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CHAPITRE XÏV

au hasard : il y en a à peu près de toutes les espèces, ils sont tous difïërens, et plusieurs même paraissent diamétralement opposés.

Vous y voyez tous les genres de la sensibilité attiédis ou exaltés- la mémoire engourdie ou rendue très-vive; les mouvemens devenus toujours très-faciles, mais tantôt dépendans de la volonté à un point extrême, tantôt absolument involontaires; des jugemensd'une finesse singulière, mais si peu distincts, qu'on n'en a pas même la conscience; la volonté prendre tantôt une direction , tantôt une autre toute opposée, et sa détermination paraître même quelquefois sans motifs , ou , ce qui est plus fort, contraire à des motifs évidens.

Cependant on a raison de dire que ce sont autant d'habitudes diverses, c'est-à-dire autant de manières d'être, produites par la répétition fréquente de certains actes : mais ii faut convenir que quand on n'entre point dans plus de détails, et quand on se borne à cette explication sommaire, elle n'est pas très-satisfaisante, et elle n'apprend pas du tout comment cette fréquente répétition a pu produire des résultats si opposés. Si, au contraire, vous rapprochez de ces effèls

compliqués nos observations sur les propriétés de nos mouvemens, tant internes qu'externes, tant moteurs que sensitifs , et sur les conséquences de ces propriétés dans l'exercice de chacune de nos facultés intellectuelles élémentaires , vous démêlerez facilement les causes prochaines de tous ces effets j et vous reconnaîtrez qu'il suffit de faire attention que nos mouvemens fréquemment répétés deviennent faciles, rapides, et peu sentis, pour trouver la raison trèsplausible de la production de tous ces phénomènes.

Citons-en pour preuve un de ceux qui paraissent les plus incompréhensibles. Un homme , emporté par une passion violente qui le domine, agit pour la satisfaire contre les lumières les plus évidentes de sa raison : nous contenterons-nous, comme le vulgaire, de dire vaguement que c'est l'effet de la force de l'habitude? cela est vrai, mais cela n'apprend rien : irons-nous supposer, avec tant de philosophes, que l'homme est sous le joug de deux principes qui se font une éternelle guerre, d'Oromaze et d'Arimane? ou qu'il a une ame livrée à la concupiscence, et une autre plus intellectuelle et

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plus pure? ou comme on dit, qu'il obéit tantôt aux appétits de la chair, tantôt aux lumières de l'esprit? Vous sentez le vide et le néant de toutes ces prétendues explications, qui ne consistent qu'à redire d'une manière inintelligible la ohose observée. Nous irons donc plus droit au fait; nous remarquerons que pendant que cet homme porte avec réflexion quelques jugemens sensés qu'il perçoit nettement, précisément parce qu'il les porte avec peine, il en porte en même temps un grand nombre d'autres dont il s'aperçoit à peine, justement parce qu'ils lui sont extrêmement familiers, et qui, par cette raison-là même, réveillantune foule d'autres impressions, l'entraînent en sens contraire.

C'est ce qui faisait dire à une femme de beaucoup d'esprit : La raison éclaire et ne conduit pas: ajoutez, quand les décisions contraires aux siennes sont devenues Jiahituelles. Avec cette addition, cette maxime qui n'est que trop souvent vraie mais qui paraît épigrammatique et paradoxale, se trouve expliquée; et elle nous apprend combien il est important de rendre habituels les jugemens justes. C'cst-là Fédu-

cation morale toute entière , tant celle des hommes que celle des enfans.

Y oici encore un phénomène qui vient bien à l'appui de cette explication, car il en développe toutes les circonstances et les justifie. La lune nous paraît plus grande à l'horizon qu'au zénit, quoique par la réfraction et la distance elle fasse réellement dans notre œil un angle un peu plus petit : la cause de cela est que les objets terrestres, interposés entre elle et nous, nous la font juger plus loin, et que nous pensons, sans nous en apercevoir, que le corps qui de si loin nous envoie des rayons qui forment un si grand angle, doit être bien grand. Lorsque nous nous sommes bien démontré que la lune n'est pas plus grande dans un cas que dans l'autre , l'apparence fausse subsiste touj ours :

c'est que le jugement de la grandeur par la distance présumée , et de la distance par le nombre des objets interposés, est profondément habituel ; et il l'emporte sur le jugement produit par la démonstration. La preuve que c'est bien là ce qui s6 passe , c'est que regardez tout de suite cette lune à l'horizon, au travers d'un tube qui supprime les objets interposés, vous la voyez sur-le-

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