CHAPITRE XVI
jugemens sont l'effet de la comparaison de deuxidées; or, il est bien manifeste que deux idées un peu composées ne seraient jamais assez présentes à la fois à notre esprit avec leurs circonstances, pour être comparées ensemble, si le résultat des jugemens antérieurs qui ont servi à les former n'était fixé et rendu sensible par les signes qui les expriment. Sans ces signes, ces jugemens subséquens et toutes les connaissances qui en dérivent n'auraient donc jamais lieu. Reprenons pour exemple la proposition que nous avons déjà citée plusieurs fois : L'homme qui découvre une vérité est utile à l'humanité toute entière. Il n'y a là que deux idées comparées, savoir, Vhomme qui découvre une vérité, et être utile à rhumanité toute entière. Il serait très-commode, et nous l'avons déjà observé, que chacune de ces idées fût exprimée par un seul mot. Si cela était , et que l'une fut représentée par a, l'autre par h, et l'idée d'affirmation par c, la phrase se réduirait à a c ou, en conservant le génie de la langue, qui est de joindre le signe d'affirmation à l'attribut commun , elle serait a est h, et nous nous servirions de a comme de tous les autres
substantifs, et de h comme de tous les autres adjectifs. Ces deux mots n'existent pas dans la langue : elle est pauvre à cet égard ; ce^ pendant elle fournit des ressources. Ne pouvant peindre chacune des deux idées dont il s'agit par un seul signe, on exprime l'une à l'aide de six mots et l'autre à l'aide de sept. Ces deux groupes forment chacun un ensemble , et nous avons dans la tête deux idées nettes et complètes que nous pouvons comparer ; mais nous ne les aurions pas sans ces signes subsidiaires, qui, dans le cas présent, sont des signes du second ordre par rapport aux deux qui nous manquent et qu'ils suppléent.
Maintenant examinons ces signes euxmêmes qui représentent les idées composantes, nous découvrirons aisément qu'ils sont de différens genres, qu'ils n'ont pu être inventés que successivement. On voit bien qu'il a fallu désigner les choses avant de donner des noms aux qualités qu'on y remarquait ou aux actions qu'on voulait leur faire éprouver , et exprimer ces actions ou ces qualités relativement aux choses, avant de les considérer abstraitement. Ainsi, les noms des objets çxistans ont été inventés