fi4 CHAP. X, CONSBQUBNCFS
quelquefois même sont im^naires. Tons les jours nous disons que les intérêts d'un ministre soat con« traires à ceux d'un autre; que tel corps a des intérêts opposés à ceux de tel autre corps ; qu'il est de Tintérêt de certains entrepreneurs que les matières premières se vendent cher, et de l'intérêt de quelques autres de les acheter à bon marché; et souvent nous Aous passionnons pour ces motifs comme s'ils en valaient la peine. Cependant cela veut diie seulement que quelques hommes croient , et sou> -vent à tort , avoir im peu plus ou un peu moins ^e^ jouissances dans certaines circonstances que ■dans d'autres. Le pauvre, dans sa petite sphère, a aijissi assurément des intérêts de ce genre ^ mais ils disparaissent devant de plus grands. On oejes aperçoit seulement pas. Kt quand on s'occupe «le lui , il s'agit presque toujours de la possibilité dé son exî^ tence ou de la nécessité de sa destruction, c'estràdire de sa vie ou de sa mort. L'humanité ne permet pas de mettre de pareils intérêts en balance avec de simplfs convenances.
La justice s'y oppose également, et de plus elle nous oblige à prendre &a. considération le nomhre des intéressés. Or, comme la dernière classe de la société est partout la plus nombreuse de beaucoup, il s'ensuit que toutes les fois qu'elle se trouve en opposition avec les autres , c'est toujours ce qui loi est utile qui doit êti^ préféré.
La politique. nous amène au même résultat; car il est bien convenu qu'ail est utile à une nation d'être nombreuse et puissante. Or^ il yient d'être
ET DÊVEJ.0PPE31Er«S. S>o5
prouyé que Textennon que peut prendre la der* nière classe de la çociëtë est ce qui dëtermine la limite de la population totale; et il ne l'est pas moins par rexpéricnce de tous les temps et de toi^s les pays, que partout où cette dernière classe est trop malheureuse, il n'y a ni activité, ni ihr ilustrie, ni lumières, ni yeritable force nationale } on peut m.éme dire ni tranquillitë intérieure bien assurée.
Cela posé) examinons quels sont les véritables intérêts du pauvre, et nous trouverons qu'effectivement ils sont toujours conformes à la raison et à l'intérêt général. Si on les avait toujours étudiés dans cet esprit, on se serait fait des idées plus saines de l'ordre social , et on n'aurait pas éternisé )a guerre tantôt sourde, tantôt déclarée, qui a toujours existé entre les piuvres et les riches. Les pré» jugés font nattre ces difficultés, la raison seule les dénoue. . ^
Nous avons déjà vu que le pauvre est aussi intéressé au maintien du droit de propriété que le citoyen le plus opulent , car le peu qu'il possède est tout pour lui , et par conséquent infiniment précieux à ses yeux ; et il n'est sûr de rien qu'autant que ]a*propriétée est respectée. Il a même encore une autre raison de le désirer; c'est que le fonds sur lequel il vit , la somme des capitaux de ceu^c qui remploient, est considérablement diminuée quand les propriétés ne sont pas assurées. Ainsi il a un întéiîSt direct non-seulement à la conservation de ce qu'il possède , mais encore à la conservais
^«6 CBIP. X. COWSBQUEIfCES
tioQ (lece qtie possèdent les autres. Aussi, iiulgré qoé fiar les funestes effets dé la misèi^ , de Ik mauvaise éducatiôD , du manque de délicatesse et dit rcssmitimeiit lie l'injbstiôe , il soit peut-être vi^i db dire «}ae c'est datis la dernitfrë classe qu'il se commet le plus de délits (i), il est pourtant Vrai aùs$i que c'est dans celle-fà que Ton â U plus haute idée du droit dc^ propriété, et que le nom dé vx>reur est le plus odieux. Mais qqand vous parlez de propriété , tûmprenèz sous ce nom , comme le pabvi*e , la piopHété personnelle aussi-bien que la propriété mo • bfliyre et immobilière. La première est même encore plus sacrée, puisqu'elle est la source des autres. RcSpectèz-la en lui , comme vous voulez qu'il respecte en vous celles qui en dérivent. Laissez-lui ta libre disposition de ses facultés et de leur emploi, comme voui voulez qu'il vous laisse celle de vos Inens-fonds et dé vos capitaux. Cette régie est aussi politique que juste et que mal observée.
Âpres la libre disposition de son travail^ le plo^ grand intérêt du pauvre est que ce travail èpit chèrement payé. Ici j'entends de violentes réc!amaiû>tis, Toutes les classes supérieures de la société, et sons ce rapport j'y comprends jusqu'au moindre chef d*atelier, désirent que les prix des salaires soieni jplus bas , afin de pouvoir se procurer plus de travail |)0Ur une même somme d'argent; et elles le désirait
(l) Eueore cela est-U Urès-doutottx, »i Ton a égurd â ki fUficrcncc dû nômliiré dei ^dividiù. *
KT DEVSLOPPBMEIVS. fO^
avec nnc telle fiircur, quç lorsga'çlj^s le j^euT^o^ et que les lois le leur permettentj, elles çiuploieii^ inéme la violence pour atteÂ;pdre c;e J^ut; et elles pnîfôrent.Ie travail des esclaves op des serfs, parce qu'il est encpre à meilleur marcbë. GcAJivoipix^esne manquent pas Je dire et de persuader que ce qu'ils croient leur ioti^rét est rintcréjt géojiéral , ^ qae le lias prix des salaires est absoluoxcnt ij^écesoaire ^ii développement de Tinduatr^e y à re;ilensioQ de I^ fabrication et du commerce , en un paot à la proji-i përitë de IXtat. Voyons ce qu'il y 9 4e Vfai dai^ ces assertions.
Je sajs qu'il serait fàchevx que la main-d'îoeUTrç fut pissez chère pou^ qu'il devînt économique de tirer du %ehors ton^s les choses transportables car alors ceux qui les fi^briquent soufiriraient e^ s'éteindraient , et ce serait une population étrangère que les consommateurs soudoieraient et en"* tretiendraîent , au lieu d'une population nationale* Mais d'abord ce degré de cberté ne serait plus dani les intérêts du pauvre, puisque au lieu d'être bien payé, il manquerait d'ouvrage; et de plus il est iinpossible, ou du moins il ne saurait durer « parce que d'une part les salariés baisseraient leurs ^réteiitions dès qa*ils se verraient inoccupés; et que de l'autre , si les prix des journées restaient ^co;ts assez élevés pour leur donner ftbe grande aisance ^ ils multiplieraient biei> vite assez pour être oblige^ de venir s'offrir au rabais. J'i^joufe qpc si néan-^ moins la main-d'œuvre demeurait trop cbère , ce ne serait plus à la rareté des oqvriecs qu'il faudrait
2o8 CHAP. X. CONSF.QUF.WCES-
ë'cn prendre, mais à la maladresse et à la malfaçoD; et alors ce serait la maladresse, l'ignorance et la paresse des hommes qu'il faudrait combattre. Ce sont effectivement là les vraies causes de la langueur de r industrie, partout où elle se fait remarquer.
Mais où les rencontre-t-on, ces causes funestes? N'est-ce pas toujours et contamment là où la dernière classe du peuple est le plus misérable ? Ceci me fournit de nouvelles armes contre ceux qui croient si utile que le travail soit si mal paye. Je soutiens que leuc avidité Ips aveugle. Voulez-vous vous en assurer? Comparez les deux extrêmes , Saint-Domingue et les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale j ou plutôt, si vous voulez que les objets soient plus rappibchés, dans les Etats-Unis comparez ceux du iiord à ceux du sud. Les premiers ne fournissent qile des denrées tr(}s-communes , la main-d'œuvre y est a un prix que l'on peut dire excessif; pourtant ils sont pleins de vigueur et de prospérité, tandis que les autres restent dans la iangueur et la stagnation , malgré qu'ils soient propres aux productionk les plus précieuses, et qu'ils emploient l'espèce de travailiciu's la plus mal payée, les esclaves.
Ce que nous n^tre cet exemple particulier, nous le voyons dans tous les temps et dons tous les lieux. Partout où la derrière classe de la société est trop malheureuse, son extrême misère etsonabjec* tioil, qui en est la suite, est la mort de Tindustrie et le principe de maiox infinis, même pour ses op-
ET DÉVELOPPEMEWS.' 20q
preneurs.' L'existence de ^esclavage chea les peuples anciens doit étrç r^egardée comme la source do leurs prihcip^ilès erreurs en économie, en morale et en politique, et la cause première pour laquelle ils n'ont jamais pn que flotter entre une a!^arçhie turbulente et souvent féroce j ou une tyrannieatroce. L'esclavage des noirs ou des indigènes dan& nos colonies, qui avaient tant de moyens de prospéi^té, est également la cause de leur langueur, do leur faiblesse , et des vices grossiers de leurs habitans. L'esclavage des serfs de glèbe , partout où il a existé, a également empêché le développement do toute industrie, de toute sociabilité:, de toute force politique; et de nos jours encore il a réduit la Po«logne à un tel état de faiblesse , qu'une nation immense n'a existé long-temps que par la jalousie de ses voisins, et a fini par voir son tenitoire partage aussi facilement que le patrimoine d'un particulier^ dès que les prétendans ont été d'accord entre eux. Si de ces cas extrêmes , sans nous arrêter aux fureurs des Cabocbiens en Frxuice , aux excès de Jean de Leyde et de ses paysans en Allemagne, nous arrivons aux malheurs causés par la populace de Hollande, ex^ citée par la maison d'Orange; aux inquiétudes que donnent tous les jours les Lazzaronis de Naples el les Transteverins de Rome ; et enfin aux embarras* que cause même aujourd'hui en Agleterre Ténor-» mité de la taxe des pauvres, et l'immensité decettQ population misérable que rien ne peut retenir que les supplices; je crois que tout le monde conviendra, que quand une portion oonsidcYaUc de. la «ocîét<i
• 2*10 CUAP. X. çoiisiqvtrtc^ê
est trop souffrante, et par suite trop «brutie, if n'y a ni repos, ni sûreté, ni liberté possibies^méme pour les piiissans et les ricbe^, et qu'au cootraire ces premiers citoyens d'un Etat sont bien plus Téritableyient grands et heureux quand ils spnt à U tête d'un peuple qui jonit d'une bon^éte aisance , laquelle développe en lui toutes les facultés morales et intellectuelles.
Au reste, je ne prétends pas concluh^ de là qoe le paqgre doive fixer violemment le prix qu'il peut exiger de son travail : nous avons vu que son premier intérêt est le respect de la propriété. Maïs ie répète que le riche ne doit pas non plus fixer ce prix d'autorité , qu'il doit lui laisser lii plus libre ^et la plus entière disposition de ses faibles moyens; et ici la justice prononce encore en sa faveur. Et Rajoute que l'on doit se réjouir si Temploi de ses moyens lui procure une honnête aisance , car la politique prouve que c'est le bien géoéral.
Observons encore que s'il est juste et utile de laisser tout homme disposer dé son travail , il Test également et parles mêmes raisons, de lui laisser choisir son séjour. L'un est une conséquence de l'autre. Je ne connais rien de plus odieux que d'empêcher de sortir de son pays un homme qui y est assez mal pour désirer de le quitter malgré tous les sentimens de la nature et toutes les forces de l^babitude qui l'y retiennent. Déplus, cela est absurde. Car puisqu'il est bien prouvé qu'il y a toujours dans un pays autant d'hommes qu'il peut y en exister dans les circonstances données, celai qui s'en
ET DéyBLOPPBBfElVS» 5 II,
ya ne fait autre chose que laisser sa place à un antre qui se serait éteint s'il fut demeuré. Vouloir c|o'il reste, c'est comme si deux hommes étant enfermés dans une botte où il u*y aurait a^sez d'air <|ue pour un, oi) voulait qu'un des cleux ou même tons deux y étouffassent, plutôt que dç laisser sortir Tunou Tautre. Loin que l'émigration soit un' mal, elle n'est jamais un secours suffisant. On a toujours trop de peine à ^y déterminer. *Poui^' qii'elle devienne nn peu considérable , fl faut que Tes vexations soit effroyables, et même aV>r8 le vide qu'elle opère est bientôt rempli comme celui qui rt^ulte des grandes épidémies* Dans ces cas^ malheureux ce sont les souffrances des hommes dont il faut s'affli^r, et non pas la diminution de leur nombre.
Quant & l'immixtion, je n'en parle pas.ËJle çst toujours inutile et même nuisible , à moins qu'elle. ne soit celle de quelques hommes qui qppprtçnt des. lumières nouvelles. Mais alors ce sont Içurs cpnnaissances et non pas leurs personnes qui sont précieuses, et ces hommes -là ne sont jamais bien nombreux. On peut mus injustice défendre l'im- * migration', et c'est précisément à quoi les gouvernemens n'ont presque jamais pensé. Il est vrai qu'ails se sont encore plus rarement avisés de donner beaucoup de motifs pour la désirer.
Après des salaires suffisans, ce qui impoirte le. plus an piuvre, c'est que ces salaires soient copstans. En eflet^ ce n'est pa» une augmentation momentanée ou une exagération accidentelle de «cfl(
îfl'î! CAl.kV, X. CONSÉQUE^X^ÎS
pivifits qui peut améliorer sonsort.X'iiiiprërojance est un de ses maux, et peut, être le plas grand. Toujours uue consommation désordonnée anéantit bientôt cet excédant extraordinaire de i^ssouroes . ou un^ multiplication indiscrète le partage eotre trôp^ de têtes. Quand donc cet excédant TÎenl à cesser, il faut que ceux qui en vivaient s'éteignent, pu que ceux qui . en jouissaient se rc^réigneot; et dans ce dernier cas ce. ne sont jamais les oonsommatipns les moihs utiles qui cessent les premières , parce qu'elles sont les plus séduisantes» Alors la misère recommence dans toute son horreur avec uii plus grand degré d'intensité. Ainsi on peut dire en thèse générale,. que rien de ce. qui est passager n'est réellement utile au pauvre. En cela encore il a les mêmes intérêts que le corps social. ' ' .Cette vérité exclut bien des fausses conabinaîaDna politiques , surtout si on la joint à cette autre maxime tout aussi vraie , que rien de ce qui est forcé n'est durable; elle nous apprend aussi qu'il est esserttiel au bonheur de la masse d'une nation que le prix des denrées de première nécessité varie le moins possible, car ce n'est pas le prix du salaire en lui-même qui est important / c'est son prix com^ paré à celui des choses dont on a besoin pour vivre. Si avec deux sous de paie j'ai, du pain suffisamment p9ur ma journée , je suis mieux nourri que si je recevais djx sous et qu'il m'en fallût douze pour que ma ration fût complète. Or ^' nous l'avons fait voir ci-dessus chapitre IV et ailleurs, à la longue h) priji des salaires les plus faibles se règle et ne
ET DévELOPPIîMENS. 21 5
peut pas manquer de 8e rt^Icr sur le prix des cho- SCS nécessaires à Texistence. Si le prix de ces choses nécessaires vient à diminuer subitement, les salaries profitent sans doute momentanément , mais sans utilité durable pour eux, comme nous venons de le dire. Ainsi cela n'est pas désirable. Si , au contraire, ce prix augmente, c'est bien pis, et les maux qui en résultent s*aggravent Tun l'autre. D'abord qui tf a que le nécessaire n'a rien à perdre ; ainsi tous les pauvres sont dans la détresse; mais de plus, en vertu de cette détresse, ils font des efforts extraoi;dinaîres;ils demandent plus à étreem-^ ployés , ou , en d'autres termes , ils offrent plus de travail. D'autres personnes qui vivaient sans travail ont besoin dé cette rt-^source. On n'en a pas davantage à leur donner. Ils se nuisent les uns aux autres par la concurrence. On en prend occasion de les moins payer quand ils auraient besoin de l'être davantage. Aussi c'est une expérience constante,' que, 'dans les ttirâps de disette^ les salaii^s baissent parce que l'on a plus d'ouvHers que l'on, n'en peut employer , et cela dure jusqu'à ce que l'abondance renaisse ou que les hommes se soient éteints.
■ il serait donc à désirer que le prix des denrées, et àiirtout celui des plus importantes, pût être in- Viarîàblc. Quand nous en serons à parler de la législation, nous verrons que le moyen que ce prix' varie le moins possible est de laisser la liberté hi plus entière ap commerce, parce que l'activité des sbéûulaleiiri ei kuir ooncurrenoe font qu'ils sfem-
2(j4 chip. t. COlfSRQUBXCes •
pressent de profiter de la moindre baisse pour acheter et de U moindre hausse pour revendre , et que par-lÀ ils empêchent Pune et Tautne de durer et de devenir excessives. Ce mo^en est ailssi le plus conforme et le seul conforme au respect dû à la propri(îté , car le juste et l'utile se trouvait toujours rtîunis. Pour le moment , bornons- nous à notre conclusion et ëtendons-la à d'autres objets. ' Les variations subites dans ceirtaines parties de l'industrie ou'du comme^rce font, quoique 'd'une maniéré moins géiërale, le même eQet que les variations dans le prix des denrées. Quanj une bi^Miche d'industrie quelconque prend tout d*nn coup nn accroissement râp^e, on j demande pUis de travail qu'à Tordinaire '«il s'ensuit un bénéfice pour les travailleure, et ils en usent comoM de tous ks bënëfices momentanés, c'est-à-dire mal; mais ensuite cette industrie vient-elle à se ralentir ou à s'éteindre , la détresse arrive , il faut que chacun cherche des ressources. A la vérité, il y en a bien plus dans ce cas que dans celui d'une cherté, qui e)t un malheur universel. Les ouvriers inoccupés ici peuvent se porter ailleurs; mais les hommes ne sont pas des êtres abstraits et insensibles ; ces déplacemens ne se font pas sans sonfirançes, sans déchirement, sans rompre des habitudes impérieuses; un ouvrier n'est jamais aussi propre à l'état qu'ij veut prendre qu'à celui qu'il est forcé de quitter; en outre, il y est superflu, il y produit engorgement^ et par suite , baisse du salaire ordinaire : ainsi tout le mondo pàtit. C'est là le grand ma|hepr des na-
ET DÊVELOPPKMBNS. 21 5
tHmt donrioaitrices du commerce, elM'incooydnient du. développement exagéré de riodustrie,. dévelop^ peinent qui, par cela seul qu'il est exagéré, est sujet  des vicissitudes. C'est là du moins ce qui doit nous prouver qu'il est très- imprudent à ua eorps politique de chercher à se procurer une pros^ périté factice par des moyens forcés. Elle ne peut être que fragile ; on en jouit sana bonheur, et ou ne la perd jamais sans des maux extrêmes.
On a remarquo que les nations essentiellement
agricoles sont moins sujettes que les autres à souf<«
^rir de ces révolutions subites de l'industrie et du
commerce : e(^ conséquence on a beaucoup vanté U
stabilité de leur prospérité^ et ou a eu raiàon jus-»
qu'à un certain point; mais on n'a pas assez pris
garde; ce me semble, qii^cHes sont plus exposées
que les nations commei-çautes à la plus cruelle if^
toutes les variations^ celle du prix des g^ins« Gda
paraft ne devoir pas être, et pourtant cela est ; il
est même facile d'en trouver la raison. Letf peuples
bornés à l'agriculture sont répandus sur un vaste
territoire; ce territoire ou est totalement méditer-^
rané, ou^ s'il confiée à la mer de ^elqiies côtés V
il a Aécf;8sairenient beaucoup de ses parties fort én«
foncées dans les terres. Quand les récoltes viennent
à 7 manquer, on ne peut y porter d<'s aeoours que
par terre ou en remontant des rivières , genre dé
navigation toujours fort dispemlieux et souvent im**
possible. Or, comme les gvains et les autres matières
alimentaires sont des marchandises d'un giimd en<*
êombrement ^ il arrive que , par l'eOe^ des frais de
ai6 CHAP. X. CO^SÉQtEXCKS
trsmsport, qimiul elles sont rendues à l'endroit où Ton en a besoin, elles reviennent à un prix ^ Seré, que presque personne n'y peut atteindre. Aussi est* il d'expérience que toutes les importations de oe genre, faites dans des temps de calamités , n'ont jamais servi qu'à consoler et à câliner l'imagination , mais n'ont jamais été de véritables ressources. li faut donc absolument que le pauvre resti'eigne sa consommation jusqu'au point de sonfiFrîr beaucoup, et que les plus dénués meurent. Il n'y a pas d'autre moyen pour que tous ne périssent pas quand la disette est très-grande. Cest ainsi que dans une ville assiégée on fait sortir, si on le peut, toutes les bouches inutiles : c'est le même calcul. On prolongerait encore la défense si l'on osai^ se défaire de tous les défenseurs qui ne sont pas indispensables. Mais la consommation de la guerre en opère la deslructior, et c'est peut-être cette cruelle, mais sage ccwnbina'son, qui déteiinine les sorties inutiles d'ailleurs que font certains gouverneure vers la fin d'un sîrge, sorties bien différentes de celles qu'on fait au con:mencement par pure jactance. • Les hommes augmenteraient beaucoup la sûreté de leur existence et leur possibilité d'occuper certains pays, s'ils pouvaient rendre les matières alimentaires d'un petit volume et par conpéquent facilement transportables. A la vérité ils abuseraient tout de suite de cette possibilité pour se nuire, comme les peuples pasteurs se servent de la facilité des transports que produit la célérité de leurs bélfs 4e somme, pour deyenir brigands; car rien n'est si
ET DEVELOPPEMEWS. ai 7
claBgereux qu'un hon^me transportable. Il n'/a qu'à ^oir rénorme aTantage que la sobriété donne aux armées pour les invasions. C'est là la puissance de l'espèce mal employée, mais enfin c'est sa puissance, et c'jest cette puissance qui, dans les cas de disette, manque aux nations agricoles et paisibles répandues ^ar un vaste territoire.
Les nations commerçantes , au contraire , sont ou insulaires ou répandues le long des côtes de la mer. Accessibles partout , elles peuvent recevoir des secours de tous les pays. Pour que la cherté devint excessive chez elles, il faudrait que les récoltes eussent manqué dans toute la terre habitable; encore n'alteindraitrelle que le taux moyen de la cherté générale, et jamais le taux extrême de la cherté locale des pays mëditerranés les plus mal traités. Ces nations sont donc à l'abri du 'plus grand des désastres; et quant aux malheurs, moins généraux, résultans des révolutions qui surviennent dans quelques branches d'industrie ou de commerce, j'obserye qu'elles y sont trcs-rarement exposées si elles ont laissé à cette industrie et à ce commerce son cours naturel, et si elles ^'ont pas employé des moyen» yiolens pour lui donner une extension exagérée. J'en conclus non-seulement que leur conditton est meilleure, mais encore que leurs malheurs viennent de leurs fautes, tandis que ceux des autres -viemieni de leur position , et qu'ainsi elles ont plus de moyens d'éviter ces malheurs. Nous devions être conduits à ce résultat, et nous aurions dû le prévoir d'avance; car puisque la, société, qui vCeA
2lf^ CHAP. X. CONSÉQUExVCES
qu^an commerce continuel , est la catne de notre puissance et de nos ressoni-ces, il serait contradictoire que là oii ce commerce est le plus perfectionné et le plus actif, nous fussions plus accessibles au
malheur. •
Si donc il était constant que la prospérité des nations commerçaiites fût moins solide et oloiiis durable (fait que je ne crois pas vrai^ au moins chez les modernes) (i), il faudrait distinguer d'abord entre bonheur et puissance, et remarquer que, dans les calamités dont nous venons de parler^ le bonheur des individus, chez les nations agricoles, est extréiiiement compromis. Mais la puissance subsiste, parce que la perte des hommes qui succombent par la disette est bientôt réparée par de nouvelles naissances quand elle cesse , les moyens habituels d*existence n'ayant pas été détruits; au lieu que, dans une nation commerçante; quand une branche d'industrie s'anéantit, elle s'anéantit quelquefois sans retour et sans pouvoir être remplacée par une autre , en sorte que la partie de la population dont elle entraîne la ruine ne peut plus renaître ; mais^ comme nous l'avons dit, ce dernier cas est rare quand il n'est pas provoqué par des fautes. Si, indépendamment de cela, il était constaté que la
( I ) Les exemples des anciens ne prooYdol Tien , parce que leur économie politique était tonte fondée sur la force. Les )icuples méditerranës élaienl brigands , les peuples maritimes étaient pirates , tous Toulaienl être r.onr^iéraus. Alor-s c'est I« ]i4<»;.itl qui fait Je Uc>t:w.
ET DËV £!.<>£* PL M {vu 6. ^IQ
proftpfSfité dçs nations commerçantes fût fi'agile à raison îles vices intérieurs auxquels elles seraient sujettes, il ne faudrait pas s'en prendre au commerce en lui-même , mais à des causes accidentelles, et |>rincipalement à la manière dont les richessest s'introduisent souvent dans ces Etats, laquelle favorise eiLtrémement leur très-inégale répartition, qui est le plus grand de tous les maux et le plus géné^ ralenicnt répandu. Examen fait, où trouverait là^ comme toujours, le genre humain heureux du développement et de l'accroissement de ses moyens, mais tout prêt à en devenir malheureux par le mauvais usage qu'il en fait, La discussion de cette question dans toute son étendue trouvera sa place ailleurs.
<j|ioi qu'il en soit, il est donc certain que lepau* vre est propriétaire comme le riche; qu'en sa qualité de propriétaire de son individu , de ses facultés et de leur produit, il a intérêt qu'on lui laisse la libre disposition de sa personne et de son travail ; que ce travail lui procure des salaires ^uffisans, et que ces salaires varient le moins possible; c'est-àdire qu'il a intérêt que son capital soit respecté , , que ce capital lui produise le revenu nécessaire à son existence, et que ce revenu soit , s'il se peut, toujours le même jet, dans tous ces points, son intérêt est couforve a l'intérêt général.
Mais le pauv^re n'est pas seulement propriétaire, il est encore consommateur, ' car tons les hommes sont l'uaet l'autre* Eu cette dcrnièce qualité, il m le uiéiBti intérêt qu« tous W» fionsomuiateors, odul
^AO CHIP. Z% CONSfiQUEPfCÇS
éPèkn approYisiomië le mieux et le moms dbètt- Bient posâiUe. U faut donc pour lui que la fiitjrkation soit trôs^iabile , les cominuiiioatioDS faciles et les j:elations multipHées; - car nul n'a plus besou d'être servi à bon marehë que celui qui a peu de moyens.
Que faiit-il donc penser de ceux qui soutieniieiit que l'amélioration des méthodes et l'invention des machines qui simplifient et abrègent les procédés des arts sont un malheur pour le pauviie? Ma réponse est qu'ils n'ont aucune idée de. ses véritable» intérêts ni de ceux de la société; car il faut être aveugle pour ne pas voir que > quand une chose qui c&igeàit quatre joumées de travai l> peut êtrefiiite en une journée > chacun peut, pour la même somme, s'en procurer quali« Ibis davantage ^ oo , en #ea consommant que la même quantité, avoir les troif qu'arts de son argent de Preste pour l'employer à se procurer d'autre^ jouissances , et' oertes cet avantage est encore plus précieux au pauvre qu'au riche. Mais , dit-on , -le pauvre gagnait ces quatre journées de travail-, et il n'ea gagnera plus qu'une, ^lais, 'diirai»-je à- fAon • tour /vous oubliez donc qu€ le fonds sur lequel vit la totalité des salariés est la sdBrmedes moyens de ceux qui les emploient; que €ette somme est une quantité à peu près confiante ; qu'elle est touifourt emplojiée asmuetiementj que si un objet partlcuHeren absoi^ mEie moindre partie, le surplus, qui est économisé , se reporte vers d'autres destinaitions; qu'ainsi-, tant qu'cHeiM diminue pas, elle solde un nombi^e égal de travail-
ET ï)ÉVEL©l»PIBf«ar«. 121
Itfurs, et gîte de plus, s'il y* «h inôyen de faire qu'elle augmente, c^estde rendretefabrieatioupiug ëconomique, parce que c'est le moyen d'ôirvrir de nouveaux d(^bouchës et de rendre |K)SiBifale8 de n<m* velies entreprises industrielles, qui sont, comme nous Favons tu , les seules sources de Faccroisse^ ment de nos richesses. Ces raisons me pamssent décisÏTes. Si les raisons contraires étaient talablcs , il faudrait en conéture qu'il n'y a rien de plus heureux que de faine du travail inutile , parce que ce sont toujours autant de personnes occupées ^ Hjt qu'il n'en reste p4s moins à exéeuter ia >nênic c|aantité de travail ne'cessaire. J'accorde ce second l^oin t. Mais prén»ièrement ce travail intttf le sera payé avec* des fonds qui auraient payé <)u Irav^l utile «Jt qui ne le paieront pas^ ainsi il n'y a rien de ga^né dtr ce côté. Secondement , de ce travail infructueux il n'en reste rien, et , s'il avâk ^të fructneul&y il -en serait resté des choses utiles, propres à procurer des jouissances, ou capables , étant expoitées^ d'aug* inenter la masse des richesses acquise». lime semble qu'il n'y a rien- à répondre à cela , une fois que l'<»i a TU nettement sur quel fonds vivent les salariés. Cette ^rie de combinaisons se vei^roovera lorsque nous parlerons de Remploi de nosr richesses : c'est pour cela que je l'ai développée; car il semble qu'il iiefaut pas'tànt de raisonnemens pour prouver que du' travail 'reconnu inutile eât inutile, et qu'il est plus utile de faire du travail utile. Or c'est i oette venté -oiaTse que se réduit l'apologie des machines et'det autres- amélkirialiQiit»
atia CHAP^ X. CO:«S£QVF.?rCES
Od a fait , contre la constructioa des chemins et des canaux, et g^o^i'alement contre la facilité des GommiHiications et la multiplicité des ivlationd commerciales, Irs m^^mes objections que je viens île réfuter. J'y fais les mêmes réponses. On a préleodu de plus que tout cel/l nuisait d'une aQtre manière au pauvre , eA faisant monter le pri^ des denncs. Le vrai^t que cela fait monter leur prix dans les iemp^ où elles sont trop boa marcbé , par la difficulté de les exporter; mais cela les fait bai:>ser quand elles sont trop chères, par la difficulté d'en importer. Ainsi cela rend les prix plus constamment égaux; et j'en conclus, en vertu des principes que nous avons établis , que c'est un grand bien pour le pauvre et pour la société en général.
Je conviens cependant que toutes ces innovations, arantageuses ens^Ues-^méoies, peuvent quelquefois produira d'abord ime géfie momentanée et partielle : c'est le propre de tous les changemcna subits;» Mais comme l'utilité de ceux-ci est générale et durable , cette considération ne doit point en éloigner. Il £iut seulement que la sficiété vienne au secours de ceux qui souÂreut passagèrement , et cela lui est bien aisé quand en masse elle pfospj're. / Il est donc vrai que , malgré l'opposition nécessaire de nos intérêts particuliers , nous sommes tous réunis par les intérêts communs de propriétaires et de consommateurs, et que par conséquent on a tort de regardei* les pauvres et les riches, ou Jea salariéa et ceux qui les emploient, comme il«ux classes essentielkaxeni enmxuies. U est vm
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surtout que les véritables intérêts du pauvre sont toujoui-8 les mûmes que ceux de la société prise en luassie. Je ne prétencls pas dire que le pauvre connaisse toujours ses véritables intérêts. Qui est-ce qtii a toujours des idées justes sur ces matières, même parmi les gens éclairés ? Mais enfin c'est beaucoup que les choses soient telles » et c'est une bonne chose à savoir. La plus grande difficulté pour le persuader, est peut-être de pouvoir en bien dire les causes : il me semble que c'est ce que nous venons de faire. Tout en arrivant à ce résultat , nous avons examiné , chemin iftiaant, plusieurs questions qui , sans nous détourner de notre route, ont ralenti notre marche. Cependant je n'ai pas cru devoir passer à côté sans m'y ari^té», parce que^ dans ce genre , tous les objets- sont tellement liés les ans aux autres-, qu'il n'en est aucun qui, étant bien éclairé, ne jette un grand jour sur tous les. autres.
Mais nous ne sommes pas seulement opposés d'intérêts, nous sommes encore inégaux, en moyens. Cette seconde condition de notre nature mérite aussi d'être étudiée dans ses conséquences, sans quoi nous ne connattrions pas complètement les p^ts de la distribution de nos richesses entre les divers individus, et nous ne saurions qu'imparfaitement ce que nous devons penser des avantages et des inconvéniens de l'accroissement de^ ces même», richesses par l'efiFet de la société. Etablissons d'abord .quelques vérités générales.
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aa4 CUAP. X. CONSÉQUB^CES
gënërat e«t ulîff , et que c'est un bieûfaît ilont nons éevons remercier la ProTidence. Je n'ai qu'un mot à leur répondre. Entre des êtres sensibles frëquem* ment opposés d'intérêts, la justice est le plus grand des biens , car elle seule peut les concilier sans qu'aucun ait à se plaindre. Donc rinégalilé est un mal, non pas qu'elle soit une injustice en ellemême, mais parce qu'elle est un puissant appui pour l'injustice , toutes les fois que la justice est pour le Ihible.
Toute inégalité de moyens et de facultés est aa fond une inégalité de poovoir. Cependant , quand on veut entrer dans quelques détails , on peut et on doit distinguer l'inégalité de pouvoir proprement dite et l'inégalité de richesses.
La première est la plus fâcheuse : elle soumet la personne elle-même. Elle existe dans toute son horxeur entre les hommes bruts et sauvages , eHe j met le plus faible à la merci du plus fort. C'est elle qui est cause qu'il n'y a entre eux que le moins de relations qu^ils peuvent , car elle deviendrait insupportable; Si on ne l'y a pas toujours remarquée , c'est qu'elle n'y est guère accompagnée de l'inégalité de richesses ^ qui est celle qui nous frappe le plus, parce que nous l'avons toujours sous les yeux.
L'organisation sociale a pour objet de' combattre l'inégalité de pouvoir, et le plus souvent elle la iaÀX. cesser ou du moins elle la diminue. Des hom^ mes , révoltés des abus dont la société fourmille encore , ont prétendu qu'au contraire elle «Tigmext-
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tait cetY« îndgalîtë , et il faut avouer que , quand elle ])erd totalement de vue sa destination, elle justifie les reproches de ses amers détracteurs. Par exemple, partout où elle conserve Tesclavage proprement dit, il est certain que l'indépendance sauvage avec tous ses dangers lui est encore préférable ; mais il faut convenir pourtant que le but de la société li'est pas cela, et qu'elle tend , le plus souvent avec succès , à diminuer l'inégalité de pouvoir.
£n diminuant l'inégalité de pouvoir , et par-là établissant la sûreté, la société produit le développement de toutes nos facultés et accroît nos richesses, c'est-à-dire nos moyens, d'existence et de jouissances. Mais plus nos facultés se développent, plus leur inégalité parait et augmente, et elle amène bientôt l'inégalité de richesses, qui entraîne celle d'instruction , de capacité et d'influence. Voilà , ce me semble , en ■ deux mots , les avan-* tages et les inconvéuiens de la. société. Cette vue Aous montre ce que l'on a droit d'en attendre et ce que l'on doit taire pour la perfectionner.
Puisque le but de la société est de diminuer l'inégalité de pouvoir, elle doit viser à le remplir, et puisque son incouv^uient est de favoriser l'inégalité de richesses, elle doit toujours s'occuper de la diminuer, toutefois par des moyens doux et jamais violens ; car il faut toujours se œuvenir que' la base fondamentale de la société est le respect de la propriété et sa garantie contre toute violence.
l^laif, dira-t-on^ quand l'inégadité est réduite à