CHAPITRE V. »%f
Le langage oral est composa de sons. Ces son» vocaux sont doués de qualite's que nous appelons articulation., voix, ton, et durée. Les hommes n'ont certainement pas commencé par faire de ces sons une analyse aussi exacte , et par démêler aussi nettement leurs diverses qualités , puisque de nos jours même, je ne crois pas que cela ait encore été fait avec autant de précision. Mais ils ont remarqué d^abord dans chacun de ces sons celle de ces qualités qui les affectait le plus, et qui était la plus frappante. Ils l'ont représentée par une figure tracée , ils l'ont figurée au moyen d'un caractère; et cette figure, ce caractère, a
Très-vraisemblablement, comme je l'ai dit, le ton aura été la première qualité distinguée dans les sons vocaux. Car les difTérences des tons sont extrêmement remarquables dans le chant.
Ce sont même elles qui constituent tout le plaisir qu]ony trouve. D'ailleurs, quoique les langues naissantes ne soient presque qu'une espèce de chant, cependant les sons sont encore plus distincts dans le chant que dans le discours ; il y a donc apparence qu'on aura imaginé de noter le
(0 Lesenfans appellent un êent-bon tous les corps qui mot remarquabJès par leur bonne odeur. Les hommes ont nommd ^OBj les suns qui ne les frappaient que par celte qualité ; articw lationt , ceux où ils ne remarquaient que l'articulation , et voix, ceux qui le« affectaient principalement par leur voix. Uslauraient appelé de même durée un ton remarquable par sa durée , s ilsn avaientpas senti queceltequalitëesttropuniversellemenl commune à tous les êtres , pour être le signe distinctif d'aucun deux; encore appeUe*t'On en musique Unue, un son qui 80 prolonge exagérément , quelles que soi^ntses auU^ propriétés.
chant ayant d*<?crire la parole. On aura donc crëë un signe , une note quelconque , pour représenter chaque ton. J'ajouterai qu'il est assez naturel que cette preroière notation ait été' dans le genre de la nôtre , c'est-à-dire qu'on ait place les signes des tons aigus au-dessus de ceux des
niers dans le fond de la gorge , ce qui fait qu'involontairement nous baissons la tête pour émettre ceux-ci , et la levons pour e'mettre ceux-là. C'est sans doute pour cela aussi qu'on appelle les uns des tons hauts , et les autres des tons bas. Quoi qu'il en soit, voilà les notes invente'es.
Ces notes n'expriment que le ton : bientôt on a pu leur ajouter un petit signe pour marquer leur durée. Mais dans un cas comme dans l'autre , dès que nous les chantons , ce sont de vrais caractères syllabiques ; car quand nous les solfions, noq^s revêtons le ton qu'exprime chacune d'elles, des voix et des articulations qui forment les noms uf , ré, mi y ou tels autres que nous leur avons donnés. Quand nous chantons des paroles sur l'air que forment ces notes, ce sont les voix et les articulations de ces paroles que n^ous ajoutons aux tons des notes ^ et même quand nous ne faisons que chanter l'air sans paroles ni noms de notes , nous joignons encore nécessairement à chaque ton une voix quelconque et une articulation plus ou moins marquée , ou au moins cette légère aspiration qui est l'arliculation de tous les sons qui n'en ont pas une autre plus prononcée. Voilà donc une première espèce de caractères imaginée: et ces caractères , bien qne n'exprimant expreê-
CHAPITBE Y. S9y
Sèment qu'ane seule circonstance d'un son, sont, ■par le fait , syllabiques , puisque l'on dit nécessairement toute une syllabe, un son tout entier, pour prononcer chacun d'eux.
Ces premiers caract<^res ëtant inventes , et le chant ëtant ainsi note' tant bien que mal, on a dû naturellement chercher à noter aussi la parole, au moins a peu près; et on a pu s'y prendre de deux manières diffeVentes , que nous allons examiner successivement.
D'abord il est possible que l'on n'ait remarque' dans le discours que les syllabes en masse , sans distinjçuer dans chacune d'elles les différentes qualités du son dont elles sont forme'es ^ et qu'on ait figuré ces syllabes , ou au moins les plus sensibles , par autant de caractères diflerens. Cette méthode aura produit une écriture vraiment syllabique, telle qu'on dit qu'est celle en usage en Ethiopie; et cette écri^ture se sera perfectionnée et complétée successivement par l'addition de nouveaux caractères , à mesure qu'on aura distingué avec plus de sagacité les ditlerentes syllabes du langage ç et qu'on aura partagé en deux ou plusieurs, celles qu'on n'avait prises d'abord que pour une. Bien des gens' croient que c'est ainsi que l'art d'écrire a dû toujours commencer , et que par cette route on aura été bientôt conduit à l'écriture alphabétique. J'avoue que je ne partage ni l'une ni l'autre de ces deux opinions : et voici mes motifs,
^Premièrement, par les raisons que j'ai dites, la notation du chant a dû précéder celle de la parole. Cette notation est fondée sur l'observation spéciale d'une aualité particulière dans chaque son (le ton). Elle consiste à représenter par
ao
^o GRABIMAIRE.
le même caractère deux sons diffiérens d^ailleut^ y s'ils ont le même ton , et par des caractères diffé^ rens, deux sons semblables à tous autres égards, s^ils diffèrent par le ton. Elle n'a donc pas dû conduire naturellement à ne considérer les sons qu'en masse , et à noter par des signes diffërens ceux mêmes qui se ressemblaient par cette qua> lité qu'on était accoutumé à considérer excïusi- Tement. Il y a là cessation de toute analogie. De plus , quand on a adopté ce moyen décrire , il a dû conduire très-difficilement à l'écriture alphabétique j car , pour y arriver > il a fallu reyenir à la route suivie dans la notation du chant, et •recourir de nouveau à l'observation des différentes qualités d'un même son , pour en noter la "voixpar un caractère et l'articulation par un autre. Or , c'est encore là une de ces interruptions brusaues , un de ces sauts, si l'on peut parler ainsi,
3ue l'esprit humain fait difficilement. Je crois onc que l'écriture rigoureusement syllabique , telle que nous venons de l'expliquer , a dû être très-rare , si même elle a jamais existé (i)j et que si elle a existé, les peuples qui Jl'auront adoptée ■auront toujours suivi ta même route , et auront toujours été augmentant successivement le nom-
( I ) Je dis M «//« a jamau •xhti , quoique )e neune de dter l 'ë- «nture éthiopienne , palrce «jue ie croirais nécessaire de la son- 4DetU« à UH nouvel examen , d après les vues que nousvenons d'exposer , pour prononcer affirmativement si elle est bien réellement syllabique dans le sens que nous venons d'expliquer , ou ai elle ne rentre pas dans ta classe de œs écritures orientale» dont nous allons parler. Au reste , si elle est rigoureusement syllabique , elle est une nouvelle preuve de mes deux assertions , puia(|ne l'on n'en cite point d'autres dans le même cas , et une , quoique très^ncienne , elle n'a point encore en gendre en Etiii»' pie une écriture al phabc'tique.
CRAPITRB ▼. «tl
bre de leurs signes, iusques à un eicès extrdme, à chaque nouyelle syllabe qu'ils auront distinguée dans leur langage , mais ne seront revenus qu^a- Tec une peine munie à une écriture alphabétique^ c'est-à-dire notant dans les sons leurs différentes qualités, et non pas seulement leur effet en masse. Il me parât t bien plus vraisemblable que Tart d'écrire a commencé partout par la seconde des méthodes que nous avons indiquées , et qui amène tout de suite et directement à une espèce d'écriture telle à peu près que nous la voyons encore dans les différens alphabets des langues orientales. Voici en quoi consiste ce procédé, qui n est crae la continuation de la notation du chant. Le discours, la parole, surtout dans l'origine, n'est qu'un chant où les tons sont moins mar-
3ués , et où les articulations et les voix le sont avantage. On avait figuré quelc^ues sons du chant, en représentant leur qualité la plus remarquable, le ton. Il est tout naturel que l'on ait figuré quelques sons du discours en ne représentant de même que leur qualité la plus remar- <^uable , l'articulation ou la voix , et surtout l'aruculation , parce qu'en général elle est la plus frappante. Souvent la voix se confond presque avec le ton , et est même à peu près déterminée par lut : certaines voix , comme nous l'avons observé , ayant beaucoup plus d'analogie avec les tons graves , et d'autres avec les tons aigus. Voilà donc de premiers caractères imagina pour la parole sur le modèle de ceux précédemment inventés pour le chant. Ces caractères , que depuis nous avons nommés, avec raison, consonnes, parce que rigdUreusement ils ne représentent pas Iti non tout entier, mais seulement son articulation »
a?» GRAMMAIRE,
nVn ont pas moins d'abord ëtë le signe du son lui-même désigne par sa qualité la plus remarquable , V articulation , comme les notes e'taient et sont encore les signes des sons du chant , qu'elles désignent, par leur qualité' la plus importante, le ton, laissant les autres à l'arbitraire. Ces premières consonnes sont donc de rentables caractères syllabiques représentant tout un sou dont elles marquent exactement l'articulation, et dont elles laissent dans le vague toutes les autres circonstances. C'est dans cet état que nous les voyons encore de nos jours dans les alphabets orientaux, et que nous les retrouverons aussi fort souvent dans les nôtres, quand nous lés examinerons de près. Cet état est précisément celui des notes dans la notation du cnant.
On avait déjà imaginé de varier la forme de ces notes , ou de leur ajouter un petit signe pour marquer leur durée ; on a pu aisément songer à ajouter aux consonnes un signe de quantité. '
Ensuite le ton de leur son n'était pas, il est vrai, aussi saillant que ceux du chant ^ on n'a pas pu précisément leur adjoindre une note ; mais il a été facile de leur attacher un accent qui marquât le ton, au moins à peu près. Ainsi, voilà déjà certains sons du langage notés par un seul signe principal, unique, et, par conséquent, vraiment syllabique; et cependant fixés par leur articulation, leur durée, et leur ton, c'est-à-dire mieux déterminés et avec plus de scrupule qu'il» ne le sont souvent dans nos écritures , que nous croyons si parfaites. Les mbnumens font foi que tout cela s'est fait.
Après ces premiers sons, d'autres, qui i;^*avaie]it pas un« articulation très - prononcée , se sont
CHAPITAE T. tSS
pourtant fait remarquer par une voix fort distincte. On les a désignes aussi par un caractère j on a pu adjoindre de même à ce caractère un signe de quantité et un accent; ainsi, voilà d^utres caractères syllabiques encore qui marquent la voix, le ton , la durée^ et ne laissent à 1 arbitraire que Tarticulation. Ils sont absolument semblables à toutes les voyelles de nos alphabets quand elles seules forment une syllabe ,' avec la différence, au désavantage de celles-ci, que le plus souvent elles ne sont pas accompagnées de signes qui marquent le ton et la durée.
Dans cet état de choses , on a pu facilement observer que le caractère p , par exemple , muni de son accent et dé son signe de quantité, pouvait et devait, suivant les circonstances, être prononcé pa , 'pd, pè, pè , pe, peu, pi, po , p6y pu, pou, pan, pin, pon, pun, et que Ton avait un caractère pour exprimer chacune de ctt voix, ou au moins les plus remarquables d'entre elles quand elles se trouvaient dans le discours sans être précédées d'aucune articulation marquée ; et Ton aura pu aisément conclure qu'il était utile de joindre le caractère représentatif d'une de ces Voix au caractère p, pour déterminer avec plus de précision le son qu'il indiquait. Alors ces deux caractères réunis sont devenus vraiment alphabétiques, l'un étant restreint à ne marquer que l'articulation, et l'autre a ne marquer que la Voix d'un même son , qui , par-là , se sera trouvé '^complètement représenté et délimité rigoureusement.
Cela parait très-simple, et cela l'est en effet» Maislvs «Aloses les plus simples, quand elles pas^ •«ent l'absolu nécessaire, l'esprit humain les opère
»H GRÀMMAIfiC.
très-difficilement , surtout quand des habitudes antérieures et contraires ont eu le temps de prendre la place et de s'enraciner. Aussi y oyons-nous que ce qui nous paraît si simple et si raisonnable , n est presque jamais exécuté dans beaucoup dMcriturei , et ne Test que trés-in complètement dans les nôtres. Toutefois nous ayons si bien trouyë la route que Ton a suiyie , qu'on deyait suiyre , et qu'on ne pouyait pas manquer de suiyre tôt ou tard , que nous ne sommes plus étonnés , comme les fframmairiens nos prédécesseurs , du point où l'on est arriyé , mais bien plutôt qu'on n'ait pas été plus loin , et qu'on se soit arrêté en si beau chemin.
En effet, n'est-il pas étonnant d'une part, que quand nous ayons au moin» quinze yotx bien distinctes, non -seulement nous ne nous soyons donné la peine d'en figurer que cinq, mais qne nous ne nous soyons pas même aperçus que ces y oy elles ne peuvent pas être prononcées seules ; et que , quand elles sont écrites seules , nous leur prétons l'articulation qui leur manque , ainsi que le ton et la durée , qui ne sont pas marqués ? D'un autre côté, n'est-il pas tout aussi surprenant que , depuis que nous nous servons de consonnes , nous continuions à brouiller et à confondre la plupart des articulations, au point que qous ne voyons pas qu'une consonne ne peut jamais être prononcée sans une voyelle ? En sorte que , quand elle n'est suivie de rien , il y a une voyelle quelconque sous -en tend ue ; et, quand elle est suivie d'une autre consonne, elle doit, ou en être séparée par une voyelle ; tant brève soit-elle, ou se fondre avec elle poitr ne faire qu'une seule et mémo articulation , qui alot*