CHAPITRE XVII
même que nous ne pourrions porter aucun jugement : or, j'avoue que cette opinion me semble impossible à défendre, et qu'au contraire il me paraît prouvé en rigueur qu'il a fallu avoir porté beaucoup de jugemens avant d'avoir créé un seul signe articulé. D'ailleurs je ne vois pas pourquoi un geste ou un cri n'exprimeraient pas une idée abstraite tout comme un mot : nous en voyons même tous les jours des exemples; et quoique ces exemples se trouvent dans les gestes des gens qui ont déjà l'usage des signes articulés, ils n'en prouvent pas moins par le fait que la chose est possible. Je pense donc, sur la question proposée, que les signes artificiels , de quelque genre qu'ils soient, peuvent représenter et constater des idées de toute espèce, et que le degré de complication des idées qu'ils nous mettent à même de former, et des combinaisons qu'ils nous donnent la possibilité d'en faire , ne dépend pas de la nature même des signes, mais de leur degré de perfection , qui les rend capables d'exprimer des nuances plus ou moins fines, et de constater des analyses plus ou moins délicates.
Cette dernière observation commence à
nous faire entrer plus avant dans notre sujet. Il s'agirait actuellement de rechercher dans tout langage quelconque jusqu'à quel degré de connaissance nous conduirait chaque degré de perfection des signes qui le composent : mais cette entreprise est évi^demment impossible à exécuter 3 il ne faudrait rien moins que refaire, depuis leur origine, tous les systèmes de signes imagir nables; et, quand cela se pourrait ,, il serait encore impossible de juger les effets des difFérens états de ces systèmes de signes que nous ne sommes pas habitués à employei?. Les divers degrés de perfection des langues parlées sont moins difficiles à reconnaître et h apprécier : nous pouvons, jusqu'à un cer- ,tain point, nous représenter ce que serait une de ces langues, d'abord si on lui ôtait toute conjugaison et toute déclinaison ; puis si on la privait successivement d'articles;, de pronoms, de prépositions, de conjonctions, etc.; et enfin si, réduite à des substantifs et des verbes in vai'iables, on retranchait encore de ces mots tous les dérivés et les composés , et qu'on ne conservât que les primitifs. Nous ne saurions, il est vrai, même dans ce cas , répondre encore pleine-