CHAPITRE XVI. 53d
et par le seul fait de leur institution, je puis aisément retenir les différences caractéristiques de la valeur des seize premiers noms de nombre , tandis que je serais bien loin de pouvoir distinguer de même les idées qu'ils expriment, si elles n'étaient représentées que par la répétition continuelle du mot un ; et ce serait bien pis encore si je n'avais pas même le mot un; car ce mot est déjà un signe, et un signe très-utile, comme nous l'avons observé en commençant.
Au surplus, je n'ai exposé qUe les propriétés des noms de nombre, et n'ai point du tout parlé de celles des chiffres, qui sont d'une utilité incomparablement plus grande. La prodigieuse supériorité de ceux-ci sur les premiers tient premièrement à ce que ce sont des signes permanens, de sorte que l'impression qu'ils font peut se renouveler -ou se prolonger à volonté; secondementjà ce qu'ils indiquent une multitude de rapports, entr'eux par leur seule position respective. Nous examinerons la valeur de la première de ces circonstances quand nous parlerons ^es écritures, et celle de la seconde quand nous traiterons de la syntaxe et des consiructions; mais ici il ne s'agissait que de
bien faire sentir l'effet des signes en général sur l'action de la pensée; et si, entre tous les signes, j'ai choisi les mots, et parmi les mots les noms de nombre, c'est que c'est le cas où l'effet en question est le plus frappant. La raison en est d'abord que de tous les signes qui ne sont pas permanens ( circonstance particulière qu'il fallait écarter dans des considérations générales ) , les mots sont ceux qui analysent le mieux nos idées; ensuite que de tous les rapports existans entre nos idées, les rapports de quantité sont les plus exactement appréciables, étant toujours composés de la même valeur, celle de l'unité répétée plus ou moins de fois; ce qui fait que l'on voit nettement jusqu'où l'on peut aller avec tel signe ou avec tel autre.
Il n'est donc pas aussi aisé de faire voir l'effet des mots sur la combinaison des rapports de nos idées , qui ne sont pas des rapports de quantité, c'est-à-dire qu'il n'est pas possible de marquer avec autant de précision le point où l'esprit s'arrêterait faute d'un mot, et celui jusqu'où il va au moyen de tel mot ou de tel autre. Cependant, nous savons que toutes nos connaissances sont le produit de nos jugemcns, et que tous nos