CHAPITRE IV
Des révolutions.
En politique, le mot révolution signifie perdre, en force réelle et durable, cequ'eUe tout changement considérable ou absolu, croirait acquérir en force de célérité, soit dans la forme du gouvernement d'un La troisième manière d'opérer une réétat, soit dans les gouvernans, soit dans volution, celle qui se fait par la force, les gouvernés. exclut absolument la première, elle n'a
Les révolutions politiques peuvent se pas besoin de la seconde, la craint tou-
faire principalement de trois manières : jours, la détruit souvent.
1 ° Par laps de temps ; Les révolutions successives sont toujours
2° Par une autorité légale ; utiles, et même nécessaires, puisqu'elles
3° Par des secousses et des moyens vio- sont l'inévitable résultat des changemens
lens. antérieurs, opérés peu à peu dan? les cho-
Elles sont donc où successives, ou léga- ses et dans les personnes.
les, ou violentes. Les révolutions légales, bien calculées,
La première manière est la plus sûre, affermissent l'autorité et durent tant que
parce qu'elle suit la marche de la nature, l'autorité, d'accord avec le peuple, les ob-
qui amène continuellement des change- serve ou les soutient,
mens gradués, de telle sorte qu'ils sont, Les révolutions violentes sont toujours
d'abord, peu sensibles; mais, dans cette dangereuses pour les personnes et les prd-
manière même, on ne doit pas se dispen- propriétés ; elles sont souvent moins du-
ser, de s'adjoindre la seconde, c'est-à-dire râbles que les deux premières,
une autorité légale, pour légitimer ce qui Les révolutions successives suivent la
s'opère. marche insensible de la nature ; les révo-
La seconde, celle qui se fait par une lutions légales, la marche grave delà loi;
autorité légale, n'a pas un besoin indis- les révolutions violentes, celle des tem-
pensable d'être, de longue main, prépa- pètes.
rée, pourvu que les mœurs et les intérêts Les premières offrent, dans leurs chan-
du peuple ne tendent point à la repousser, gemens mêmes, le bienfait de la conser-
Mais, à moins d'une nécessité absolue, vation ; les secondes, la continuité de la
la révolution que veut opérer une autorité reproduction ; les troisièmes, le vide de la
légale ne doit jamais recourir à des moyens destruction .
violens, sans quoi elle court risque de Les deux premières ne changent que
lorsqu'elles sont sûres de remplacer; les qui viennent s'établir dans des paya nou-
troisièmes abattent, le plus souvent, sans veaux.
avoir de plan pour rebâtir l'édifice. Dans Au surplus, toutes les fois qu'un peuple
les deux premières, la principale idée envahit une terre étrangère, c'est-à-dire
porte sur ce que Ton va élever ; dans la qu'il vient y (aire une révolution de gou-
troisième , la principale et quelquefois vernés, il n'y a que trois partis à prendre :
même la seule idée, porte sur ce qu'on la destruction, l'esclavage, ou l'amalgame,
va détruire. Le premier est inique et barbare. Le
Entre les effets des deux premières ré- second, usité autrefois, violait les saintes
volutions et ceux des troisièmes, la diffé- lois de la nature, et serait aujourd'hui
rence doit souvent être grande ; car elles contraire au droit public des nations civi-
n'ont ni la même origine, ni les mêmes Usées; toujours, d'ailleurs, il laisse le
causes, ni les mêmes moyens, vaincu dans une disposition inquiétante
Il ne suffit pas d'avoir ainsi distingué pour le vainqueur. Le troisième est le
les révolutions quant à leurs moyens; il parti qu'avouent ou plutôt que réclament
faut encore remarquer qu'elles peuvent tout à la fois la raison, la justice et la po-
étre ou générales, ou partielles* litique, quand l'œuvre inique de la con-
On peut appeler générales celles qui quête est consommé,
changent de fond en comble l'existence Un quatrième parti est indiqué dans
politique d'un état ; l'histoire, aux époques de ces grandes
- Et révolutions partielles, celles qui n'en émigrations du nord-est, qui s'avançaient
changent que des portions, de quelque toujours dans nos climats. Ces masses
manière que ce changement s'opère. énormes déplaçaient celles qu'elles trou-
Il faut remarquer enfin- que les révo- vaient établies, et les forçaient d'aller ré-
lutions politiques se font dans les gouver* volutionner une autre contrée; c'est ainsi
nemenSf dans les gouvernons, dans les que furent faites plusieurs des invasions
gouvernés. qui détruisirent l'empire romain.
Les révolutions des gouvememens sont Ce parti peut donc être indiqué par ces celles qui en changent le principe, ou mots : Expulsions des indigènes. même la forme. Ce sont celles-là qui méri- Parlons maintenant des causes des retende plus d'être observées, parce qu'elles volutions.
portent sur tout ce qui vivifie ou corrompt Les révolutions, et surtout les révolu-
1e corps social : ainsi une république, qui tions violentes, sont, le plus souvent, la
devient monarchie. faute de ceux qui gouvernent. Pour émou-
Les révolutions des gouvernons sont voir, agiter une nation, il a toujours fallu
celles qui, en conservant les lois, les éta- qu'elle eût quelque réel sujet de plainte :
biissemens, les personnes, les propriétés, quand les intérêts particuliers sont pJeine-
ne changent que le corps ou l'individu qui ment assurés, on est, en général, fort pen
gouverne : ainsi, dans la monarchie héré- disposé à croire qu'il y ait un intérêt pu-
di taire, une dynastie qui est substituée à blic qui périclite. Partout donc ou l'on
une autre ; ou la détermination qui appel- voit subsister des partis, des factions, des
lerait à succéder au trône les femmes qui séditions, il y a lieu de croire qu'il reste
en auraient été jusque-là exclues. des garanties individuelles à établir ou à
Les révolutions dans les gouvernés sont raffermir, qu'on n'en jouit pas ou qu'on d'un genre particulier; elles entraînent est menacé de les perdre, ce qui est prèsnécessairement celles des gouvernans, et que les avoir déjà perdues. Quelquefois, en tout ou en partie, celles Biais attaquer la constitution même de des gouvernemens. Elles commencent par l'état, c'est un crime capital contre la la violence, et se consomment ou par l'op- société ; et si ceux qui s'en rendent coupression ou par un amalgame politique, pables sont des personnes constituées en Ainsi font tous les peuples conquérons dignité, ils ajoutent un crime au perfide
abus du pouvoir. Rien n'exaspère plus le Voilà certainement une grave difficulté,
peuple et n'engendre déplus terribles ré- La nation peut .prendre un des trois
voJutions. partis suivans :
Un gouvernement constitutionnel cesse 1° Ou charger les autorités qui la gou-
de droit d'exister, aussitôt que la constitu- vernent de s'arranger entre elles, de re-
tion n'existe plus : et une constitution connaître réciproquement leur étendue et
n'existe plus, dès qu'elle est violée. Le Jeurs limites, et de déterminer clairement
gouvernement qui la viole déchire son leurs droits et leurs devoirs :
titre ; à dater de cet instant même, il peut 2° Ou s'adresser à un sage, pour lui de*
bien subsister par la force, mais il ne mander de rédiger le plan complet d'un
subsiste plus par la constitution. gouvernement nouveau ;
Que reste-t-il, après une constitution 3° Ou confier ce soin à une assemblée violée? La sécurité, la confiance sont dé- de députés élus à cet effet, et n'ayant autruites. Les gouvernans ont le sentiment cune autre fonction. de l'usurpation ; les gouvernés ont la con- Le premier de ees partis est à peu près viction qu'ils sont à la merci d'un pouvoir celui qu'ont pris les anglais en 1688, lors-* qui s'est affranchi des lois. Toute protes- qu'ils ont consenti, au moins tacitement, tation de respect pour la constitution pa- à ce que leur parlement chassât Jacques II, ralt, dans les gouvernans, une dérision ; reçût Guillaume I er , et fit avec lui une tout appel à la constitution parait, dans convention qu'ils appellent leur constituiez gouvernés, une hostilité. En vain ceux tion, et qu'ils ont ratifiée de fait par leur qui , dans leur zèle imprévoyant, ont con- obéissance, et même par leur attachement, couru à ce mouvement désordonné, veu- Le second parti est celui auquel se sont lent-ils l'arrêter dans ses déplorables con- déterminées plusieurs nations anciennes, séquences? Ils ne trouvent plus de point Et le troisième est celui qu'ont préféré d'appui. Ce remède est hors de la portée les Américains et les Français, à l'époque des hommes; la digue est rompue, l'ar- de 1789, quand ils ont secoué le joug de bitraire est déchaîné ; en admettant les leurs anciens monarques, intentions les plus pures, tous les efforts Le premier moyen est le plus simple , seront infructueux. Les dépositaires de le plus prompt, et le plus facile dans la l'autorité savent qu'ils ont préparé un pratique ; mais on doit s'attendre qu'il ne glaive qui n'attend qu'un bras assez fort produira qu'une espèce de transaction pour le diriger contre eux... Ce bras ne entre les différentes autorités; que les tarde pas à les frapper en effet, et c'est limites de leurs pouvoirs, pris en masse, par une révolution qu'il marque ses coups : ne seront pas circonscrites avec exactitude, mais Dieu sait de quels malheurs ses révo- et que les droits de la nation, à leur égard, luttons violentes sont ordinairement sui- ne seront ni bien établis, ni bien reconnus, vies ! Le chaos va renaître, comment Le second promet une rénovation plus l'ordre en sortira-t-il ! entière et une législation plus complète.
Quant aux autres révolutions de gou- Il donne même lieu d'espérer que lenou-
vernetnent, elles ont moins de dangers, et veau système de gouvernement étant fondu
c'est un principe généralement reconnu d'un seul jet, et sortant d'une seule tête,
ue les nations peuvent toujours changer sera plus homogène et mieux combiné,
e constitution. Mais, indépendamment de la difficulté
«Mais une nation ne doit entreprendre de trouver un sage digne d'une telle con-
de se donner une nouvelle constitution fiance, et du danger de l'accorder à un
qu'après avoir remis tous les pouvoirs de ambitieux qui la fera servir à ses vues, il
la société entre les mains d'une autorité est à craindre qu'un plan qui n'est que la
favorable à ce dessein. C'est là le préalable conception d'un seul homme, et qui n'a
nécessaire. été soumis à aucune discussion, ne soit
Or,quelle sera cette autorité constituante? pas assez adapté aux idées nationales, et
De se concilie pas solidement la faveur pu- qui s'est délivrée de ses rois, et Ton con-
blique. çoit facilement qu'elle n'ait alors, en pré-
Quant à la troisième manière de se sence, aucun obstacle à sa régénération
donner une constitution, il faut considérer politique.
premièrement que cette assemblée étant Les moyens que nous venons d'indicomposée de membres accrédités dans les quer ne pourraient pas être employés, si, différentes parties du territoire, et qui dans le moment où se fait hautement connaissent l'esprit qui y règne, ce qu'elle sentir le besoin d'un changement dans la décidera sera tout à fait propre à devenir forme du gouvernement, la nation est pratique, et sera reçu non seulement sans dirigée par un monarque héréditaire. On effort, mais avec plaisir; secondement, que sent qu'il pourrait naître, entre le moles lumières de cette assemblée d'hommes narque et le pleuple, des débats extrêmechoisis seront toujours supérieures à celles ment fâcheux et qui auraient même des de la masse du peuple, et que tout étant conséquences graves sur la forme dans discuté mûrement et publiquement dans laquelle le changement devrait être opéré, son sein, les motifs de ses déterminations C'est donc alors un grand bonheur pour seront connus et pesés, et qu'elle formera ce peuple, si son monarque, voyant toute l'opinion publique en même temps que la la grandeur de ses devoirs, appréciant sienne ; en sorte qu'elle contribuera puis- les effets des progrès toujours croissans samment à la rectification des idées gêné- des lumières, les rapports nouveaux que ralement répandues et aux progrès de la ces progrès auraient introduits dans la science sociale. Or, ces avantages sont société, la direction imprimée aux esprits, bien supérieurs à un degré de perfection et reconnaissant que le vœu de ses sujets dans la théorie de l'organisation sociale est l'expression d'un besoin réel, accorde qui sera adoptée. à ce peuple une constitution propre à faire
11 n'est pas, d'ailleurs, difficile de con- son bonheur ! cevoir que l'autorité provisoire à laquelle Sans doute il serait plus conforme aux
la nation aura remis tous ses pouvoirs, principes que le peuple, par ses députés,
en convoquant une assemblée chargée eût été admis à prendre part à la rédac-
de faire la constitution nouvelle, devra se tion de cette loi fondamentale ; mais si
réserver le droit de faire toujours aller la elle satisfait à ses intérêts, si elle entoure
machine , jusqu'au moment de sa com- ses droits naturels de suffisantes garan-
plète rénovation. Car la marche de la so- ties, si elle forme la juste alliance du pou-
ciétéest une chose qui ne souffre aucune voir et de la liberté, le peuple alors ra-
interruptiou ; il faut toujours un provi- tifie par son obéissance ce grand contrat,
soire entre l'état ancien et l'état nouveau. qui ? pourvu qu'il soit exécuté avec bonne
Mais jusqu'ici nous avons supposé une foi, devient aussi solide que s'il eût été
nation déjà constituée en république ou le résultat d'une délibération commune.
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