de cette opération , en quoi précisément elle consiste , et jusqu'à quel point chaque espèce de signes naturels s'y prête ou s'y refuse.
Supposons d'abord que la langue usuelle, tirée du langage d'action , soit une suite de gestes conyenus , ayant pour principes et pour racines les gestes naturels et involontaires , et en dényant plus ou moins immédiatement. Il est évident que dans CQtte hypothèse on ne pourrait faire autre chose que d'imaginer une suite correspondante de figures tracées n'importe sur quelle matière ni par quels moyens ; d'établir entre elles les mêmes dérivations , les mêmes analo^s , et des formes de composition et de décomposition analogues à celles des gestes ^ et d'attacher à chacune de ces figures une idé« déjà liée à un des gestes de la langue usuelle , en y reconnaissant les mêmes elémens du discours et les mêmes lois de coordination ou de syntaxe.
Mais cette série de" figures elle-même , comment devons-nous la considérer ? Il est clair qae c'est une seconde langue visuelle , puisque c est un second système de signes , s'adressant comme les gestes au sens de la vue , seulement d'une manière plus durable. Mais c'est une seconde langue à la création de laquelle on n'est pas conduit immédiatement , comme à celle de la première, par
CB^PltmE V. Al
fies décompositions successives des premiers si-
Sues natarels. Les signes qui la composent n^ont e Tapeur que celle qu'on y attache au moyen des gestes auxquels on convient quUls correspondent. Leur signification ne se manifeste jamais que par le secours de ces gestes, et elle n'est connue aue par ceux que l^n yoit faire â celui qui Texpiique.
Ces observations, au reste, n'empêchent pas que cette seconde lancue ne rempltt en partie son but, de rendre duFab&s les iinpressions prodbites par la {>remiére , et ne fût déjà d*une grande uti^ lit^; mais il ne faut pa^ les perdre de vue, parce que nous verrons qu'elles ont i>ien des conséquences.
Maintenant, supposons que la langue usuelle,, d^rivëe du langage d'action , soit une suite d'attouchemens convenus. U est évident encore qu'on ne pourrait les convertir en signes fixes et permanens , qu'en les représentant de même par le moyen d'une suite de figures tracées. Là , il y au-« rait.nn chan|^m^t de pius^ ce serait l'usage d'un sens qui serait substitué à celui d'un autre, puisque les attouchemens s'adressent au tact, et les JUgures tracées , à la vue; mais c^te circonstance est indifférente. L'effet serait le même que dan» le premier cals.
Actuellement, rentrons dans l'hypothèse réelle, et supposons que la langue usuelle et habituelle dérive principalement, comme cela est en effet dans tou^ les pays et dans tous les temps , de la troisième branche du langage d'action , dçs cris , et est composée d'une suite de sou^ convenus. Il n'est pas douteux que c'est encore là une collée* tion de signes fugitif qu'on peut rendre durables en ernployj^t le m^mc moyen, en attachant, à
it» GaAMMAIKE.
une figure tracée , chacune des idées rcpre'sentees )>ar chacun des mots de la langue parlée. Il suffit pour cela « comme dans les deux premières suppositions , de créer autant de figures qu'il y a de signes différens dans la langue usuelle , et d'y observer les mêmes analogies et le même ordre de composition. Ainsi , il nut autant de ces figures que de mots dans la langue parlée , les assujétir aux mêmes lois , et retenir fidèlement la valeur des unes et des autres. Ce sont deux langues parallèles et correspondantes. Pour pouvoir traduire de l'une dans l'autre , il faut qu'elles soient équivalentes et qu'on les sache bien toutes deux ^ C^est tout simple. Mais il ne faut point oublier que la valeur de la seconde ne lui est jamais imprimée directement^ qu'elle n'est que représentative de celle de la première , et qu'elle ne se manifeste a qui que ce soit que par le moyen des signes de cette première. C'est la un point trèsremarquable.
Telle est la manière usitée panjes anciens Égyptiens, par les Chinois, les Japonais, et généralement par tous les peuples qui se servent des figures que nous appelons hiéroglyphiques ou symboliques , et de celles qui en dérivent ; en un mot , par tous les hommes qui ont une langue parlée et une langue peinte. Avec ce procédé , ils auraient , comme nous venons de le voir, représenté , figuré également leur langue usuelle , quand même elle aurait été composée de gestes ou d'attouchemens.
Mais les lances parlées, pour rendre durables les signes fugitifs qui les composent , offrent un autre moyen qui leur est particulier et qui présente bien plus d'avantases. Quelc{ue nombreux que soient les mots qu'elles emploient , tous sont