CHAPITRE Vil. Ii
agir spontanément comme moi, quand vous m'assurez que c'est en vertu d'impressions tout-à-fait semblables à celles que je vous dépeins comme existantes en moi, quand mille expériences continuellement répétées et toujours convaincantes me prouvent la vérité de ces assertions, il m'est bien difficile de vous refuser d'être des êtres sentans' et par conséquent existaus comme moi.
Mais si j'étais le seul être animé sur la terre, et qu'un génie d'une espèce supérieure, supposé doué du talent de se faire entendre à moi, vînt me dire que tout ce que je crois voir et entendre, et tout ce que je crois faire, n'est qu'une suite d'illusions; que je suis purement et uniquement une vertu sentante, incapable de toute autre chose que d'être affectée successivement de mille manières différentes; que, quand je me meus, je crois me mouvoir; que, quand je touche, je crois toucher : il est bien vraisemblable que ce génie me persuaderait; il l'est surtout que, quand j'oserais douter de sa révélation, je ne saurais pas lui en démontrer la fausseté.
Cela est si vrai, que, sans que ce génie ait jamais apparu à personne, et malgré toutes
Il4 IDEOLOGIE.
les lumières que fournit Tétat de société f des sectes entières d'anciens philosophes , hommes doués de beaucoup de pénétration, après y avoir mûrement réfléchi , ont prononcé qu'il nous est absolument et complètement impossible d'être jamais parfaitement sûrs de rien; et, à cet égard, la démonstration tant vantée de Diogène, qui, lorsque Zénon d'Élée niait le mouvement, pour toute réponse, se promenait devant lui, ne me paraît pas du tout digne de sa réputation; car il ne niait pas que nous vissions une apparence que nous appelons mouvement, mais il niait que nous puissions être sûrs que cette apparence ait quelque réalité ailleurs que dans notre pensée. Cette manière de résoudre la difficulté ressemble beaucoup à celle d'Alexandre qui coupe le nœud gordien qu'on lui propose de dénouer. Elle est bonne dans le conquérant, car elle remplit son objet ; mais je suis persuadé que le philosophe cynique ne s'en fut pas contenté s'il eût pu s'aviser d'une meilleure.
Aussi, parmi les modernes encore, Mallebranche, un de nos plus beaux génies, a dit que les corps existent réellement; que îious n'en pouvons douter, puisque Moïse