‹ Élémens d'idéologie. [electronic resource]Chapitre 39 sur 192 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

opération s'appelle abstraire. Ce mot vient de l'ancien mot ti^aire, qui n'est plus d'usage, et qui est synonyme de tirer (i) : abstraire, c'est tirer de.... Effectivement, vous tirez de deux ou plusieurs idées individuelles tout ce qui les confond , en rejetant tout ce qui les distingue, et vous en faites une idée commune. Il n'est pas inutile d'observer ici que puisque l'on a tiré, abstrait, certaines parties de l'idée particulière pour la généraliser, elle n'est plus exactement la même quand elle est devenue générale que quand elle était individuelle. C'est sur cette remarque qu'est fondé le grand principe de logique, qu'on ne peut pas conclure du particulier au général. En effet , de ce qu'une pêche est gercée, de ce qu'un homme est malade, je ne peux pas conclure que toutes les pêches sont gercées, que tous les hommes sont malades ; car ce sont là des circonstances particulières de l'idée individuelle qui n'ont pas été conservées dans l'idée généralisée ; au contraire, tout ce que je pourrai affirmer de l'idée générale, je pourrai l'affirmer des individus:

(i) Tous deux viennent des mots latins trahere^ ab s trahere , qui signifient tirer, tramer, arracher.

car toutes les idées qui ont été conservées dans celte idée générale doivent se retrouver dans toutes les idées particulières dont elle est abstraite.

Cette opération d'abstraire, ainsi que celle de concraire, est d'un très-fréquent usage : nous leur devons toutes nos idées composées ; mais remarquez bien la différence essentielle de leurs effets. L'opération de concraire nous sert à nous former l'idée des êtres qui existent, et celle d'abstraire à composer des groupes d'idées dont le modèle n'existe pas dans la nature , et quinéanmoins nous sont très-commodes pour faire de nouvelles comparaisons et apercevoir de nouveaux rapports entre les résultats des rapports que nous connaissons déjà. En effet, une telle pêche existe réellement, telles et telles autres existent aussi ^ c'est par l'opération de concraire les sensations qu'elles nous ont données que nous avons formé l'idée de chacune d'elles. Mais une pêche en général, abstraction faite des circonstances particulières qui distinguent chactin de ces individus pêches, une telle pêche n'existe que dans notre esprit, et c'est par l'opération d'abstraire que nous en avons forme

CIlAriTllE §7 l'idée : néanmoins cette idée me sera trèsutile si je veux, par exemple, établir la différence entre les pêches et leS abricots; car alors je n'ai pas besoin de faire attention à toutes les nuances qui différencient les pêches entr'elles et les abricots entr'eux; je n'ai à considérer que ce qui est commun à toutes les pêches, et ce qui est commun à tous les abricots. Je vois que ces deux groupes d'idées sont différens en certains points, et que par conséquent ces deux classes d'êtres diffèrent constamment à certains égards. Nous traitons ces classes comme des individus , quoique dans le fait il n'existe réellement que des individus isolés, c'est-à-dire qu'il n'y a que des êtres individuels qui nous causent des sensations, et qu'il n'existe nulle part en réalité une telle chose, qu'une classe qui puisse agir directement et immédiatement sur nous.

Cette opération d'abstraire ne nous sért pas seulement à grouper des individus réels pour les ranger par classes, à généraliser leur idée particulière pour en faire une idée commune à plusieurs; elle nous sert à en faire de même de chacune de leurs qualités, c'est-à-dire de chacune des impressions

qu'ils nous causent et de leurs circonstances. Ainsi, nous sentons successivement que plusieurs choses nous font du pien, nous disons qu'elles sont bonnes. C'est déjà une classification, une généralisation que ces expressions bieji et bonnes; car toutes ces choses ne nous font pas le même bien , ne nous sont pas bonnes de la même manière. Ainsi, ce sont des impressions différentes entr'elles que nous réunissons sous un même point de vue par la ressemblance commune qu'elles ont de nous faire chacune un bien , de nous être chacune ce que nous appelons bonne. Mais ne nous en tenons pas là 3 de toutes ces choses qui sont bonnes, nous extrayons Vidée de bonté ^ et nous employons cette idép comme si c'était une chose qui existât indépendamment des êtres dans lesquels elle se trouve ; de tout ce qui csjt utile, nous extrayons de même l'idée d^utilité; de ce qui est beau, l'idée de beauté. Ce sont ces termes et ces idées (gu'on appelle plus communément termes abstraits, idées abstraites. E^ectivemeut, il y a une abstraction deplusj mais, à parler rigoureusement, tout nom généralisé, toute idée d'un individu étendue à plusieurs est

Page 1