CHAPITRE XIV
3e voir, il faut consentir à admettre qu'il se passe en nous continuellement un nombre prodigieux de mouvemens, et qu'à chaque instant il s'y exécute presque simultanément une quantité incroyable d'opérations intellectuelles, dont nous n'avons pas même la conscience. Cette supposition effraie l'imagination : cependant, jeunes gens, il faut y accoutumer votre raison, puisque les faits prouvent que c'est la vérité. En effet, vous ne pouvez pas douter de la célérité et de la complication vraiment merveilleuse de tous les mouvemens qui servent à l'entretien de votre vie, et de tous ceux que vous faites lorsque vous vous livrez à certains exercices.
Réfléchissez à ce qui se passe en vous quand vous lisez un livre- il n'est pas douteux que quand vous avez appris à lire , il a fallu que vous ayez une connaissance distincte et sentie de la figure de chaque lettre , du son qui la représente isolément, de la manière de la lier et de la fondre avec les autres pour former les syllabes et les mots ; quand vous avez appris la langue dans laquelle est écrit ce livre, il a fallu de même que vous sentiez fortement et péniblement
la valeur de chaque mot , et de tous les signes grammaticaux et orthographiques qui expriment leurs rapports : et quand ensuite vous lisez ce livre avec rapidité et facilité, en croyant ne vous occuper que du sens, il est pourtant impossible que tous ces innombrables jugemens ne se fassent pas dans votre tête à votre insu ; il est impossible encore que chaque mot exprime pour vous une idée, sans réveiller en vous une foule d'idées composantes de chacune de ces idées composées. Enfin , vous ne sauriez avoir aucune opinion ni sur la manière dont îe sujet est traité, ni sur la difficulté de la composition, ni sur le mérite du style, sans qu'un nombre vraiment prodigieux d'autres systèmes d'idées ne soit ressuscité en vous successivement et presque simultanément : sans doute vous ne vous en apercevez pas; mais puisque la chose est indispensable , elle existe quoiqu'à votre insu. Tous ces mouvemens , toutes ces opérations dépendant nécessairement les unes des autres, si une seule avait manqué, la chaîne eût été rompue ; il faut donc absolument qu'elles se «oient eifectaées toutes : seulement elles se