CHAPITRE VII
un objet au milieu de la chambre; je passe la main à l'endroit où cet objet paraît être avec toutes ses formes et toutes ses couleurs, et je m'assure qu'il n'y arien du tout dans cet endroit. Ce n'est pas ici le moment d'expliquer ces effets; mais ils suffisent pour prouver qu'un sens qui sur le même être nous fait continuellement des rapports diSërens, et qui crée souvent pour nous des êtres absolument imaginaires, n'est pas propre à nous assurer de la réalité de ceux qu'il nous montre.
Reste donc les sensations tactiles. Tout le monde convient que ce sont celles-là qui nous donnent des connaissances vraies de l'existence réelle des corps, et que ce sont elles qui nous apprennent ensuite à rapporter à ces mêmes corps les impressions qu'ils font sur nos autres sens, et à nous faire des idées justes de ces rapports : je ne nie pas qu'il n'en soit ainsi; mais comment cela se fait-il? c'est ce qui mérite explication.
En effet, il ne paraît pas que les sensations tactiles aient par elles-mêmes aucune prérogative essentielle à leur nature qui les distingue de toutes les autres. Qu'un corps
affecte les nerfs cachés sous la peau de ma main, ou qu'il produise certains ébranlemens sur ceux répandus dans les membranes de mon palais, de mon nez, démon œil, ou de mon oreille; dans les deux cas c'est une pure impression que je reçois , c'est une simple affècLion qufr j'éprouve; et l'on ne voit point de raison de croire que l'une soit plus instructive que l'autre, que l'une soit plus propre que l'autre à me faire porter le jugement qu'elle me vient d'un être étranger à moi. Pourquoi le simple sentiment d'une piqûre, d'une brûlure, d'un chatouillement, d'une pression quelconque me donnerait-il plus de corinaissance de sa cause que celui d'une couleur, ou d'un son , ou d'une douleur interne? il n'y a nul motif de le penser. Tant que nous sommes immobiles, que nous n'agissons pas nous-mêmes , que nous ne faisons que recevoir passivement les impressions qui surviennent, celles qui affectent notre tact ne nous éclairent pas plus que les autres. Voilà donc encore 1« toucher passif reconnu aussi incapable que les autres sens de nous faire soupçoniier l'existence des corps.
Au premier aperçu, on sent confusément
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qu'il ne doit pas en être de même quand, au contraire, c'est nous qui agissons, qui nous mouvons, qui allons, pour ainsi dire , chercher les impressions; mais on ne démêle pas toujours bien les raisons de la différence. En effet, cette condition toute seule ne suffit pas encore pour nous éclairer.j
Car d'abord, supposons pour un moment que nous ayons la faculté de nous mouvoir comme nous l'avons, mais sans que les mouvemens de nos membres produisent en nous aucune sensation interne, sans que nous les sentions, sans par conséquentquC nous en soyons avertis et que nous en ayons aucune conscience. Dans cet état, je remue mon bras, ou plutôt mon bras remue , mais je l'ignore. Il va rencontrer un corps résistant, doué d'inertie, mais je n'en sais rien. J'éprouve bien, si l'on veut, de la part de ce corps, l'effet que nous nommons résistance; mais cette résistance n'est point pour moi une opposition à ce que nous appelons mouvement, puisque je ne sais pas ce que c'est que le mouvement, ni que j'en fais. Bien loin de là : elle n'est pas même à mon égard , dans cette supposition , la cessation du sentiment intérieur que nous cause le
déplacement des parties de notre corps , puisque , dans l'hypothèse , ce sentiment n'a pas lieu , et que nous nous mouvons sans rien éprouver, sans être avertis de rien, sans avoir la conscience de rien. Etant ainsi organisé, l'impression que je recevrais d'un corps résistant ne pourrait donc consister que dans une sensation de chaud, ou de froid, ou de mouillé, ou dans toute autre , sensation uniquement relative au tact pur et passif. Elle serait une impression aussi simple et aussi peu instructive que toutes les autres. Je n'en pourrais encore rien conclure.
A la vérité, si vous ajoutez à cette faculté de nous mouvoir, la circonstance que chaque mouvement de nos membres produise en nous une sensation interne, vous verrez naître un nouvel ordre de choses : car dès que je sens quelque chose quand mes membres se meuvent, dès que j'éprouve une certaine manière d'être pendant qu'ils se meuvent , je suis nécessairement averti quand cette manière d'être commence et quand elle cesse. Rentrons donc dans l'hypothèse réelle, et examinons soigneusement •les effets qui en résultent.