CHAPITRE XVi. 5o
telle idée dans un homme d'un mérite aussi éminentquele philosophe de G enève, montre
que malgré ce qu'avaient déjà écrit Locke et Condillac, la théorie de nos langues et celle de nos opérations intellectuelles étaient encore des connaissances bien peu répandues; et l'on est tout étonné qu'il y ait à peine quarante ans de cette époque; L'étonnement redouble quand on songe que la langue la plus belle au jugement des connaisseurs, la langue grecque , existait dans toute sa splendeur depuis deux mille ans 5 qu'une foule de rhéteurs, métaphysiciens, grammairiens, avaient écrit des ouvrages pleins de sagacité; que l'art de s'exprimer en prose et en vers avait été porté maintes fois, dans différens temps et dans dilïërens pays, à un degré de perfection qu'il sera peut-être éternellement impossible de surpasser; et que Rousseau lui-même est souvent le modèle d'une éloquence admirable. Assurément rien ne prouve mieux que la pratique d'un art peut être portée à un très-haut degré de perfection, quoique sa théorie soit encore complètement ignorée : aussi est-ce un phénomène que l'esprithumain nous montre constamment dans toutes les branches de
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ses connaissances; et tout surprenant qu'il nous paraît, il est facile de s'en rendre compte.
En elFet, l'homme commence toujours par observer des faits; mu par ses besoins, il en tire d'abord des conséquences pratiques ; il les varie, il les modifie, il les combine , il en fait mille applications ingénieuses, c'est-là
ce qui constitue l'art; et il jouit long-temps de ses succès avant de songer à rapprocher les uns des autres ces faits principaux, à les comparer, à examiner leurs rapports, à y découvrir des lois constantes , et à remonter par elles à des faits antérieurs moins nombreux, dont tous les autres ne soient que des conséquences. Or, c'est-là en quoi consiste la théorie : il faut avoir du temps de reste pour s'en occuper; car, si elle donne de grands avantages pour l'avenir, elle ne pourvoit pas aux besoins du moment. Souvent les fruits utiles qu'elle peut produire sont impossibles àprévoir ; et on ne s'en aperçoit que quand elle est découverte, quelquefois même long-temps après.
Ainsi, par exemple , l'homme observe que le bois flotte sur l'eau, il en profite pour faire successivement m radeau , un canot ,
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