CHAPITRE Vl
autre être. Mais quand j'aurai fréquemment éprouvé que très-souvent cette sensation se prolonge autant que je le veux, et que dans d'autres cas elle cesse subitement en tout ou en partie malgré moi, il est impossible que plutôt ou plus tard je ne vienne pas à soupçonner que ce dernier effet a une cause, et à faire de cette cause un être qui n'est pas moi. Je puis et je dois sans doute me tromper fréquemment, d'abord sur les circonstances adjacentes, et porter ce jugement sans beaucoup de discernement.
Par exemple, ne connaissant ni mon corps ni les corps étrangers, ni leur configuration, n'ayant même aucune idée de forme ni d'étendue, je ne dois pas distinguer quand mon mouvement est arrêté uniquement par la limite de l'extension possible à mes muscles et par la disposition de mes articulations qui s'y refusent, ou quand il l'est par l'opposition d'un corps tout-à-fait séparé du mien. Mais dans les deux cas je porte un jugement également juste, en pensant, en sentant que la cessation de ma sensation de mouvement est l'effet d'un être différent de ma volonté.
Ensuite dans tous les cas où cet effet est
produit, soit par uq corps absolument distinct du mien , soit par un de mes membres qui s'oppose au mouvement d'un autre, je ne puis manquer à la longue de remarquer que le sentiment de cette cessation de mouvement est toujours accompagné de diverses sensations tactiles, ou visuelles, ou auriculaires, et quelquefois olfactives, et de faire de ces sensations les propriétés de l'être qui cause, malgré ma volonté, la cessation du sentiment de mouvement que je voudrais continuer. Enfin, je ne puis manquer non plus de m'apercevoir que cette cessation de mouvement n'est pas toujours absolue, qu'elle n'éprouve souvent que cette modification que plus instruit j'appellerai changer de direction, qu'il y a des limites à la puissance de cet être qui s'oppose à ma sensation de mouvement, que les confins de sa puissance sont ce que nous nommons sa surface, que ce sont eux qui constituent ce que nous appelons sa forme ; et que si j e ne puis pas franchir ces confins , et passer au travers de ce corps , je puis tourner autour et le circonscrire, et par conséquent déterminer le mode d'existence, ou ce que nous appelons l'étendue de cet être , qui, ou est
tout-
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tout-à-fait étranger à mon moi sentant et voulant (ce sont les corps extérieurs), ou quelquefois lui obéit (c'est notre propre corps), mais toujours en est distinct et agit sur lui de beaucoup de manières.
Nous verrons dans la suite par quelles expériences successives nous distinguons le corps par lequel nous sentons et qui obéit à notre volonté, de tous ceux qui nous sont entièrement étrangers ; comment nous démêlons les propriétés de celui-là et de tous les autres; dans quel ordre nous découvrons ces propriétés , et quelles relations elles ont entr'elles. Mais pour le moment il nous suffit d'avoir bien reconnu que la principale de ces propriétés , là première connuë et avérée, est celle de s'opposer à la continuation du sentiment que nous causent nos mouvemens, malgré que nous voulions le prolonger. Celle-là est vraiment fondamentale; car elle nous assure, d'une manière certaine qu'il y a là un être qui n'est pas nous : et elle constitue l'existence réelle de cet être. Cette existence devient pour nous une conséquence immédiate et nécessaire de notre sentiment de vouloir, et de la con-
l5o IDÉOLOGIE.
trariété qu'il éprouve, deux choses dont nous sommes bien assurés.
Il n'est pas du tout nécessaire, pour la vérité de cette conclusion , que nous puissions expliquer d'une part ce que c'est que ce sentiment de vouloir, et comment il se fait que nous en soyons capables; et de l'autre, pourquoi tous les êtres qui tombent sous nos sens sont doués plus ou moins du pouvoir de résister au mouvement, et en quoi consiste cette puissance. Ce sont deux faits incompréhensibles pour nous, et dont les causes nous sont complètement inconnues, mais deux faits bien constans; et il ne l'est pas moins qu'erre voulant et être résistant, c'est être réellement, c'est être; et que l'être voulant, quoiqu'ignorant encore qu'il y a du mouvement et des êtres ^ quand il éprouve que souvent il peut à volonté se donner la sensation qui résulte du mouvement de ses membres, et que souvent il ne le peut pas quoiqu'il le veuille, doit, dans ce dernier cas, conclure qu'il y a des êtres résistans ; que cette conclusion doit le conduire à une connaissance plus détaillée de ces êtres ; et que tout lui prouve